AOÛT-SEPTEMBRE 2019

De quoi le macronisme est-il le nom ?

par Éric CUSAS

L'élection de M. Macron à la présidence de la République, le 7 mai 2017, a secoué la vie politique française comme un violent orage d'été bouleverse en un instant un paysage paisible et le met sens dessus dessous. Qui aurait parié, quinze mois plus tôt1, sur les chances de ce jeune ministre de l'Économie, certes bardé de diplômes2 (quoique, finalement, pas davantage que la plupart des Rastignac de la même eau qui hantent les états-majors des partis ou les couloirs des ministères à la recherche d'une once de pouvoir ou de quelque prébende) mais, aussi, un peu vert pour la fonction qu'il briguait et qui, de surcroît, ne s'était jamais soumis aux suffrages de ses concitoyens, ainsi que l'exigeait l'usage de « l'ancien monde » ? 
Vraiment, qui pouvait imaginer que celui qu'on percevait encore comme un fidèle de M. Hollande, président plus moqué que détesté, sorte de notaire de province ou de maire de Champignac-en-Cambrousse échoué, un peu par hasard, sur les marches de l'Élysée, surprendrait la confiance de son mentor et le contraindrait à renoncer à une candidature qui, il est vrai, ne se présentait pas sous les meilleurs auspices ? À peu près personne, du moins parmi le bétail électoral, tant il est vrai qu'on a depuis attribué à ce nouvel enfant chéri des urnes moultes soutiens occultes, les Attali, Minc et consorts, chantres de la mondialisation financière qui, depuis des décennies, vibrionnent autour des puissants – ou de ceux qui se croient tels – quelle que soit leur couleur politique. 
On a comparé le coup d'éclat (ou plutôt le coup d'État « démocratique ») de M. Macron au 18 Brumaire ou au 2 décembre 1851, moins la gloire d'une jeune dynastie (sauf si le prince répudie sa Joséphine) et les lauriers de l'Empire. Il s'agit évidemment d'un parallèle commode pour journalistes en quête de couvertures faciles (Napoléon fait vendre) ou pour séduire un vieux peuple réfractaire (prenons le mot et faisons-en un étendard) toujours prêt à saluer une victoire à la hussarde. Laissons là ces fadaises ! 
À seize ans, Napoléon le Grand était officier d'artillerie au régiment de La Fère et ignorait tous des choses de l'amour. L'amour – ou plutôt la chair – il ne le découvrirait qu'un peu plus tard, dans les bras d'une putain du Palais-Royal, selon le récit qu'il en fit lui-même.
Au même âge, le jeune Macron jouait au saltimbanque et séduisait, son professeur de français (ou se faisait séduire par lui, on ne sait trop), dans l'espoir de perdre un pucelage qui lui devenait importun.
À vingt-six ans, Bonaparte était général quant à cet âge, M. Macron achevait d'user ses fonds de pantalon sur les bancs d'une école d'administration.
Napoléon, tout jeune homme, courait sus à l'ennemi, commandait sous le feu, triomphait dans cent batailles, alors que le seigneur de l'Élysée, qui n'a jamais enfilé un uniforme, n'est stratège qu'en reptation de couloirs comme toutes les filles de joie de l'époque post-démocratique. 
L'Empereur a pris le pouvoir à la pointe de la baïonnette tandis que le Bel Ami qui nous gouverne s'en est emparé en jouant au Stratego sur la bedaine flasque de celui que M. Mélenchon appelait un « capitaine de pédalo » tandis que M. Matzneff lui décernait le titre de « tourte molle de l'Élysée ».
Quant au neveu, que la haine recuite du vieil Hugo (girouette politique entre toutes) fit injustement passer à la postérité sous le sobriquet infamant de « Napoléon le Petit », on ne lui déniera ni énergie, ni audace, ni romantisme, depuis la tentative de soulèvement de Strasbourg, le débarquement manqué de Boulogne-sur-Mer, l'emprisonnement au fort de Ham jusqu'à la consécration par le rétablissement de l'empire le 2 décembre 1852. Cet empereur-là non plus, quelque comparaison que des journalistes ignares aient voulu faire, n'a rien à voir avec l'énarque apatride qui nous dirige malgré le piteux épilogue de Sedan. Certes autoritaire, il ne méprisait pas les pauvres, ceux qui « ne sont rien » ces fainéants qui se complaisent dans la misère, la crasse et la bêtise et coutent un « pognon de dingue ». Loin de réduire les « APL » ou de « flexibiliser » (horrible anglicisme) le marché du travail au profit d'une minorité, il fut l'auteur (en 1844 !) d'un livre sur l'extinction du paupérisme, fit reconnaître le droit de grève, fonda la Société du Prince impérial destinée à prêter de l'argent aux ouvriers et à aider les familles temporairement dans le besoin, tenta de créer une inspection générale du travail (le Conseil d'État s'y opposa), instaura les caisses d'assurances contre les accidents du travail, favorisa l'extension des écoles congréganistes en faveur des plus démunis, fit bâtir les premiers logements sociaux de Paris (et donna même personnellement 50 000 francs pour aider à la construction de cités ouvrières destinées au remplacement des logements insalubres de la capitale), etc. Pour Napoléon III, le libéralisme économique ne pouvait coexister avec la grande misère. Cet homme ne confondait pas la réussite des meilleurs et la loi du plus fort !
Que M. Macron ait été choisi d'emblée comme le champion d'une petite minorité de multimilliardaires, plus puissants que bien des États, vivant de (et par) la mondialisation financière, ennemis déclarés des frontières et des patries et contrôlant, de surcroît (directement ou indirectement), le quatrième pouvoir, qu'il ait été vu comme la roue de secours idéale lorsque le candidat sur lequel toutes les « élites » pouvaient s'accorder (M. Juppé) fut piteusement défait à la primaire de la droite par le maire de Sablé-sur-Sarthe (qu'il devenait dès lors impératif de supprimer), qu'il ait lui-même organisé l'assassinat politique de M. Fillon ou (faisons preuve de candeur) que son élection soit simplement la conséquence d'un extraordinaire concours de circonstances, importe finalement assez peu. L'homme est en place, il rompt la routine bourgeoise de la vie politique française (ce qui est plutôt bien) et il ne fait pas l'unanimité (délicat euphémisme). Il s'agit même, semble-t-il, du premier président de la Vème République à réussir l'exploit de susciter à la fois une adulation presque sectaire chez ses partisans les plus fervents3 et une haine corse dans une bonne partie de la population, tous horizons politiques (et donc toutes motivations sous-jacentes) confondus. Or, précisément, ce que je voudrais essayer de comprendre, ce sont les raisons pour lesquelles M. Macron engendre des sentiments aussi extrêmes, qui vont bien au-delà de la simple opposition politique. Je livre donc au lecteur mon analyse, qu'il partagera ou non mais qui, à tout le moins, ouvre un débat. 

Un vague début 4

En dehors des concepteurs de la campagne de M. Macron (car ce demi-dieu n'a pas tout fait seul, ni sans bailleurs de fonds intéressés à sa réussite) j'aimerais que quelqu'un m'explique en quoi consistait exactement le projet qu'il allait beuglant (il n'y a pas d'autre mot) de réunion électorale en réunion électorale, comme possédé par un démon ou sous l'emprise de quelque substance illicite (ce n'est qu'une analogie, pas une accusation). Je peinerais à dresser le relevé exhaustif des sottises absconses et pseudo-intellectuelles dont le candidat à la pensée complexe émaillait les discours destinés à ses dévots ou aux hérétiques en voie de conversion. Pointons tout de même quelques-unes de ces perles glanées sur la toile afin de nous divertir un peu. Que penser, par exemple, de cette profonde réflexion : « l'identité c'est A égale A et moi, je n'ai pas envie que A égale B » (je suppose qu'il veut dire qu'il est contre l'identité) ? Ou encore de celle-ci : « Nous sommes tous des enracinés, et parce que nous sommes des enracinés, il y a des arbres à côté de nous, il y a des rivières, il y a des poissons, il y a des frères et des sœurs » (serait-il pour l'identité mais néanmoins contre ou, plus simplement, hostile à la pêche) ? Quel projet se dessine derrière cette citation : « J'ai toujours assumé la dimension de verticalité, de transcendance, mais en même temps, elle doit s'ancrer dans de l'immanence complète, de la matérialité » (diable ! une transcendance matérielle !) ? Quelle stratégie visionnaire la phrase qui suit laisse-t-elle entrevoir : « Vous avez envie de vivre dans une boîte vous, moi non. Et donc notre vie est toujours "en même temps" ; elle est plus complexe que ce qu'on veut réduire (sic – requiem pour la langue française) ». Que faut-il comprendre de la stratégie du prince lorsqu'il nous dit : « Ce qui constitue l'esprit français (ndlr : tiens, il y en a un ?) c'est une aspiration constante à l'universel c’est-à-dire cette tension entre ce qui a été et la part d'identité qui est cette ipséité stricte et l'aspiration à un universel, c’est-à-dire à ce qui nous échappe » (vite un Nurofen !). Et enfin, cerise sur le gâteau (ne boudons pas notre plaisir) : « Je ne suis pas leibnizien dans l'écriture de l'histoire, c'est pour ça que je ne vous le dis pas aujourd'hui parce que ça serait intempestif au sens nietzschéen du terme », etc.5
Bien entendu cet intellectualisme de Prisunic, cet indigeste galimatias, était surtout destiné à la caste journalistique (il s'agit essentiellement d'extrait d'entretiens). Lors des réunions électorales, notre télévangéliste en bras de chemise simplifiait son discours pour en rendre le vide plus accessible au vulgum pecus, se bornant, entre deux phrases creuses, à demander de « penser printemps » (c’est-à-dire, en gros, à être optimiste – le beau programme !) et à faire de la France une « start-up nation » (comme si un pays était une entreprise), oubliant, au passage, que 90 % des start-up font faillite. Et pour clore, celui qui allait devenir l'homme du 7 mai, à défaut de pouvoir être celui du 18 juin, hurlait dans le micro, enjoignant ses apôtres d'aller porter partout en France un projet inexistant, tandis que des groupies, mâles et femelles confondus, subjugués qui par sa jeunesse, qui par sa beauté supposée (le noble motif d'engagement !) qui, enfin, par le vent (prétendument) nouveau qu'il faisait souffler sur t une vie politique assoupie, agitaient mécaniquement de petits drapeaux de droite à gauche et que M. Castaner bondissait comme un cabri en glapissant « qui ne saute pas n'est pas Macron ». 
À la vérité, celui qui un jour se disait socialiste tout en assurant le lendemain qu'il ne l'était pas, fut élu sans programme (ce qu'il reconnaissait d'ailleurs de bonne grâce, estimant que seule importait la « vision ») et propulsé sur le marché électoral comme une marque de lessive. Sa pierre philosophale, le fameux « ni droite ni gauche », qui a tant surpris acteurs et spectateurs de la compétition électorale, était à l'innovation politique ce que la désormais célèbre poudre de perlimpinpin est à la magie. Le RPF de Charles de Gaulle entendait déjà surmonter ce clivage6 de même, il faut le souligner, que tous les régimes d'inspiration fasciste comme René Rémond (notamment) l'a souligné dans l'un de ses plus célèbres ouvrages7. Au reste, une fois M. Fillon évincé du second tour, après un pilonnage d'artillerie dont on a vu peu d'exemples à la veille d'une élection, était-il besoin d'un programme ? Face à Mme Le Pen, présentée depuis beau temps comme l'Antéchrist et qui sait, à l'occasion, être elle-même son pire ennemi, un singe avec un chapeau aurait triomphé. M. Macron ne s'y est pas trompé qui fêta sa victoire avec ses amis dès le soir du premier tour, administrant au passage aux électeurs auxquels il n'a pas l'heur de plaire la première d'une longue série de nasardes.

L'homme qui a dit oui

On aura compris, j'imagine, que je ne suis ni en marche, ni près de me mettre en mouvement. Le charme de la nouveauté et de la modernité, qu'on prête à M. Macron, n'opère guère sur le vieux conservateur ascendant réactionnaire que je suis. Je fais pourtant partie de ceux qu'il est convenu d'appeler les « gagnants de la mondialisation », cette (prétendue) élite diplômée pour laquelle la misère n'est guère plus qu'un mot. J'opère toutefois une stricte distinction entre la sphère privée et la sphère publique. S'il n'est pas illégitime de gagner de l'argent – ni même beaucoup d'argent – dans le cadre d'une activité professionnelle, cela ne peut se faire au détriment de la collectivité plus large à laquelle on appartient. L'État est là pour y veiller.
Celui qui accède à la magistrature suprême, dans quelque pays que ce soit, a pour mission première de veiller au bien-être de tous ses concitoyens, non celle d'agir en fonction des intérêts d'une fraction de la population. Il ne lui appartient pas davantage de se soucier (ou de feindre de se soucier) de toute la misère du monde si cela ne correspond pas à l'intérêt de son peuple. Qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas un partisan de l'assistanat généralisé. Ma pente me porte plutôt au libéralisme en économie et au conservatisme sur les questions de société. Mais ce mot de libéralisme est tellement galvaudé qu'en fin de compte, il ne veut plus rien dire. Il s'agit aujourd'hui d'un anathème qu'on emploie à tort et à travers pour désigner autre chose que son objet. Le véritable libéral n'est pas adepte de la loi du plus fort, du chacun pour soi et Dieu pour tous ; il demande seulement à l'État de favoriser l'initiative privée ou, au minimum, de ne pas la décourager. Et cet objectif ne peut être atteint par le sacrifice d'une partie de la population. Un régime libéral ne peut survivre dans la durée s'il laisse par ailleurs la pauvreté se développer. C'est ce qu'avait compris Napoléon III.
D'autre part, le libéralisme ne se confond pas avec ce que l'on nomme improprement « l'ultralibéralisme mondialisé », qui n'est en réalité qu'un capitalisme de connivence pour lequel les frontières (et donc les intérêts nationaux) sont importunes. Il existe des libéraux souverainistes ; c'est d'ailleurs mon cas.
Quoiqu'on veuille à toute force lui coller cette étiquette, le macronisme n'est pas une forme moderne de libéralisme. Comment qualifier ainsi un gouvernement – et bien sûr son chef – qui invente une nouvelle taxe tous les quinze jours, alors que les prélèvements obligatoires montent déjà à 57 % du PIB ? Vous avez bien lu : 57 % de la richesse nationale est aspirée par un État vampire ! Seuls échappent (en tout cas partiellement) à cette ponction les capitalistes de connivence qui usent de la technostructure européenne pour réduire à presque rien la souveraineté des nations et, dès lors, accroître leurs profits en se jouant des frontières. Ce sont eux les mandataires de M. Macron tandis qu'au rang des macronistes on trouvera la foule compacte des cadres, des petits chefs, des avocats et des banquiers d'affaires, sans oublier les politiciens arrivistes tous n'étant, au fond, que les valets des véritables seigneurs.
Alors que le général de Gaulle à force de volonté, de courage et d'amour de sa patrie devint « l'homme qui a dit non » (à la défaite, à l'occupation, au renoncement), M. Macron est « l'homme qui a dit oui » (à la mondialisation, au credo multiculturaliste, à l'affaissement de la nation, à la destruction des structures sociales). 
Quant aux macronistes, je les vois bien plus près de Vichy que de Londres. Non par l'idéologie, bien sûr, mais par l'attitude. Les ralliés ne furent-ils pas prompts à abdiquer leurs « convictions » (beaucoup viennent du socialisme, comme le personnel de Vichy) et à saluer, ainsi qu'une « divine surprise », l'élection de celui qui intitulait son livre de campagne « Révolution » (nationale ?) et se présente comme le champion du « souverainisme européen » (joli contresens !).
Oui, les macronistes sont décidément, comme leur maître, de ceux qui obtempèrent, qui se plient aux événements et s'en dédouanent en les proclamant « inéluctables » (aujourd'hui l'intégration européenne et les abandons de souveraineté, hier l'occupation allemande), de ceux qui se pensent plus forts dans le Reich (l'Union) qu'en dehors de lui, dussent-ils pour cela abandonner au bord du chemin soixante à soixante-dix pourcent de ceux qu'ils ne nomment plus que du bout des lèvres leurs « compatriotes », tant ils les trouvent bornés, rancis, mal éduqués et réfractaires à la « modernité ». 

Le Grand-prêtre de la déconstruction

Qu'on ne s'y trompe pas, tous les gadgets sociétaux issus du « libertarisme », ce droit reconnu à chacun de faire de sa vie à peu près tout ce qui lui plaît, même si le bon sens (et souvent le bon goût) le plus élémentaire en est offensé, pourvu que soient préservés les dogmes de l'Union (libre concurrence, abolition des frontières, transferts de souveraineté), participent du projet d'anéantissement de la nation. Le système auquel M. Macron et les siens sont soumis et qu'ils promeuvent avec servilité se nourrit de la valorisation de l'individualisme, ce nouvel horizon indépassable, depuis que Dieu est mort8 et qu’il n’y a même plus de religions séculières9. Un citoyen centré sur son seul bien-être, sur la seule satisfaction de ses aspirations individuelles, quelles qu'elles soient (si folles qu'elles soient) n'appartient plus à une collectivité englobante et ne s'oppose plus. Pourvu qu'on lui donne ce qu'il demande, il se soumet et même, parfois, il adhère dans l'espoir d'obtenir davantage encore. Ainsi, le libertarisme, conviction peut être sincère chez certains, est-il pour l'« élite » (je ne peux mettre ce mot autrement qu'entre guillemets) un instrument de domination, un moyen d'imposer ses vues en anesthésiant les esprits. 
Il en va de même de l'immigration et du multiculturalisme, aujourd'hui érigés en religion politique10. De bonne ou mauvaise grâce, chacun est sommé, sous peine de procès en fascisme ou en racisme, de reconnaître ces deux frères jumeaux comme une chance et une source d’enrichissement, alors que la réalité, observable par ceux qui en vivent quotidiennement les conséquences, est toute différente. Cet enrichissement n'est cependant rien d'autre qu'une pétition de principe, un axiome asséné comme une vérité première, quoique jamais démontré parce qu'indémontrable (c'est d'ailleurs le propre d'un axiome). Comment ne pas voir, pourtant, que l'implantation, sur un territoire, quel qu'il soit, d'une population dont la culture et les mœurs diffèrent profondément de ceux du pays d'accueil est un facteur d'éclatement de la société, en particulier lorsque les nouveaux arrivants – voire leurs descendants de la deuxième ou troisième génération – refusent l'assimilation et exigent le droit de perpétuer leurs traditions (religieuses, vestimentaires, alimentaires, etc.), même radicalement incompatibles avec celles des autochtones, auxquels elles deviennent pourtant opposables ?
Il n'est pas jusqu'aux droits de l'homme, initialement conçus pour protéger les citoyens de l'arbitraire des gouvernants,11 qui ne soient détournés de leur but pour devenir l'instrument de revendications identitaires de toute nature (sexuelle, religieuse, ethnique, culturelle, etc.) et contribuer à fragmenter la société en autant de groupes qu'il y a de communautés d'intérêt distinctes.
Ainsi la destruction (délibérée) des identités nationales passe aussi par la déconstruction de la famille traditionnelle, par la théorie du genre, par l'immigration de masse, par la valorisation du multiculturalisme et par une interprétation déviante des droits de l'homme qui s'écartent de leur finalité protectrice pour se mettre au service d'une idéologie.
Bien entendu, toute la population ne se reconnaît pas dans ce « projet », d'ailleurs partiellement occulte (en ce sens que tout le monde n'en perçoit pas le but ultime). Pour beaucoup de ceux qui vivent dans cette « France périphérique », si bien analysée par Christophe Guilly12, pour bon nombre de ces victimes de la mondialisation, l'identité nationale, l'attachement à des valeurs culturelles ancestrales est parfois tout ce qui reste comme objet de fierté. Comme l'écrit Pierre de Senarclens « en exaltant la grandeur de leur État, de son passé, de sa position sur la scène mondiale, (le nationalisme) offre aux individus, notamment à ceux qui appartiennent à des groupes défavorisés, un support narcissique. Il comble leur désir de reconnaissance13 ». L'immense majorité des êtres humains, j'en suis intimement convaincu, aspire à une forme de transcendance afin de donner un sens à une existence qui, sans cela, peut en paraître dépourvue. Cette aspiration s'est longtemps exprimée à travers le sentiment religieux mais, depuis que celui-ci s'est effondré en Europe, engendrant la crise morale de l'Occident, qui culmine aujourd'hui14, il lui faut des substituts. Ainsi que l'écrit Durkheim, « la vue du néant nous est un supplice intolérable ».
Le Grand-prêtre de cette religion de la fracture a pour nom Emmanuel Macron et les macronistes en sont les fidèles. Le « projet » auquel le président de la République se soumet avec zèle, ce projet dont il est, en quelque sorte, l'élève-modèle (n'a-t-il pas reçu le prix Charlemagne, d'une certaine façon la « Croix de fer » de l'Union) ne se borne pas à faire prévaloir une conception de l'économie ou de l'organisation de la société sur une autre ; il divise, comme d'un violent coup de hache, la collectivité en deux parts inégales (les dominants étant, en l'occurrence, les moins nombreux), ces deux parts ayant des visions radicalement inconciliables de la destinée commune. 
Cette religion a son dieu, le vieux Mammon, l'argent. Je l'ai dit, il n'est pas illégitime de gagner de l'argent, ni même d'en gagner beaucoup pas plus qu'il n'est pas illégitime d'hériter. Si l'on veut vivre au sein d'une collectivité humaine harmonieuse, s'enrichir ou simplement être rémunéré à la hauteur de sa contribution, selon la loi de l'offre et de la demande, doit relever du domaine du possible. 
Mais la poursuite de l'enrichissement personnel relève de la sphère privée ; elle ne saurait tenir lieu de morale dans la sphère publique. Les vieilles droites catholique et gaulliste n'avaient en rien le culte du « fric », comme l'a justement rappelé cet homme de gauche qu'est Emmanuel Todd15. Les sociétés qui n'ont que le profit individuel pour boussole finissent toujours mal parce qu'elles se disloquent inévitablement. L'idée de bien public et le sens du sacrifice sont immolés sur l'autel de l'intérêt personnel.
Cette religion a ses démons qu'elle nomme extrême-droite, fascisme, populisme, autoritarisme, intolérance (alors qu'elle fait elle-même preuve de la plus grande intolérance et d'un autoritarisme rarement égalé), intégrisme (de préférence catholique), amalgame, stigmatisation, démons souvent sans consistance précise, qu'on agite comme des épouvantails devant celui qui serait soupçonné de les révérer ou que l'on veut disqualifier par avance. 
Cette religion à ses dogmes, j'en ai cité certains : le multiculturalisme, l’ouverture à l'autre, la liberté sexuelle sans limite, l'abolition des frontières, l'affaiblissement des nations, entre autres.
Cette religion a ses prêtres, les médias, pour l'essentiel acquis au libertarisme et au multiculturalisme, dont la langue contribue à la fabrication du consentement, comme l'a montré Ingrid Riocreux16 et aussi une classe politique, une « élite », coupée du peuple, et se moquant bien de ses aspirations. Cette classe politique met en œuvre le principe de Goebbels qui soutenait que c'était le droit absolu de l'État de présider à la constitution de l'opinion publique.
Cette religion a son opium, le divertissement, dont la téléréalité est le plus bel exemple, mais hélas pas le seul, opium qui vise à maintenir la population dans un état d'abêtissement, d'apathie et de soumission.
Cette religion possède sa Sainte Inquisition : les associations prétendument représentatives, toujours à l'affut du « dérapage », du propos « controversé », mais aussi, une fois encore les médias qui jouent le rôle de police de la pensée, parfois – hélas - avec la complicité de la magistrature. 
Ainsi qu'Anastasia Colosimo l'a démontré, notre société a rétabli en catimini le délit de blasphème17. Comment expliquer autrement qu'un historien comme Alain Pétré-Grenouilleau ait été vertement critiqué pour avoir évoqué les traites négrières arabo-musulmanes dans le cadre d'un ouvrage d'ensemble consacré à l'esclavage18 ?
Comment expliquer autrement, de même, que le médiéviste Sylvain Gougenheim se soit trouvé cloué au pilori pour avoir démontré que les auteurs grecs ne nous sont pas parvenus exclusivement grâce aux Arabes, mais aussi grâce au travail des moines d'Occident, notamment ceux du mont Saint-Michel19 ? Et Marcel Gauchet, intellectuel plus que respecté et plus que mesuré, à qui l'on a voulu interdire de participer aux Journées de Blois sous prétexte de ses idées prétendument réactionnaires ? Et l'historien Georges Bensoussan renvoyé en correctionnelle (et heureusement relaxé) pour avoir osé parler de l'existence d'un antisémitisme propre aux musulmans ? Et Alain Finkielkraut, et Éric Zemmour, grand habitué de la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris spécialisée dans les délits de presse ?
Cette religion, ce culte orwellien, possède son langage. Elle interdit certains mots à travers la contrainte sociale et, parfois, en modifie insidieusement le sens. Elle réduit à dessein le champ lexical. On songe à Humpty dumpty dans la fable de Lewis Caroll :

« - Lorsque j'utilise ce mot, dit Humpty Dumpty avec un certain dédain, il signifie exactement ce que j'ai décidé qu'il signifierait, ni plus, ni moins.
- Mais le problème, dit Alice, est de savoir si on peut forcer les mots à dire des choses si différentes.
- Le problème, répondit Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître, c'est tout. »

Cette religion, en fin de compte, sous couvert de libertarisme, contribue à la création d'une société post-démocratique. La liberté, presque absolue, n'est octroyée que si elle participe à la dissolution du lien social, à l'effritement de la communauté nationale.
Dans quel but ce culte est-il institué ? C'est tout simple : parce qu'il constitue la condition nécessaire à l'avènement du capitalisme de connivence mondialisé. Pour que les sociétés multinationales ou les banques d'affaires apatrides, qui ont pris le pas sur les États, poursuivent leur logique folle de profits illimités, il leur faut, précisément, moins d'État, moins de frontières, moins de règles, moins d'idéal. Et bien sûr, davantage d'intégration européenne.
Le libertarisme et le multiculturalisme, qui détachent l'individu de la communauté nationale, c'est-à-dire d'une famille à laquelle il ne se sent plus appartenir qu'administrativement, et le centre sur ses aspirations égoïstes, conjugué à l'abêtissement des masses par le divertissement, l'assistanat et l'effondrement éducatif, sert les intérêts de la mondialisation financière. Et en fin de compte, les oligarques qui nous gouvernent, M. Macron en tête, ne sont que les factotum de ce système, des mercenaires à gage, des gagne-petit, qui exécutent docilement le plan.

Le CEO de l'entreprise France

On ferait preuve d'injustice ou de cécité en attribuant à M. Macron l'entière responsabilité d'une œuvre de destruction qu'il ne fait que parachever. Depuis la mort prématurée de M. Pompidou, à peu près tous les présidents qui se sont succédé, de droite comme de gauche, lui ont, par ambition, paresse ou cynisme, pavé le chemin. L'un dilue l'identité nationale en faisant adopter le regroupement familial, l'autre soutien le traité de Maastricht qui marque le début des abandons de souveraineté, le troisième, « de la faïence dont on fait les bidets » (Marie-France Garraud), nous embarque dans l'aventure de l'euro après nous avoir mis en garde, quelques années plus tôt contre le « parti de l'étranger », un quatrième s'assied sur le « non » au référendum sur le projet de Constitution européenne en faisant ratifier, par voie parlementaire, le traité de Lisbonne qui en est la copie servile, etc.
Mais celui qui préside à nos destinées a quelque chose de plus : il ajoute au cynisme une forme de candeur, feinte ou réelle, il jette le masque derrière lequel ses prédécesseurs dissimulaient pudiquement leurs mauvaises actions. Ce n'est pas tout à fait un hasard. Jusqu'au 7 mai 2017, les véritables maîtres de l'État – des États - devaient composer avec des politiciens professionnels, rompus à la courbette électorale et aux culs de vache du salon de l'agriculture ; et ceux-là faisaient mine d'avoir à cœur l'intérêt public (même si, en réalité, ils s'en fichaient bien). Avec l'élection de M. Macron, cependant, c'est enfin un des leurs – un capitaliste de connivence - qui prend le contrôle de l'entreprise France. Car le président de la République est avant tout un banquier d'affaires qui se voit – ou du moins se comporte – comme un Chief Executive Officer (CEO). Les mesures qu'il adopte (dans les limites extrêmement ténues de ses pouvoirs, compte tenu de la perte de toute souveraineté monétaire) ne sont pas absurdes du point de vue d'une société qui cherche à rationaliser les coûts et à assouplir les conditions du recours au facteur travail. Mais un pays n'est pas une entreprise ! La politique comporte une dimension affective et émotionnelle qui est tout à fait absente de la vision du président ; elle n'a pas pour but de maximiser le profit (même si l'équilibre des finances publiques est un enjeu d'importance). L'objet même de la politique consiste d'abord et avant tout à assurer, autant qu'il est humainement possible (l'unanimité n'existe pas), la cohésion de la nation et le bonheur moyen le plus élevé de la population (sans sombrer pour cela dans la folie doctrinaire de l'égalité par la loi). Mais bien entendu, cela semble incompatible avec la « feuille de route » que le président a reçu de ses mandants, feuille de route centrée exclusivement sur l'économie et sur le respect des critères de Maastricht en vue d'une intégration européenne toujours plus poussée. Le gouvernement a, bien sûr, dans ses cartons des « sujets de société » (PMA, GPA, etc.), mais outre qu'ils divisent plus qu'ils ne rassemblent, ils n'ont pour réel objet, je l'ai déjà dit, que de distraire la population en centrant les individus sur eux-mêmes et d'atomiser la société en détruisant les appartenances traditionnelles.
Je ne me prétends pas, il s'en faut de beaucoup, l'égal de M. Macron que ce soit par l'intelligence, le succès ou l'habileté manœuvrière. Cependant, je connais par cœur le monde dont il vient parce que c'est le mien depuis plus de trente ans. Ses processus mentaux, la façon dont il réfléchit, l'origine de son arrogance, sa déconnection de la réalité, je les fréquente chez ses semblables depuis des décennies. Rares sont ceux qui, dans cet univers, conservent les pieds sur terre (il y en a quelques-uns toutefois). 
Dans ce monde, les hommes sont des chiffres et on ne les juge qu'à cette aune. Il crée parfois de la prospérité, mais toujours pour une minorité et au prix d'une infinie misère morale.

E.C.

NOTES

1. La fondation du parti En Marche ! qui révèle les ambitions présidentielles de M. Macron, date du 6 avril 2016 soit un peu plus de douze mois avant son élection.

2. Encore qu'il ait échoué trois fois au concours d'entrée à l'ENS et une fois à celui de l'ENA, ce qui n'en fait pas un sujet d'exception.  

3. Environ 30% de "satisfaits" selon les plus récents sondages.

4. Sur "l'inconsistance" du projet de M. Macron, je recommande vivement le livre de M. Radu Portocala, "Le Vague tonitruant", Kryos, 2018

5. Tous ces extraits proviennent de la chaine YouTube de Franceinfo et, pour la dernière, de Ridicule TV

6. "Ce n'est pas la droite, la France ! Ce n'est pas la gauche, la France !". Charles de Gaulle, entretien avec Michel Droit diffusé à la télévision française le 15 décembre 1965.

7. René Rémond, "Les droites aujourd'hui", Audibert, 2005.

8. À ce sujet, lire Emmanuel Todd, "Où en sommes-nous – Une esquisse de l'histoire humaine", Seuil, 2017.

9. "Je propose d'appeler religion séculières les doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situant ici-bas, dans le lointain de l'avenir, sous la forme d'un ordre social à créer, le salut de l'humanité." (Raymond Aron).

10. Mathieu Bock-Côté, "Le Multiculturalisme comme religion politique", Cerf, 2016 

11. Jean-Louis Harouel, "Les Droits de l'homme contre le peuple", Desclée De Brouwer, 2016

12. Christophe Guilluy, "La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires", Champs Actuel, 2015

13. Pierre de Senarclens, "Nationalisme, le passé d'une illusion", Armand Collin, 2010. Comme le titre l'indique, M. de Senarclens n'est pas particulièrement favorable à l'idée nationale. Néanmoins cette citation (moins le mot "narcissique", inutilement dénigrant) rend bien compte du besoin d'appartenance à une communauté valorisante de ceux qui ne sont pas les "gagnants de la mondialisation" c'est-à-dire, en fin de compte, la majorité de la population.

14. Emmanuel Todd, op. cit.

15. Emmanuel Todd, op. cit.

16. Ingrid Riocreux, "La Langue des médias, destruction du langage et fabrication du consentement", L'Artilleur, 2018

17. Anastasia Colosimo, "Les Bûchers de la liberté", Stock, 2016

18. Olivier Pétré-Grenouilleau, "Les Traites négrières", Gallimard, 2005

19. Sylvain Gougenheim, "Aristote au mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne", Seuil, 2008

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