Nous sommes en 2014, et le nocif Bernard-Henri Levy a été une fois de plus invité à la télévision ukrainienne. Entre deux bouffées délirantes antirusses, celui qui arrive à se faire inviter sur tous les plateaux télévisions de France ("normal, il a les clefs" nous a dit un célèbre humoriste contesté) se voit interpellé par la présentatrice un peu débordée par le tourbillon, sur les deux navires porte-hélicoptères de type « Mistral » en achèvement à Saint-Nazaire pour le compte de la Marine Russe. Ce contrat qui est un chiffon rouge pour les milieux atlantistes et les Anglo-saxons, et sur lequel le président Hollande a décidé sans surprise de ne pas statuer dans lâimmédiat, donne lâoccasion à notre inévitable germanopratin, à travers ce quâil nous présente comme une confidence, de bien nous faire comprendre que de sérieux intérêts ont pris la mesure de lâoffense, et que non, cela ne se fera pas. Câest ce qui arrivera peu après : les équipages russes ont formation sur place repartiront tristement, et ces navires seront finalement achetés par la Marine égyptienne (la Marine Nationale ayant quant à elle rapidement fait comprendre quâayant déjà reçu pour elle trois de ces bâtiments fort laids au demeurant, elle ne pouvait décemment faire plusâ¦) Malgré un habillage de façade, et un fort honnête remboursement de la partie russe, le coût de cette pantalonnade nâaura pas été négligeable pour le contribuable français. Et quant à lâimage de marque du vendeur, personne nâosera affirmer quâelle en sera sortie grandie.

Ce que beaucoup de personnes ignorent, et ce sera notre but que de le rappeler dans ce qui suit, câest que de tels déplorables revirements ont déjà eu lieu par le passé, sous la poussée de forces multiples, allant des associations diverses aux gouvernements étrangers, aux industriels concurrents et à certains services dâétat peu au fait des réalités industrielles de ce qui reste (malgré tout) un des grands succès de la France de ces cinquante dernières années.
Ainsi dès lâindépendance du nouvel état dâIsraël, la France par ailleurs impliquée dans le conflit dâAlgérie, mettra tout son point pour aider le jeune état à constituer ce qui lui permettra de se défendre. Avions Mystère IV, Super-Mystère B2, Vautour, Mirage IIIC, Noratlas, hélicoptères Super-Frelon, missiles Jéricho, vedettes Combattante, tout aura été fait pour constituer une des plus efficaces forces aériennes de la régionâ¦. Lors de la crise de Suez en 1956 des escadrons de chasse français opéreront à partir de bases israéliennes, face à lâÃgypte - jusquâà une certaine année 1967, où après la guerre des Six jours, le général de Gaulle entrainera son pays dans un changement dâalliance qui dure encore à ce jour.

Mystère IV

Mirage III

Nord Atlas
M. Couve de Murville, ministre des affaires étrangères, dira quâil était temps dâarrêter cette "coucherie" entre les états-majors des deux paysâ¦. et ce sont une cinquantaine de nouveaux Mirages 5 qui se trouveront placés sous embargo, stockés pendant quelques années une fois construits, avant que lâon force lâArmée de lâair française à les intégrer, alors quâelle nâavait pas besoin de modèle simplifié prévu pour opérer sur de petites distances dans des pays ensoleillés. Beaucoup seront déçus dans ce petit pays courageux, telle le Premier ministre Golda Meir qui déclara « on ne peut pas trahir ses amis et sa parole pour du pétrole ! » â¦. il sembla bien que si.
Au cours des années, câest ce grand pays que fut lâAfrique du Sud qui bénéficia de lâaide française pour se constituer des forces armées de toute première qualité â la Grande-Bretagne ayant cessé dès le début des années soixante (gouvernements travaillistes) de fournir ces équipements. Câest Pierre Messmer qui de Ministre de la Défense à Premier Ministre des présidents de Gaulle et Pompidou, veilla à ce que Pretoria ne manque de rien. Invité bien plus tard à lâinauguration du monument de Delville Wood dans les années 80, au plus fort de la contestation "anti-apartheid" Pierre Messmer qui était retiré de la politique depuis longtemps dira « je conserve mes amis » - il sâétait battu en Lybie au côté des Sud-Africains contre lâAfrika-Korps.
Ce seront donc des dizaines de Mirages III puis de Mirages F1, des avions Transall, des hélicoptères Alouettes et Pumas, des missiles Crotale, des sous-marins Daphné, des automitrailleuses Panhardâ¦. qui prendront le chemin de ce pays qui était alors en toute discrétion le plus gros client de cette industrie, jusquâà ce que le président Giscard dâEstaing décide finalement de se soumettre aux embargos de lâONU, plaçant nos nobles amis en grande difficulté dans leur guerre en Namibie /Angola des années 80 (sous-marins et avisos alors pratiquement terminés, partirent ensuite au Pakistan et en Argentineâ¦)

Mirage III sud-africain

Mirage F1

De nombreuses voies parallèles de production et développement dâarmements furent néanmoins mises en place, à titre amical, commercial ou selon les moments avec le silence bienveillant des autorités françaises, pour pallier le manque de pièces détachées notamment, mais lâélection de François Mitterrand en 1981 devait porter un coup définitif à la coopération avec cette grande nation qui sâétait battue à nos côtés contre le nazisme. Il est à noter que la France de toutes façons perdit toute influence en Afrique du Sud dès lors quâelle cessa dây vendre des armes â ce qui arriva après la fin du régime de ségrégation raciale, au début des années 80. En représailles des temps anciens, les nouveaux contrats furent passés avec la Suède, lâAllemagne et lâItalie principalementâ¦. et câest ainsi que la France resta brouillée avec les deux camps, on nâest pas toujours payé de ses trahisons.
De lâautre côté de lâAtlantique Sud, câétait dans la tranquillité que lâArgentine des années 70 sâétait équipée, en avions Mirages III⦠et sur la fin dâun escadron de Super-Etendards avec les missiles Exocets correspondants dâattaque en mer, un beau contrat arrivé par surprise pour les industriels français.

Il est quelque part regrettable que le manque de coordination des militaires argentins au pouvoir lors de lâattaque des îles Falklands nâait pas laissé le temps à lâAéronavale argentine (lâArmada) de finir de recevoir ces fameux missiles air-mer : sur les 20 commandés, 5 avaient été livrés, qui fort bien utilisés infligèrent de lourdes pertes à la Royal Navy. On ne peut que spéculer sur ce qui se serait passé si les Argentins avaient disposé de la totalité des missiles commandésâ¦.

Toujours est-il que la France socialiste arrêta immédiatement toute livraison et coopération, et fournit même de surcroit aux Britanniques de nombreuses occasions de sâentrainer au combat aérien face aux chasseurs français, ce qui fut tristement noté à Buenos-Aires. On aurait pu avoir lâélégance de ne pas prendre parti â au lieu de quoi, on choisit une fois de plus de trahir des gens avec qui lâont venait de coopérer. à lâissue de ce conflit perdu par les Argentins, la coopération reprit un peu avec ceux-ci, mais le mal avait été fait. à noter que les Britanniques se persuadèrent par la suite quâil y avait eu aide technique de lâindustrie française pour la mise en Åuvre des missiles, et que donc lâon perdit encore une fois la sympathie des deux côtésâ¦.
Et lâhistoire devait se répéter de façon encore plus flagrante au tournant des années 90 : pendant près de quinze ans, et sur lâinitiative du premier Ministre Jacques Chirac confortée ensuite par François Mitterrand, câest lâIrak baasiste de Saddam Hussein qui bénéficia de toute lâexpertise de lâindustrie dâarmement française, à travers de gigantesques contrats dont nâallons nommer que quelques-uns :


Mirages F1 (lâIrak en fut le plus gros client export, plus de 120) missiles Exocets tirés successivement dâhélicoptères Super-Frelons, de Super-Etendards prêtés et enfin de Mirages F1 dernière version pour essayer de bloquer le trafic pétrolier de lâIran, armements guidés lasers, système de reconnaissance, canons de 155 mm à tir rapide montés sur chars et qui permirent de stopper les offensives de jeunes iraniens fanatisés dans les plaines de Bassorahâ¦.

Les retours dâexpérience parvenaient en France, où avaient été formés des centaines de techniciens et de pilotes (lâauteur de ces lignes fut breveté chasse en leur compagnie) tandis que des dizaines de coopérants français Åuvraient sur place. Le choix avait été fait, au bénéfice de lâapprovisionnement pétrolier, dâune certaine politique arabe et du désir de contenir lâIran. Une fois la guerre terminée, eut lieu un salon aéronautique à Bagdad, où on leur présentera de nouveaux armements, le Mirage 2000 notamment.

Mirage F1 Irak
Fort bien⦠mais à lâété 1990, se produisit lâinvasion surprise du Koweït par lâIrak, qui pendant un ou deux mois mit le gouvernement français dans lâhésitation (au secours du Koweït accoururent Saoudiens⦠et Américains, comment chacun sait) Quâallait-on faire ? un ingénieur de Thomson interrogé alors quâil arrivait de Bagdad dâoù il avait été évacué, déclara à la télévision française « après tout ce que la France a fait pour lâIrak au cours de ces dernières années, il ne saurait être question de se battre contre eux ». On se précipita néanmoins pour prendre en marche le train des Américains, on les suivit dans leur guerre tout en gagnant sarcasmes et moqueries de la part des Anglo-Saxons, après avoir trouvé chez nous des militaires sans mémoire ni états dââme, pour se battre contre ceux quâils avaient aidé peu de temps auparavant, et avoir livré aux forces américaines tout ce quâon pouvait connaitre sur ce qui avait été vendu à lâIrakâ¦.. on y gagna fort logiquement la rancÅur des deux camps, y compris du Koweït quâon était venu libérer - puisque les Américains interdirent aux pilotes de ce pays de reprendre leurs Mirages F1 et leur firent immédiatement acheter des F18.
Câest en Europe que se préparait le prochain acte de ce qui semble devenir un feuilleton : la Yougoslavie pays non-aligné sâil en était - donc par certains côtés, isolé voire faible - avait au fil des années acheté un peu de matériel français (quelques dizaines dâhélicoptères Gazelles) et se préparait à développer en coopération avec Dassault une version monomoteur du chasseur Rafale (le Novi) qui aurait eu de lâintérêt par la suite sur dâautres marchés.

Gazelle serbe
Tout cela partit aux oubliettes dès le début de la guerre civile yougoslave, alors quâAllemagne, OTAN, monde musulman et surtout Etats-Unis imposèrent à la France de choisir un camp qui nâétait pas celui que lâhistoire et lâhonneur aurait dû lui faire considérer, à défaut de se déclarer neutre. Mais pour lâun comme pour lâautre il aurait fallu du courage, savoir dire non à BHL et à ses commanditairesâ¦
Passons rapidement sur dâautres épisodes : avoir vendu des armes pendant des années aux deux ennemis jurés que sont lâInde et le Pakistan, en une sorte de balancier rythmé par les changements de direction des étages du Quai dâOrsay, ne pouvait que créer des problèmes et obliger à choisir, à prendre position sur des problèmes de plateaux himalayens gelés qui ne nous concernaient aucunement.

Alouette III - Pakistan
Câest pourtant les mêmes équipements que lâon retrouve des deux côtés ! Hélicoptères Alouettes III par dizaines, sous-marins Scorpènes, vieux avions Mirages III à lâouest dont le Pakistan est devenu le premier utilisateur mondial, modernes Mirages 2000 et Rafales à lâest, quelle contrariété de devoir vendre des armes à des gens qui font justement la guerre avec vos autres clients⦠pour lâinstant câest plutôt lâInde qui aurait les faveurs de nos décideurs.
Plus récemment câest depuis une dizaine dâannées lâÃgypte qui avait retrouvé les faveurs de nos politiques et industriels, à coup dâavions Rafales et de bâtiments de guerre (on retrouve les « Mistrals » du début de cet article) â¦. jusquâà ce quâun jeune président français adepte du « en même temps » se laisse aller à des commentaires droits-de-lhommistes du niveau collège en présence du président Sissi, fermant de cette façon brutalement les portes à de nouveaux contrats, comme il fut signifié de la façon la plus claire à lâissue de lâincident à lâattaché dâarmement en poste au Caireâ¦.

On pourrait sâaccommoder de tout cela si on y trouvait un fil conducteur, une politique bien pesée de lâintérêt national, qui aurait même le droit dâêtre cynique si elle était cohérente, si elle dépendait dâautre chose que du pouvoir des associations du moment, du petit monde pseudo-intellectuel parisien, sans oublier les lobbys américains, leurs relais en France (Young Leaders) et enfin lâinévitable compétition de lâindustrie étrangère, toujours prête à exploiter nos moindres failles. Et malheureusement, au fil de tout cela, il y a des hommes, qui se sont battus dans leurs pays pour des conflits qui étaient les leurs, qui sont venus en France se faire former, qui ont bénéficié sur place et pendant des années de lâaide et de la sympathie française, pour ensuite se faire abandonner, et en général au pire moment pour eux. On ne mâôtera pas de lâidée que beaucoup de ces petites lâchetés brouillonnes auraient pu être évitées.
V.G.
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