Chercheur en philosophie politique et analyste des relations internationales, Bruno Guigue revient sur les événements qui ont conduit à la démission du président bolivien Evo Morales.
La République espagnole croyait à la démocratie parlementaire, et Franco a instauré sa dictature. Salvador Allende croyait à la démocratie parlementaire, et on a eu Pinochet. Evo Morales croyait à la démocratie parlementaire, et un coup dâEtat lâa chassé du pouvoir.

Illustrations parmi tant dâautres dâune loi de lâhistoire : face à des loups, ne jamais faire lâagneau. Comme les expériences précédentes, celle de Morales nâétait pas sans défauts, mais elle était prometteuse. Aucun gouvernement latino-américain, dans la période récente, nâavait obtenu de tels résultats : forte croissance, redistribution des richesses, recul spectaculaire de la pauvreté. La Bolivie est le pays dâAmérique latine qui a la plus faible proportion dâillettrés après Cuba et le Venezuela. Or ces avancées sociales, fondées sur la nationalisation des compagnies gazières, sont précisément ce qui a scellé le sort dâEvo Morales.
Un président indigène qui travaille pour les humbles, voilà le scandale auquel il fallait mettre un terme. Assoiffée de vengeance, la bourgeoisie bolivienne a réussi à interrompre une expérience progressiste soutenue par les couches populaires.
Ce triomphe provisoire de la réaction suscite évidemment des questions redoutables. Comment le gouvernement légal de ce pays a-t-il pu subir, en toute impunité, lâincendie des maisons de ses propres ministres ?
Comment le président élu de cet Etat souverain a-t-il dû quitter le pays, visiblement sous la menace ?
Malheureusement, la réponse saute aux yeux : cette humiliation du pouvoir légitime par les bandes factieuses nâa été possible que parce quâil était désarmé.
Les chefs de la police et de lâarmée boliviennes, dûment formés à « lâEcole des Amériques », ont trahi le président socialiste. Ils ont cautionné le coup dâEtat perpétré par la sénatrice dâun petit parti dâextrême droite qui sâest autoproclamée présidente, brandissant une Bible de dix kilos, devant une assemblée sans quorum !

La sénatrice Jeanine Añez s'est proclamée le 12 novembre 2019 Présidente par intérim de la Bolivie
Le président légitime Evo Morales a préféré lâexil à lâeffusion de sang, et ce choix est respectable. Mais il ne dispense pas dâune réflexion sur les conditions de lâexercice du pouvoir lorsquâon entend changer la société. Le contraste avec le Venezuela est frappant.
Tenté à Caracas, le même scénario a échoué lamentablement. Malgré la crise économique qui frappe le pays, lâarmée vénézuélienne a résisté aux menaces et aux tentatives de corruption inouïes en provenance de Washington.
Cette fidélité de lâappareil militaire à la République bolivarienne est le mur quâelle dresse contre les menées impérialistes. Mais elle nâest pas le fruit du hasard : militaire chevronné, Chavez a tout fait pour rallier lâarmée, et Maduro a retenu la leçon. Le patriotisme anti-impérialiste est le ciment idéologique de la révolution bolivarienne.
Appuyée par une milice populaire dâun million de membres, cette force armée éduquée aux valeurs progressistes protège la République. Câest pourquoi la bourgeoisie inféodée à Washington a tenté dâassassiner Maduro, après avoir voulu le renverser lors dâune tentative de putsch grand-guignolesque. Le pacifisme dissuade rarement la bête féroce, et il nây a pas de bête plus féroce que cette bête humaine quâest la classe dominante ébranlée dans son assise matérielle, minée par la trouille de perdre ses avantages, et prête à tout ensevelir pour échapper au tribunal de lâhistoire.
Pour parvenir à ses fins en politique, disait Machiavel, il faut être à la fois « lion et renard », faire usage de la force et de la ruse en fonction des circonstances. Mais pour faire usage de la force, encore faut-il en avoir. Aussi positive soit-elle pour la majorité de la population, une politique progressiste suscite toujours la haine recuite des possédants.
Cette haine de classe, véritable passion triste des privilégiés cramponnés à leur prébendes, ne tarira jamais. Il faut le savoir, et se donner les moyens de lâempêcher de nuire. Dans les conditions effectives du combat politique, ce qui détermine lâissue finale nâest pas la pureté des intentions, mais le rapport de forces.

Face à la coalition de la bourgeoisie locale et de lâimpérialisme, les progressistes nâont pas le choix des armes : il faut quâils les prennent, lâidéal étant évidemment de ne pas avoir à sâen servir, en comptant sur la faible propension de lâadversaire au suicide héroïque. Pour exercer cet effet dissuasif, il faut avoir des milliers de volontaires lourdement armés et prêts à défendre la révolution au péril de leur vie. Câest sans doute un effet collatéral de la passion de la gauche contemporaine pour les élections, mais il semble quâon ait oublié la formule de Mao : «Le pouvoir est au bout du fusil.»
La naïveté devant la cruauté du monde mène rarement au succès, et le désarmement unilatéral est une forme dâimmolation volontaire. On a sa conscience pour soi puisquâon rejette la violence, mais cette noble attitude a pour inconvénient de réduire considérablement son espérance de vie.
Si lâon veut inscrire son action dans les faits, et rester en vie pour y parvenir, il vaut mieux renoncer à la « vision morale du monde », comme disait Hegel, et regarder la réalité en face. Le pacifisme dissuade rarement la bête féroce, et il nây a pas de bête plus féroce que cette bête humaine quâest la classe dominante ébranlée dans son assise matérielle, minée par la trouille de perdre ses avantages, et prête à tout ensevelir pour échapper au tribunal de lâhistoire.

Sans armes, le peuple sera toujours vaincu, et ce nâest pas un hasard si les seules expériences révolutionnaires ayant abouti à une transformation effective de la société ont doublé lâoutil politique dâun outil militaire. On peut toujours discuter de la nature et des limites de cette transformation. Mais si la Révolution française a mobilisé les soldats de lâAn II, Si Toussaint Louverture, qui a conduit la première insurrection victorieuse dâesclaves noirs aux colonies, était dâabord un général de la Révolution, si la Révolution russe a créé lâArmée rouge, qui a vaincu les Blancs soutenus par quatorze nations impérialistes, puis les hordes hitlériennes à lâissue dâun combat titanesque, si la Révolution chinoise doit son succès en 1949 aux victoires militaires de Zhu De autant quâaux idées de Mao, si la République socialiste du Vietnam a fini par vaincre lâappareil militaire des Etats-Unis, si le socialisme cubain doit sa survie à la victoire inaugurale contre lâimpérialisme remportée en 1961 à la Baie des Cochons, câest quâil y a une constante vérifiée par lâexpérience historique : des armes, oui, ou la défaite.
Morales dénonce un complot qui vient des Etats-Unis contre sa politique Si seulement lâon pouvait sâen passer, bien sûr, on le ferait. Mais le camp adverse laisse-t-il le choix ?
Ceux qui à Washington sabotent lâéconomie des pays en développement qui cherchent à sâémanciper de la tutelle occidentale, leur infligent des embargos meurtriers, financent des bandes factieuses, manipulent des opposants fantoches, importent le chaos et la terreur, ces bêtes féroces laissent-elles le choix à leurs victimes ?
Si Cuba socialiste ne sâétait pas murée dans la défense intransigeante des acquis de la révolution, si Castro nâavait pas tué dans lâÅuf toute velléité dâopposition manipulée par la CIA, le peuple cubain aurait-il aujourdâhui le meilleur système de santé et le meilleur système éducatif dâAmérique latine ?
En réalité, la voie électorale choisie par les partis progressistes est honorable, mais elle se heurte aux contradictions de la démocratie formelle. Il est naïf de croire que lâon va transformer la société en obtenant une majorité parlementaire. Car dans les conditions objectives qui sont celles dâune société capitaliste, la partie nâest pas loyale. On sait bien que la bourgeoisie contrôle lâéconomie et a la main sur les médias, mais on pense quâon va convaincre le peuple de se rallier au socialisme. On mise alors sur le dévouement des militants pour contrebalancer lâinfluence des riches qui possèdent les moyens dâinformation et corrompent des pans entiers de la société pour asseoir leur domination. Mais peut-on citer un seul endroit où ce scénario idyllique sâest jamais réalisé ?

Cette noble démarche relève dâune croyance naïve à lâobjectivité du jeu démocratique en pays capitaliste. Cette fable est à la politique ce que le roman à lâeau de rose est à la littérature. Car pour ébranler le pouvoir de la classe dominante, il faut dâabord accepter dâêtre minoritaire, puis élargir sa base sociale en nouant des alliances, enfin frapper le fer tant quâil est chaud. La compétition électorale est lâun des instruments de la conquête du pouvoir, mais il nâest pas le seul. Et lâarmement des classes populaires, pour un mouvement réellement progressiste, nâest pas une option parmi dâautres, câest une condition de survie.
La constitution de cette force armée populaire ne servirait à rien, toutefois, si lâon ne sâattaquait pas dâemblée aux sources de lâaliénation : les médias de masse. Apparemment, la plupart des médias boliviens appartiennent encore à la bourgeoisie-colon. Autant jouer aux cartes en acceptant de confier tous les atouts à la partie adverse !

Or poser la question de la propriété des moyens dâinformation, câest aussi poser la question de la propriété des moyens de production, les médias nâétant en réalité que les moyens de production de lâinformation.
Pour inverser le rapport de forces, et assurer le succès de la transformation sociale, on ne peut donc éviter dâarracher les moyens de production, y compris les moyens de production de lâinformation, des mains de la classe dominante. Faute dâatteindre ce point de bascule, lâéchec est assuré. «LâEtat, disait Gramsci, câest lâhégémonie cuirassée de coercition», câest-à -dire lâidéologie dominante appuyée sur la force militaire, et réciproquement. Câest tout aussi vrai dâun Etat populaire, dont la conquête par les forces progressistes vise à transformer la société au profit des humbles.
B.G.
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