Ces lignes ont été écrites fin mars 2019, alors que la situation au Venezuela semblait figée pour quelque temps. Peut-être au moment de leur publication en sera-t-il différemment, sans que lâanalyse suivante perde de sa pertinence.
Pour des Français de ma génération, le Venezuela évoque finalement peu de choses. Un roman de Jules Vernes, les plus grandes chutes dâeau du monde, le film "Le Sauvage" avec Yves Montand et Catherine Deneuve, quelques manÅuvres pathétiques il y a 25 ans de lâArmée de lâair française pour le compte de la firme Dassault qui espérait y vendre des Mirages, pour faire croire à une communauté de destin avec ce pays lointain qui finalement acheta des F16 puis des Sukhoiâ¦. Et qui se souvient encore des vols Paris/Caracas en Concorde, opérés par Air France de 1976 à 1983 ?

Alors quand je vis apparaitre sur les télévisions un jeune opposant qui se déclarait président de par la volonté subite du peuple et non des élections, je regardais ça dâun Åil distraitâ¦. jusquâà ce que dans la même journée on apprenne que les Etats-Unis dâAmérique soutenaient aussitôt ce prétendant, que le régime actuel était forcément mauvais et méprisable (quand nos médias disent « régime » câest que ça doit déplaire : le régime de Béchar Al Assad, le régime des mollahs, le Kremlin et Pyongyang, les "troupes du régime ", ça sonne bien dans un reportage â par contre, on ne dit jamais le régime de Macron, sauf certains qui essayent pour agacer)
Intrigué, je me suis penché sur lâimage de ce jeune personnage qui apparaissait de partoutâ¦.
Je notais son sourire éclatant de blancheur (ce quâon appelle un sourire Gibbs, indispensable aux Ãtats-Unis..) son front lisse et les photos retouchées, cet homme inconnu des Vénézuéliens eux-mêmes deux mois avant son auto-proclamationâ¦.et je me suis dit, quâest-ce quâon essaie de nous vendre encore ? tiens, je suis sûr que â¦. jâai donc regardé sa biographie, et là bingo, ce monsieur était bien passé par la George Washington University (DC) â¦

Alors jâai regardé un peu plus les sujets de la télévision française qui traitaient de cette histoire, et là aussi, des foules de séquences sont revenues à ma mémoire : le matraquage sur la Yougoslavie, lâIrak, la Roumanie, ces malheureux pays où il fallait absolument intervenir pour les libérer de leur dictateur, avec le résultat que lâon sait : la Yougoslavie a été démembrée, la Roumanie (enfin, son gouvernement) est un des plus fidèles soutiens de lâOTAN, la Lybie et lâIrak sont en ruines â¦. Jâai donc regardé se dérouler la séquence une fois de plus, tout était en place, les caméras au poste frontière, lâinévitable Agnès Varahmian de France 2 qui avait sauté dans un avion (le dénouement tardant à venir, elle est rentrée aux Etats-Unis depuis, les frais de mission sont ce quâils sont, même quand on est au service dâune cause) Ce monsieur Guaido avait une mission, il devait la remplir, mais pour lâinstant ça traine un peu â ça commençait pourtant bien !Quittons le Venezuela, à la recherche des petits frères de ce gentil jeune premier - et cela ne va pas prendre beaucoup de temps pour trouver le reste de la famille.
Ainsi la Croatie, ce pays vidé de sa substance par son adhésion à lâUnion Européenne : la côte est toujours aussi ensoleillée, les hôtels y fleurissent, il y a des bars en terrasse et des magasins de luxe à Zagreb, aussi peu importe que lâintérieur des campagnes se dépeuple à toute allure, comment en effet convaincre la jeunesse de rester alors que lâEurope est à portée dâautocars ou de low-cost, sans quâil y ait besoin de visa désormais ?

Le Premier Ministre de ce pays présente bien aussi : blonde et souriante, Kolinda Grabar nâa pas dans sa jeunesse perdue trop de temps dans son pays, quâelle a quitté à 17 ans pour une bourse dâétude aux Etats-Unis, pour en revenir 8 ans après en passant à travers les gouttes de la guerre civile semble-t-il, et profiter de lâauréole de celle qui a vu le vrai monde. Carrière fulgurante de celle qui a les bons appuis : nouveau passage par la Georges Washington University (comme le précédent) ministre des Affaires Ãtrangères de son pays, représentante à lâONU, Secrétaire générale adjoint de lâOTAN, membre de la Trilatérale â toutes les cases sont cochées, et les Croates seront bien défendus. Un moment distrait par un accouchement quâelle voulait faire se produire au Canada (comme nâimporte laquelle de ces immigrées qui prennent lâavion) elle a eu depuis une carrière politique exceptionnelle, pour le plus grand bénéfice de ceux qui ont investi sur elle.
Allons maintenant sur les bords de la Baltique, et là câest carrément le tiercé gagnant avec les trois pays Baltes : commençons par le Nord, avec lâEstonie, et son charismatique (enfin, ils le sont tous) Président Toomas Hendrik Ilves : né en Suède, ayant vécu aux Etats-Unis jusquâà lââge de 40 ans, où il fut notamment professeur dâestonien (facile). Ambassadeur, ministre des Affaire Etrangères, dix ans Président jusquâen 2016, lâOTAN nâaura pas de souci avec son pays.

Immédiatement au Sud, en Lettonie câest à 36 ans quâArturs KariÅÅ¡ revient des Etats-Unis où il est né, pour devenir en 2019 président de ce petit pays. Sa maitrise de lâanglais lâaidant définitivement lors des conférences internationales, les forces de lâOTAN peuvent désormais considérer une installation en dur dans ce petit pays. Et tant pis pour les 40% de russophones qui pourraient avoir une idée différente, ils nâont quâà rentrer chez eux nâest-ce-pas ?
Le troisième et dernier état Balte est la Lithuanie, avec Mme GrybauskaitÄ comme présidente. Dès lâindépendance de son pays, elle se rend aux Etats-Unis (Georgetown University, Washington DCâ¦) pour y acquérir les codes et éléments de langage, puis revient pour servir dans différents ministères. Avec elle tout est simple : pas besoin de chercher si elle a approuvé lâintervention de lâOTAN en Lybie, si elle a boycotté les JO de Sotchi, ce quâelle pense de la prison secrète de la CIA dâAntaviliai près de Vilnius, on connait les réponses avant dâavoir posé les questions. Autre président de Lithuanie (98/2003 puis 2004/2009) M. Valdas Adamkus vécut aux US où il eut une carrière distinguée de haut fonctionnaire civil⦠jusquâà lââge de 72 ans, quand il retourna en Lithuanie pour y gagner les élections (le syndrome de lâoncle dâAmérique ?) Il y avait émigré en 1949, à lââge de 23 ans, sans quâon ait approfondi tellement ce à quoi il avait pu sâoccuper pendant la deuxième guerre mondiale et le va-et-vient des armées allemandes et soviétiques sur ces territoires. Il occupa dans les années 50 divers postes dans le renseignement militaire US â les langues étrangères, ça sert toujours. Et nous ne nous sommes intéressés quâaux échelons supérieurs de ces pays â vous imaginez comment ça peut être à tous les étagesâ¦. Comme me le racontait un ami colonel français au recours dâun voyage officiel dans ces trois pays : « les Américains se sont payés une Légion Ãtrangère »â¦. Câest bien commode pour les multiples coalitions quâils agrègent au Moyen-Orient, pas tant pour les effectifs concernés (une ou deux compagnies) que pour la dilution des responsabilités que cela permet.

Saakachvili avec George W. Bush, le 10 mai 2005Passons maintenant à lâinénarrable Saakachvili, qui après des études somme toute normales en Union Soviétique, reçoit une bourse dâétudes de trois ans pour â¦. lâUniversité Georges Washington (encore !) A son retour à Tbilissi, il intègre un parti au pouvoir, sâen sépare, et commence à fournir un retour sur investissement en lançant un mouvement de désobéissance civile, qui se transformera rapidement en ce que lâon a appelé la Révolution des Roses (les Åillets étaient déjà pris, au Portugal en 1975) Avec le financement de lâOpen Society de Georges Soros que lâon ne présente plus, il arrive donc au faite du pouvoir à la suite dâune sorte de coup dâétat, pour être élu président en 2004 puis 2008. Câest peu de dire que pendant ces années sa politique aura été pro-américaine, pro-OTAN et même pro-européenne (dur quand même dâessayer dâintégrer à lâEurope un pays à lâEst de la Turquie, qui elle-même pose déjà beaucoup de questionsâ¦) De nombreuses difficultés, dont une guerre perdue avec la Russie et des accusations de malversations comme dâautoritarisme, le font repartir à New-York chez ses créateurs, où il reste deux ans⦠avant que certains aient la bonne idée de le remettre au turbin, cette fois en Ukraine où il est parachuté gouverneur de lâOblast dâOdessa en mai 2015. Hélas pour lui, le chaudron politique ukrainien aura raison de ses nouvelles ambitions, et après deux années chaotiques entre lâUkraine et la Pologne, il sâexilera pour de bon (?) aux Pays-Bas, pays dâorigine de son épouse. Que sera demain pour lui ? ses créateurs décideront-ils de lâutiliser encore une fois ? où le porteront ses prochaines fidélités, tel un moderne comte Pozzo di Borgo, lâennemi juré de Napoléon, qui servit tour à tour lâAngleterre et la Russie ? et Pascal Paoli la créature des Anglais et des francs-maçons passa bien en exil plus de 20 ans à Londres, avant de revenir au pouvoir en Corse ⦠et de repartir dâailleurs dans lâautre sens peu de temps après, définitivement cette fois.
Disons-le ici : câest lâimage dâun Saakachvili qui nous est irrésistiblement apparue à la première photo de Juan Guaido, et a donné lâidée de cet article.
Un autre clin dâÅil est le rappel de la trame des romans SAS dâil y a 30 ans : le dénommé Malko dont tout le monde se souvient (si, si..) arrive dans un improbable pays, mandaté par la CIA et aidé par lâambassade US, pour y propulser la cause dâun remplaçant acceptable au tyran actuel, et dont les contacts sont fournis par le poste de lâagence sur placeâ¦.
On pourrait continuer longtemps ce qui ne serait plus que de lâénumération : de lâOtpor serbe financée par lâOpen Society pour essaimer avec plus ou moins de succès à travers toute lâEurope, à la cause Ouïghoure nouvelle coqueluche de lâOccident, qui permet cette fois de sâattaquer à la Chine, nombreux sont les personnages repérés à un moment ou à un autre par des ambassades liées aux agences de renseignement et à diverses officines et ONG US (Freedom house, National Endowment for Democracy, IRI) actives dans tous les pays précitésâ¦. et dorénavant Venezuela. Il est évident que la France nâa aucune raison dâêtre épargnée : nous avons la French American Foundation, et ses Young Leaders, des personnes repérées très tôt et parrainées, dans le but de lisser la pensée transatlantique et de faire avancer dans la société les grandes causes du moment de lâautre côté de lâAtlantique (égalité des sexes et des genres, promotion LGBT, maillage des implantations de migrants dans le paysage français â sauf en Corse, ne soyons pas fous, cher Monsieur Cazeneuve â¦) Un des plus grands succès de cette organisation est de compter dans ses rangs les deux premiers personnages de lâétat français depuis 2017 !

Beaucoup de choses apparaissent alors plus claires si lâon utilise cette grille de lecture. Mais attention, vous savez tous que si vous présentez théorie et justifications à lâappui de celle-ci, vous serez simplement et immédiatement traité de complotiste (jadis, on disait anti-américanisme primaire, ça marche toujours de temps en temps)
Tout cela est bien contrariant. Nous terminerons en citant deux exemples, qui montrent que le résultat nâest pas acquis dâavance, sâagissant dâêtres humains. Certes, la perspective dâêtre sélectionné pour lâAmérique, dây vivre quelque temps (grosses voitures, T-bones et students partiesâ¦) puis de revenir avec le prestige de celui qui y a été, se sachant désormais proche et partie de la grande puissance, donnera des envies à plus dâunâ¦. mais pour y trouver quoi, en fin de compte : violence, pornographie, illettrisme, idées détestables que vous aurez mission de ramener ? une jeune collègue russe me racontait avoir quitté sa ville natale de Sibérie à 17 ans pour une bourse dâétudes aux US, et après quatre mois nâavoir plus quâune envie, celle de tous les hacher au fusil-mitrailleur (!) de peur dâêtre contaminée par leur stupidité. Elle rentra donc chez elle au bout dâun an - lâinvestissement avait été perdu sur celle-là ! Une autre grande dame, patronne dâun grand média russe audiovisuel diffusant sur toute la planète, passa un an dans le New Hampshire au titre du Future Leaders Exchange (besoin de traduire ?) qui sâadresse aux ressortissants de lâex-Union Soviétique. Là aussi, au vu des résultats et de la carrière ultérieure de cette grande dame, on ne peut pas dire que lâinvestissement ait été rentabilisé â¦. Et même si beaucoup trop encore acceptent de se renier et de finalement travailler contre leur pays - pour quelques billets verts en fin de compte - tout espoir nâest donc pas perdu ! Peut-être aurons-nous éclairés certains candidats au long de ce petit articleâ¦. Dans tous les cas, et au grand dam de certains, le gouvernement russe a quasiment interdit en 2015 toute activité en Russie à ces officines fabriques dâespions et au financement contestable, ce qui devrait donner un peu dâair pour les années à venir.
V.G.
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