FÉVRIER-MARS 2019

Entre l’homme minimal et l’homme bipolaire : chronique de l’immaturité contemporaine

par Henri FENG

De façon définitive, l’élection d’Emmanuel Macron à la tête de la République française (en 2017) n’était pas le fruit du hasard. On peut y déceler des raisons électoralistes, politico-politiciennes, technostructurelles, ou même sociologiques. En vérité, l’élève de Paul Ricœur (1913-2005) est arrivé au sommet de l’État pour des raisons essentiellement métapolitiques. Ce qui valorisait le superficiel l’a emporté sur ce qui se réclamait du naturel. L’ébouriffant l’a emporté sur l’enracinement. L’inconséquence l’a emporté sur le sens des conséquences. Car l’homme d’aujourd’hui veut le pouvoir, mais en aucun cas des responsabilités. Emmanuel est un enfant-roi. Son zozotement même, et ce bien malgré lui, incarne son statut de roi des enfants. 

1) L’AVÈNEMENT DE L’HOMME MINIMAL : 

Aujourd’hui, tout est miniaturisé : tant sur le plan financier que sur le plan technologique. La « micro-action » va de pair avec la nanotechnologie. Il n’est pas étonnant, alors, que nos adultes sont, à présent, des enfants comme les autres. Nos adulescents sont des savants impénitents. Emmanuel, « Dieu avec nous » en hébreu, ne porte pas sa croix et n’a aucune foi en soi, si ce n’est peut-être en lui-même. Sa philosophie ne se résume que par un amour fougueux pour l’économie. L’argent est son Veau d’or. Et son art de la discussion se résume à une science de la dissimulation. Son discours sur les gens de passage dans les gares (on pense à celui du 29 juin 2017) en dit long sur le cynisme du personnage aux dents longues. Il faut le dire clairement : les électeurs français ont élu, à la tête de notre État, un adolescent arrogant. Seulement, l’homme est ce qu’il aime. Son amour pour Brigitte Trogneux a fait de lui un instituteur, nécessairement de gauche, sûr de lui et de ses opinions qui ne cesse de s’agiter dans tous les sens. Il veut, avant toute chose, jouir d’une popularité. Ainsi, son bougisme est un illusionnisme. Il vit sa vie, et sa science nie les existences. En réalité, Macron n’est qu’un petit singe savant.

Avant lui, la France avait cédé aux charmes d’un nain de jardin, puis à ceux d’une barbe à papa, avant de céder aux lubies d’un adolescent prépubère. Emmanuel veut être ainsi adoré. Parce que, de fait, la macro-économie constitue la condition sine qua non de la boulimie. Ici et là, nous ne voyons que des enfants attardés : d’abord, dans la cour d’école, et enfin dans des salles d’exposition. Nous pensons, en la matière, aux salons consacrés aux dessins animés ainsi qu’aux BD japonais. Des adolescents s’y courent après. Les sociétés modernes semblent s’être fondées sur le principe du divertissement permanent. Tout est devenu petit parce que tout devait devenir une protection. Dans tout microcosme, le champ entier devient un nid protecteur qui fait envie. Et, on fume du shit pour s’offrir du bonheur en kit. Tout est package pour tous ceux qui font semblant d’avoir de la rage. L’adolescent, traditionnellement, sait tout sur tout. Parce que notre rapport à l’écran a déterminé notre rapport à l’Autre. On passe d’une personne à une autre comme on passe d’une image à une autre. L’Autre n’est plus qu’une image, le Moi inclus. 
Wordsworth avait écrit : « L’enfant est le père de l’homme ». Un enfant ne sait rien faire d’autre que d’être impatient. Il n’est habité que par un seul intérêt : celui de satisfaire immédiatement son désir ou son besoin. L’enfant n’a pas le souci de l’Autre. Alors, il faut toujours distraire l’enfant afin de le faire patienter sagement. En outre, on voit, dans les rues des grandes villes, des parents en habits de rockeur ou de rappeur. 
Chacun se déplace à vélo ou en trottinette. Le centre-ville n’est, pour eux, qu’un immense parc d’attractions. On emmène son enfant dans un bar, voire dans une boîte de nuit. Par conséquent, si le père se déguise, le fils ne veut plus que se cosplayiser. De fait, les parents sont, à présent, des enfants comme les autres. Le monde n’est plus pris au sérieux alors que le « Moi » se prend trop au sérieux. On fait même rentrer des bambins dans des musées d’art contemporain. Au final, ce n’est plus l’art qui est minimal, mais bien l’homme en tant que tel. Chaque « micro-action » s’inscrit dans le cadre d’un système économique et commercial de plus en plus global. A contrario, qui ne consomme pas sauve-t-il l’humanité ? 
Pascal Lamy (directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce de 2005 à 2013) avait affirmé – en 2014, au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC – que l’économie n’était plus de la physique, mais de la biologie. 
De manière générale, l’idée est un virus puisque l’homme est une bactérie. Notre globalisation n’est pas seulement économico-financière, mais culturelle et sociétale. Du Japon aux Etats-Unis en passant par l’Europe, ces valeurs minimalistes s’étendent comme une trainée de poudre et affecteront, à terme, tous les pays « infectés » par la gentrification : « Tout ce qui est petit est mignon », d’après un de ses credo essentiels. Certains y verront une certaine « japonisation » des esprits. On aime les accessoires et les animaux aux plus petites dimensions possibles. Car un petit esprit aime nécessairement tout ce qui est petit. Dès lors, ce qui est perçu l’est uniquement par le petit bout de la lorgnette. En outre, nos jeunes filles veulent devenir aussi sexys et asexuées à la fois que les pop idol coréennes, et ce tout en disant, à chaque instant, pour qualifier quoi que ce soit : « kawaii ». Les boys band coréens, dans leur incarnation, renvoient, vis-à-vis d’elles, à la même tentation : devenir une femme tout en restant une petite fille. De nos jours, des étudiantes se cherchent un papa protecteur et rassurant, tant sur le plan financier que sur le plan sexuel : des sugar babies à la recherche de sugar daddies1. 
La manifestation de cette propension au minimalisme n’est pas franchement nouvelle. Nietzsche (1844-1900), dans sa Généalogie de la morale, se livre déjà à des analogies surprenantes en la matière pour son époque2. Selon lui, l’asiatique et l’européen auraient une tendance inconsciente en faveur de la survalorisation de la minuscule. Le subatomique a, pourtant, son aspect explosif. Quant à ce qui est majuscule, ceci est du côté du kosmos par essence immense et inaccessible. Mais l’inatteignable est loin d’être adorable. Chacun se sent esseulé dans cet infini océan tel un grain de sable. Pas de doute, nous vivons bien dans le siècle des monades (des unités atomiques et spirituelles, selon Leibniz). Contrairement aux apparences, le transhumain d’aujourd’hui et de demain n’est qu’un nain.
Il n’est pas étonnant que les individus en masse soient la principale arme des pays du tiers-monde : les migrations sont de plus en plus vives, et toute assimilation sonne comme un cri morbide. Le socialisme d’aujourd’hui, à travers son projet mortifère de tout déréguler, aussi bien au niveau économico-financier qu’au niveau sociétal et culturel, n’est plus que le parti du désordre. Puisque, derrière l’amour du prochain, se cache subrepticement l’angoisse de l’ordre, la peur et du chaos et du kosmos. Le logos, comme principe d’ordre régissant l’Univers, et se présentant comme étant la matrice spirituelle de toute forme d’intelligence sur Terre, a dû céder sa place à l’ère de la folie. Avec une camisole de force, l’homme occidental regarde, ainsi, un nombre incommensurable de fourmis. L’insensé donne maintenant plus de sens que le simple bon sens. D’une certaine manière, Foucault a gagné son pari post-nietzschéen : l’homme minimal est appelé à rapetisser à l’infini jusqu’à s’anéantir.
« Qu’est-ce que l’homme dans l’infini ? », se demandait à juste titre Blaise Pascal3. La raison élémentaire nous permettait de comprendre en quoi l’homme n’a aucune dimension propre entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Seulement, il n’y a plus de raison élémentaire, mais que des intérêts. De fait, l’homme minimal est devenu l’échelle la plus fondamentale. A contrario, le gigantisme est à l’œuvre au cinéma pour éblouir davantage le « miro-consommateur ». On pense, notamment ici, aux films américains dont les titres sont respectivement Godzilla (film de Gareth Edwards sorti en 2014) et Independence Day Resurgence (film de Roland Emmerich sorti en 2016). Inlassablement, l’homme moderne est à la recherche d’un nouveau sublime dynamique4. Parce que se sentir écraser, c’est se sentir exister. Paradoxalement, la folie des grandeurs s’est mutée en délire des réductions. Grandeur et décadence. Peut-on, seulement, tout obtenir à tarif réduit ? À notre époque, tout est réduit puisqu’auparavant tout a été catégorisé. La rationalisation a produit, longuement et sûrement, la propension à la minimisation. L’homme minimal, se croyant indivisible, autrement dit indestructible, se rendra tragiquement compte qu’il est appelé à devenir invisible. La crise sociale que connait la France depuis le mois de novembre 2018 en est l’illustration la plus éloquente. Quoi qu’il en soit, l’homme dit « augmenté » est un être réduit : pas vraiment rien, mais pas grand-chose non plus. En tout état de cause, l’homme minimal est l’être le plus banal. Et, tragiquement, l’enfant paie toujours pour le crime de ses parents. En définitive, la perte d’héritage reste le pire des outrages. 

2) MINIMAL VEUT DIRE AUSSI BIPOLAIRE :

L’hyperconsumérisme va toujours bon train. Il faut, encore et toujours, avoir pour avoir, et ce pour se convaincre vainement d’être ce que l’on n’est pas. Nous ne sommes plus riches de souvenirs et d’héritages, mais seulement gavés de marques et d’ustensiles en tout genre. Parce que c’est bel et bien l’homme qui est devenu un outil comme un autre. Un système monétaire à l’échelle planétaire entend vendre du rêve à l’être le plus en proie aux troubles de l’humeur. Parce qu’il n’y a plus que deux catégories de consommateurs : les boulimiques et les anorexiques. Les premiers veulent tout tout de suite, et qui plus est, en de plus en plus grande quantité. Quant aux seconds, ceux-ci veulent dépenser plus pour obtenir moins. Dans cette duplicité sociétale, on est soit un adepte du Coca-cola originel, soit un fanatique du Coca-cola zéro. Dans tous les cas, on cherche le moyen de se remplir à tout prix afin de remplir un vide exponentiellement vide. Nietzsche ne s’est pas trompé : « (…) c’est bien à un estomac que l’esprit ressemble encore le plus »5. 
L’homme minimal est l’être le plus abominable dans le sens où celui-ci cherche le profit en s’épargnant toute forme de débit. La dette n’est plus, pour lui, un problème. Il veut rester un enfant : se protéger du monde extérieur en adhérant à un monde intérieur. Une forme d’autisme s’y exprime subrepticement. Son principe de plaisir a annihilé tout principe de réalité. À un niveau médical, l’homo minimus peut être un « sujet bipolaire ». Celui-ci est, en effet, tragiquement balloté entre la mélancolie et la manie. Lorsqu’il essaie d’être subversif, il reste enfermé dans un état maniaco-dépressif. Sa nutrition va de pair avec sa propension à la boisson. De peur de finir dans le formol, il se laisse entrainer dans les méandres de l’alcool. Tantôt sociopathe tantôt hypersocial, il cherche désespérément à ne pas être transparent au milieu des gens. Et ses écarts de conduite finissent par être incompris par ceux qui pensent être à l’écart du moindre souci. À vrai dire, les gens se séparent pour le meilleur et pour le pire.
Force est de constater que la bipolarité est devenue un sujet planétaire. Sami-Paul Tawil, docteur en psychiatrie, a associé, dès le début des années deux mille, la bipolarité à la créativité : « Les relations entre la créativité et les périodes d’hypomanie (manie modérée) sont connues depuis longtemps (…) il faut souligner que la créativité ne concerne pas seulement le domaine artistique, mais peut aussi s’exercer dans d’autres domaines professionnels. De nombreux maniaco-dépressifs qui ne possèdent pas de dons artistiques particuliers deviennent aussi, en phase d’hypomanie, très brillants et débordants d’idées »6. 
Ceci ne serait pas en contradiction avec la forte propension de ces patients pour l’alcoolisme ainsi que pour la toxicomanie : « L’alcoolisme et la toxicomanie sont souvent associés à la dépression, à la maniaco-dépression, aux psychoses et aux troubles anxieux (…) La dépression, les psychoses et surtout les troubles bipolaires sont très souvent associés à une consommation élevée d’alcool et de drogues. Environ 60 % des patients bipolaires sont dépendants de l’alcool ou d’autres drogues. C’est aussi le cas de 32 % des patients dépressifs »7. 

CONCLUSION :

La frontière entre la folie et le génie s’avère extrêmement poreuse. L’individualisme culturel, inhérent à la l’Égotisme artificiel, a fabriqué des êtres superficiels et désespérés. Le drogué au travail n’est plus très loin du drogué du comptoir. Jadis, dans le monde industriel, le pilier de bar était soit prolétaire, soit chômeur. Aujourd’hui, l’homo minimus est relégué en zone psychologique au mieux, ou en zone périphérique au pire. Dans les deux cas, l’homme bipolaire essaie d’exploiter, autant que possible, un faible pouvoir d’achat, et ce avec ou sans travail. En somme, faire n’est plus se faire, mais se laisser faire. Le bipolaire, ou le minimal – ce qui revient au même –, se doit de devenir invisible, voire totalement transparent. Dès lors, les frontières entre les gens ne sont plus seulement géographiques, mais bel et bien psychologiques. On oublie trop souvent que l’individu est à la politique ce que l’atome est à la Physique. Dans tous les cas, l’homme bipolaire entend, peut-être encore, l’autre, mais ne l’écoute plus. De fait, chacun campe dans son monde virtuel. L’homme bipolaire n’est plus très loin d’une implosion nucléaire. En somme, bipolaire ou minimal, l’homme moderne ne sait plus ni ce qu’il veut ni ce qu’il peut. Il est d’autant plus prompt à se laisser déterminer par les algorithmes hautement sophistiqués de la Toile. Il tend, ainsi, à se transformer en araignée…

H.F.

1. cf. Les nouvelles courtisanes, Nadia Le Brun, Edition Kero, 2017.

2. Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, trad. par I. Hildenbrand et J.Gratien, Gallimard, collection « Folio-essais », 1971, Première dissertation, §12, p.43 et §13, p.44 sqq.

3. Blaise Pascal, Pensées, Gallimard, collection « Folio Classique », 1977, Edition de Michel Le Guern, Fragment 185.

4. Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, trad. par A. Philonenko, Vrin, collection « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1993, §25, p.123 sqq et §28, p.141 sqq.

5. F. Nietzsche, Par-delà bien et mal, Flammarion, collection G.F., traduction de Patrick Wotling, 2000, §230, p.204.

6. Sami-Paul Tawil, Le miroir de Janus, Editions Robert Laffont, Collection Pocket, 2002, p.182/p.185.

7.S.-P. Tawil, Le miroir de Janus, op. cit., pp.226-227.

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