JUIN-JUILLET 2019

« Noces Tchétchènes » : cœur à cœur avec une kamikaze

par Jean-Louis BACHELET

La publication de mon roman historique « Noces Tchétchènes, vie et mort d'une kamikaze » est le résultat de plusieurs années de travail sur les vicissitudes des peuples du Nord Caucase au sein de l'Union Soviétique, puis de la fédération de Russie. Il est aussi un mémorial à l'amitié qui me lia à des jeunes femmes de Tchétchènie et du Daghestan, et qui, après avoir basculé sous mes yeux dans l'islam radical, sont aujourd'hui disparues.
Si j'ai composé le personnage central de mon ouvrage, Zoukhra Khapilaeva, comme une symphonie des principales « smertnitsy » responsables d'actes de terreur sur le territoire de l'ex-union soviétique depuis la première guerre tchétchène jusqu'à aujourd'hui, c'est fort du constat étonnant que toutes ces femmes ont des profils psychologiques et des parcours semblables.
Le long travail d'enquête qui m'a conduit à l'écriture de mes « Noces Tchétchènes » n'aurait pourtant eu qu'un caractère trivialement journalistique s'il n'avait été animé par un désir de comprendre. J'ai de nombreuses amies en Tchétchénie et au Daghestan.
Certaines ont descendu sous mes yeux, je l'ai dit, le chemin infernal au terme duquel, de filles « ordinaires » qu'elles étaient, elles sont devenues « guerrières du bataillon féminin d'Allah ». Comment aurais-je pu les juger ? Durant ces années, je n'ai pu que constater, exhorter (en vain), puis, après avoir fait un deuil difficile d'amitiés pourtant ardentes, décrire ce que j'avais vu, sans rien céder aux analyses officielles pétries de peur ou simplement d'ignorance.
Comprendre, donc. Nombreux sont les intellectuels russes, psychiatres ou sociologues, qui ont interrogé le parcours des « smertnitsy », apportant aux investigations de surface le complément indispensable à l'analyse des processus de « radicalisation » des filles dans le Caucase Nord. Pour écrire mon livre, je disposais donc des données « premières » relatives à la vie de ces jeunes femmes, à leur enfance, à leur parcours, et, pour certaines d'entre elles, arrêtées avant de commettre le pire, de reportages où elles dévoilaient un peu d'elles-mêmes.
Il me suffisait donc d'insuffler à ces personnes la vie intérieure des filles que j'avais connues, et qui avaient suivi la même pente, pour composer un ouvrage qui rendît compte, attentif à l'extrême complexité du propos, de la vie et de la marche vers la mort d'une kamikaze type.
Zoukhra est une jeune tchétchène de 23 ans. Née en 1990, elle avait 4 ans au moment de l'intervention militaire russe en Tchétchénie. De nature rêveuse, plutôt introvertie, elle vit dans le souvenir de son père, tué la nuit du 31 décembre 1994 durant la bataille de Grozny.
Elle incarne de fait une sorte de « précipité » de toutes les blessures, de toutes les espérances, de toutes les rancœurs accumulées par les peuples du Caucase Nord depuis leur déportation par Staline en 1944.
Zoukhra représente donc l'archétype de la terroriste potentielle : des grands parents déportés au Kazakhstan, un père tué par les Russes ; une personnalité qui, sous des apparences discrètes, dissimule un désir secret de vengeance. Mais le souvenir des offenses passées ne suffit pas à provoquer ce « passage à l'acte » par lequel une simple rancune fait d'un individu un terroriste.
Dans la longue liste des attentats qui ont frappé la Russie durant les vingt dernières années, les sociologues et psychologues russes ont réussi à mettre en lumière chez les terroristes des singularités qui peuvent expliquer leur engagement et leur détermination. Lors de la prise d'otage du Théâtre de Moscou, parmi la dizaine de « veuves noires » prêtes à se faire exploser, au moins deux étaient atteintes de maladie incurable. Cancer des poumons, leucémie. Les autres étaient poussées par d'autres raisons, tout aussi déterminantes : le besoin d'argent pour nourrir leurs enfants, une passion amoureuse pour un terroriste, un passé de « pécheresse » à racheter.
J'ai été frappé, lors de la genèse de mon travail, du caractère secondaire, ou plutôt second de la foi islamique dans le cheminement de ces femmes vers leur terrible destin. Dans le cas de ma Zoukhra, c'est un besoin d'argent urgent, pour payer les études de sa petite sœur Alina, qui va être un des principaux rouages de son embrigadement. Mais il y en a d'autres.
Sur ces jeunes femmes, le destin semble s'acharner à faire converger toutes les raisons de commettre le pire. Car Zoukhra possède aussi un trait de caractère propre à toutes les kamikazes de cette région : une forme d'infantilisme, d'immaturité affective, qui donne à comprendre comment les recruteurs (ou recruteuses) peuvent facilement faire main basse sur leur psychisme, et en faire ce qu'ils veulent.
Zoukhra, déjà investie de cette volonté de vengeance (mest') qui est un des principes de fonctionnement des clans de son pays, va dans un premier temps tomber amoureuse d'un jeune daghestanais, Dalgat, venu au mariage d'une voisine. Amour absolument platonique, et dépourvu de tout enracinement dans un projet de vie. Elle le voit une première fois par la fenêtre de sa chambre : il n'en faut pas plus pour qu'elle se sente lui appartenir. Sans le savoir, elle a déjà plongé tête baissée dans le piège qui fera d'elle une kamikaze. Car ce Dalgat, derrière son apparence d'éphèbe jovial et innocent, fait partie d'un groupe terroriste de Makhatshkala, dans lequel il remplit, avec une absence de scrupule terrifiante, la fonction d'exécuteur. Dès lors, lorsque sa voisine Djamila, recruteuse pour ce même groupe, lui propose de lui faire rencontrer un homme qui pourra lui fournir une aide financière pour payer les études de sa sœur Alina, Zoukhra accepte : Djamila lui a donné une photo de cet homme inconnu et providentiel ; posant à côté de lui, Zukhra reconnaît Dalgat.
La première rencontre avec ces gens qu'elle ne connaît pas se passe dans une cave sinistre. Là encore, la présence de Dalgat, au fond de la pièce, est décisive. Zoukhra n'est plus en mesure d'opposer à ce qu'on va lui proposer la moindre volonté personnelle. La passion amoureuse a déjà anéanti en elle tout libre arbitre.
Le paysage qui entoure Zoukhra répond à sa nature. Il lui fait écho à chaque étape de son cheminement spirituel. S'il en est ainsi, dans un contexte et une époque où l'anthropomorphisme romantique a passé, c'est parce qu'il y a précisément un aspect indéniablement romantique dans la personnalité de toutes les futures kamikazes du Nord Caucase. Cette singularité est attestée par tous les psychologues qui ont côtoyé celles que le FSB avait eu la chance d'arrêter avant qu'elles ne passent à l'acte.
Et si Zoukhra s'abandonne à son destin, c'est selon une inspiration nourrie par une conception blessée de l'amour. Elle a perdu son père à 4 ans. Lorsqu'on lui demande, alors qu'elle est encore une petite fille, ce qu'elle veut faire comme métier, elle répond : « je veux être morte, comme papa ». Le souvenir de cette disparition la hante ; elle passe de longues heures à contempler le petit journal laissé par son père. Journal taché de sang, et qu'elle mouille de ses larmes.
Après l'amour filial blessé, survient un deuxième coup du sort. Tombée amoureuse de ce Dalgat qu'elle n'a vu qu'une fois, elle se livre intérieurement à lui sans retenue, sans discernement. Jetée à quatre chevaux dans une passion dont l'issue lui serait pourtant facile à deviner, elle semble en alimenter sa démission du monde- et la justifier, inconsciemment. Faut-il rappeler que cette disposition au « romantisme morbide » est une constante de l'humanité, surtout dans la période difficile qui sépare l'enfance de l'âge adulte ? Romantisme, oui. Car on n'a pas vu pour l'instant un seul exemple de kamikaze qui soit d'âge mûr, 40, 50, 60 ans. Toutes ont entre 15 et 30 ans.
Lorsque j'ai écrit mon drame « Regarde, Meurs, Souviens-toi », sur les déportées du camp de Ravensbruck, j'ai été frappé de la jeunesse des « kapos » chargées de surveiller et de châtier les prisonnières. L'une d'entre elle, Dorothea Binz, avait 16ans. Elle récitait Goethe et Schiller. Et quand elle tuait une malheureuse à coups de cravache, elle se croyait Walkyrie, promise à un destin grandiose.
Zukhra, donc, est habitée par les rêves d'une fille de son âge. Elle aime. Elle rêvasse. Enveloppée par la sublime nature au sein de laquelle elle est née, ses passions secrètes sont à l'image des paysages du Caucase Nord, contrastées comme eux.
Violence de ces contrées, où le ruisseau murmurant sous le soleil d'été peut se transformer, durant l'orage, en torrent dévastateur. Où le soleil de juillet écrase tout, hommes et bêtes, avec autant d'intransigeance que la neige, lorsqu'en janvier elle fige la montagne et la plaine, effaçant routes et chemins.
Cette violence, qui dans la nature paraît si belle, si fascinante, est comme un sceau apposé sur le cœur de Zoukhra. Fille du Caucase, elle est configurée à son relief, à son histoire ; à ses cataclysmes, à sa beauté sauvage et farouche.
Cette beauté pourtant, qui nous semble si belle lorsqu'elle se montre à travers le déchaînement d'une tempête, devient ignominie quand elle vient habiter une âme comme celle de Zoukhra. Par une alchimie sordide, concoctée à la faveur des blessures et des épreuves reçues depuis l'enfance, Zoukhra, qui pouvait choisir, comme le guerrier du conte tchétchène, de monter le cheval rouge apparu au-dessus de la tombe de son père, pour parcourir le monde et contempler sa beauté, Zoukhra se laisse, insensiblement, emporter dans l'engrenage sordide des passions mortifères : désespoir, haine, désir de vengeance.
J'ai suivi pas à pas, horrifié moi-même par ce que je voyais se développer sous ma plume, l'enchevêtrement quasi diabolique des rêts qui allaient lier Zoukhra, jusqu'à l'anéantissement complet de sa volonté. À mesure que j'écrivais, j'étais saisi d'une compassion (non pas de pitié, mais de compassion, n'est-ce pas ?) de plus en plus pénétrante pour cette jeune femme que je ne voyais plus comme une criminelle, mais comme la plus innocente des victimes.
Le lecteur pourra se scandaliser de ce qu'une telle disposition d'esprit se manifeste à l'endroit de telles engeances. Certains m'ont même fait observer que mon roman pouvait « donner des idées » à des personnes détraquées, ou simplement paumées. Certes, ces singulières remarques sont en quantité négligeable, et ne vaudraient peut-être pas la peine que je m’y attarde. Mais l'intelligence de leurs auteurs est suffisamment notoire pour que je me fende d'un mot d'explication, pour, sinon dissiper tout malentendu, du moins pour poser le sens de ma démarche.
J'ai dit avoir voulu faire de Zoukhra l'archétype de la kamikaze « lambda », c'est à dire celle dont le caractère et le parcours sont à l'image de la majorité de ses comparses en terrorisme. En tant qu'auteur dramatique, je suis habitué à épouser la personnalité de chacun des protagonistes de mes drames. Lorsque j'ai écrit ma pièce sur l'affaire Clément Méric, « Les chiens mordent et s'endorment en paix », je me suis alternativement « revêtu » de Clément Méric et d'Esteban Morillo. Clément Méric, l'antifa ; Esteban Morillo, le néo-nazi. Inutile de préciser que j'ai reçu de la part de adeptes de l'un et l'autre camp une cohorte d'insultes qui ne s'est arrêtée qu'au terme de la programmation de l'ouvrage au théâtre. Il aurait fallu, selon ces moralisateurs de hall de gare, que je montre tout le dégoût que m'inspirait l'un des deux personnages de mon histoire, et que cela se sente dans les dialogues.
Eh bien non. Lorsqu'on fait du théâtre, on est contraint à l'amour. Car on ne peut décrire que ce que l'on parvient à aimer. Il y a dans le climat intellectuel français du moment une tonalité soviétique comme jamais on n'en a connu en France, et qui rappelle la Russie de l'ère Brejnev. Une certaine coterie possède la vérité, et tous ont le devoir de ne débattre que dans le sein du référentiel imposé par elle.
Si la tâche de l'auteur dramatique est de restituer la complexité des êtres et des choses sans jugement aucun, en se mettant à l'écoute attentive des gens et de la vie, il en va de même du romancier. Flaubert à son époque a fait les frais de cette « bigoterie », qui chose étrange, semble avoir déserté l'église pour se réfugier dans le giron des plus ardents républicains laïcs : l’inénarrable maître Pinard qui conduisit la plaidoirie contre Madame Bovary accusait l'auteur de complaisance envers le vice. Aujourd'hui, on a du mal à ne pas sourire en lisant sa diatribe, tant elle montre, à travers l'expression d'une certaine morale désuète, l'état d'esprit de toute une époque. Pourtant, nous voici en 2018 replongé dans un semblable système ; le référentiel est autre, mais il est tout aussi sclérosant. Comme son ancêtre classique, il est l'expression, me semble-t-il, de la peur de l'autre, et je dirais, sans volonté de jeu de mots, de ce qui est « radicalement autre ».
En tant que chrétien, je crois, moi, qu'on ne peut vivre qu'en tendant la main à l'autre, -surtout s'il est différent. Surtout s'il ne pense pas comme nous. S'il nous choque, nous avons le devoir de chercher à savoir pourquoi il agit de la sorte.
Il ne s'agit d'ailleurs pas d'entamer le « radicalement autre » un quelconque « dialogue ». Les journalistes sont spécialistes de ces méthodes, qui ne conduisent à rien, sinon à « s'informer », entre l'apéritif et le dîner. La solution des problèmes d'une société ne se trouve pas dans le tête à tête, mais dans le cœur à cœur.
Zoukhra Khapilaïeva, oui, s'apprête à commettre une atrocité. Je me suis refusé, par principe mais surtout de par ma nature propre, à la voir comme une ordure. Trop facile. Un acte, si affreux soit-il, ne peut être confondu avec la personne qui l'a commis, et qui reste créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, malgré la Chute.
Fallait-il que je garde vis à vis de mon personnage une sage distance ? Fallait-il que je me contente de fantasmer sa descente aux enfers, en composant, avec les indigents et indigestes potages dont nous gave la presse, une histoire toute faite, prête-à-manger, prête-à-juger, prête-à-classer ?
Non. Parce que chacune des lignes de mes Noces Tchétchènes est nourrie d'une réalité que j'ai vue. Que j'ai entendue. Que j'ai sentie. Que j'ai touchée. Une réalité à qui j'ai grand ouvert la porte de mon être, pour vivre ce cœur à cœur sans lequel je suis convaincu qu'on passe à côté de sa vocation d'homme.

J-L. B.

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