Le 30 septembre 2015, le Conseil de la Fédération de l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie approuve l'appel de Vladimir Poutine afin de permettre l'utilisation des forces armées russes à l'étranger. Le jour même, lâaviation russe bombarde des positions anti-Assad en Syrie désignées comme terroristes. Il s'agit de la première intervention militaire de la Russie en dehors des frontières de l'ancienne Union soviétique, depuis la guerre d'Afghanistan (1979-1989).
Le 30 janvier 2017, à Astana, la Russie et la Turquie se sont entendues pour co-parrainer l'accord de cessez-le-feu en Syrie, avec le soutien du Haut Comité de Négociations (HCN), considéré par les Nations Unies comme le principal organe de l'opposition syrienne.
Ce processus avait été initié le 9 août dernier à Saint-Pétersbourg, lors dâune rencontre entre le président de la République turque, Recep Tayyip ErdoÄan et Vladimir Poutine. Peu de choses avaient filtré de leurs échanges, mais on ne peut que constater le spectaculaire de leur réconciliation, réalisée sur le dos des Etats-Unis, et donc de lâOtan, ce qui du point de vue russe, nâest pas un détail. Dans lâart du billard à trois bandes, Poutine est passé maitre. Lâaxe Russie âTurquie âIran, que nos chancelleries occidentales nâavaient pas vu venir, cache dâautres surprises.
Il faut se souvenir que la Russie et la Turquie étaient au bord de l'affrontement après qu'un Sukhoï 24 avait été abattu par la chasse turque en novembre 2015. Pourtant, le tsar et le sultan sont aujourdâhui très proches, tant leurs intérêts paraissent communs, car lâun comme lâautre veulent redonner à leur pays une indépendance et une influence nouvelles dans ce nouvel échiquier du monde.
Même l'assassinat de l'ambassadeur russe, à Ankara, le 19 décembre n'aura porté aucun ombrage à ce nouvel axe stratégique, alors quâObama, sur la fin de son mandat, use de son pouvoir agonisant pour utiliser des méthodes totalement inefficaces, comme au bon vieux temps de la guerre froide. Comme si lâexclusion de diplomates, qui sera suivie dâun effet de réciprocité de la part de Moscou, (lâintelligence consisterait à ne pas appliquer cette règle), pouvait cacher son absence totale de politique contre le terrorisme concomitant à une vision dâun monde quâil ne comprend pas. A force de vouloir pousser la poussière sous le tapis, on finit par sây prendre les pieds.

La Russie a désormais toutes les cartes pour régler le conflit syrien, elle le réglera. Ce nâest que le premier élément dâune fusée à plusieurs étages lancée par un Poutine triomphant qui a mené de bout en bout une opération politico-militaire modèle.
Il faut se souvenir que la phase active de lâintervention de la Russie en Syrie avait été préparée et pensée bien en amont et pourtant cela nâa pas empêché la Russie par lâampleur et lâefficacité de son action à créer la surprise stratégique, mettant à mal la riposte diplomatique et militaire des occidentaux, plus que moyennement efficace en Irak.
Nos dirigeants avaient dâailleurs oublié (mais le savaient-ils ?) que les relations d'ententes de la Russie avec lâÃtat syrien dataient de 1946, d'avant l'indépendance de la Syrie, où un traité secret avait été signé entre l'Union soviétique et les futurs dirigeants syriens. Accord qui ne fut jamais démenti et qui a survécu à la chute de lâURSS, comme à la montée des nationalismes arabes. Bref, la surprise stratégique fut totale pour nos têtes pensantes. Il est probable quâil y en ait dâautres comme celles qui eurent lieu en Crimée. La liste nâest pas close, Poutine a désormais les coudées franches.

Démineurs russes à AlepLa reconquête dâAlep par les forces russo-syrienne que certains ont dénoncée comme étant un génocide, une boucherie, un terrorisme de guerre, une atteinte au droit de lâhomme, en oubliant le fait que dans la conception russe de lâart de la guerre en zone urbaine, les frappes ont pour objet de désorganiser lâadversaire, sans discrimination de cibles, lorsque celles-ci servent de protection à lâennemi.
Notre conception « droits de lâhommisme tartuffienne », à géométrie variable sert surtout à dénoncer notre incapacité à se mettre à la hauteur des enjeux. Les groupes islamistes sunnites, dits indépendants, comme Ahrar al-Cham, ou salafistes djihadistes comme le Front al-Nosra qui sont tout aussi peu fréquentables que celui des daesh, qui tuent, violent, émasculent, prennent en otage la population méritent-ils de tels atermoiements sous prétextes quâils sâopposent à un autre dictateur ?
Comme le dit si bien un proverbe africain, « Quand le singe veut monter au cocotier, il faut qu'il ait le cul propre ».
La guerre est une saloperie, elle nâest que le constat de lâéchec de la diplomatie. Il nây a pas de guerre propre et nous nây échappons pas. La guerre en dentelle, sans morts visibles et sans blessés, sans destructions, tient de la désinformation, on tue en différé, mais on tue tout de même. On ne peut reprocher à la Russie le fait de ne pas lâavoir compris et de lâassumer.
Câest pourquoi, la communication dans ces phases de conflit est dâune importance capitale. Elle fut de la part des Russes un modèle du genre, ce qui fait prendre la mesure des efforts que devraient consentir les occidentaux, pour arriver à un tel niveau. Outre les images et les vidéos largement diffusées, la communication russe fut accompagnée dâun discours diplomatique tout azimut dont la cohérence pourrait se résumer en trois formules plus une :
- Bachar el-Assad est une pièce indispensable au règlement de la crise syrienne.
- Il nâest pas nécessaire de reproduire les erreurs faites en Libye et en Irak par les occidentaux.
- Aider lâopposition au régime légitime de Bachar el-Assad qui est composée en majorité dâextrémistes islamistes, autrement dit remplacer la peste par le choléra reviendrait à installer le même chaos constaté en Irak et en Libye, en Syrie.
Enfin, la lutte contre Daesh passera donc par une phase de stabilisation du régime syrien.
Ce discours constant a eu lâavantage dâêtre compréhensible par la majorité des gens, et cela a eu pour effet immédiat de faire passer le centre de décision de Washington à Moscou et de forcer les différents acteurs régionaux à un repositionnement face à cette nouvelle donne. Dâailleurs, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, avait annoncé le début de préparatifs aux négociations de paix sur le règlement du conflit syrien. « Nous commençons avec les Turcs et les Iraniens à préparer la rencontre à Astana », a-t-il indiqué, alors qu'Ankara et Téhéran ont affiché leur volonté d'être avec Moscou des garants d'un éventuel accord de paix entre le régime syrien et l'opposition qui pourrait être conclu à Astana. On ne peut être plus clair, les Etats-Unis et lâEurope, dont la France en premier, sont hors-jeux. Hollande, la cravate de travers, ne peut quâavaler son chapeau pour le temps qui lui reste.

Population en liesse pour accueillir les troupes de lâarmée syrienne
La chute dâAlep est une grande victoire pour Moscou à qui on a grandement facilité la tâche, par le fait dâune politique américaine inconséquente, hésitante, contre-productive, une Europe aux abonnés absents, une France prétentieuse, cumulant les erreurs et les imprécisions, incapable de choisir ses vrais amis et pactisant avec ses ennemis.
Poutine a gagné en quelque sorte par forfait des Occidentaux, et de la France en particulier, avec lâincompétence dâun ministre des affaires étrangères parfaitement étranger aux affaires réagissant encore comme sâil était à lââge du minitel à défaut dâavoir compris lâimportance du net.
La Russie est redevenue sur le plan international un acteur incontournable dans le règlement des grandes crises. Jâoserais même dire quâelle est aujourdâhui plus forte quâelle ne lâétait à lâépoque de lâURSS, car elle est paradoxalement plus ouverte vers le monde, moins emprisonnée dans le carcan des idéologies. Câest un fait, le leadership des Etats-Unis en a pris un bon coup et la venue aux affaires dâun Trump avec les incertitudes de sa politique risque de brouiller un discours de moins en moins compréhensible y compris pour ses alliés les plus fidèle.
Reste lâEurope, ce géant économique au pied dâargile, incapable de peser sur les affaires du monde, compte tenu de son incapacité à construire une politique de diplomatie et de défense commune, de défendre ses frontières, en danger de déstabilisation, envahie par une immigration, véritable bombe à retardement, qui inquiète (les chiffres en Europe sont passés de 200000 demandeurs dâasile en 2010, 1200000 en 2015, sans compter les clandestins), lâEurope ébranlée par des attentats, regarde passer le train de lâhistoire et reste immobile sur son propre quai.
Ainsi, ce rééquilibrage vers un monde plus multi-polaire voulu par Poutine pour contrebalancer la politique hégémonique américaine tient sa première vraie victoire en dehors du continent eurasien. Il a su redonner un sens à ce pays et une fierté à son peuple bafoué et méprisé par une Europe que nâa pas su ou voulu tendre la main à la Russie, après la chute de lâURSS, mais qui a souhaité égoïstement profiter des soi-disant dividendes de la paix, avec les résultats que nous savons.
Un nouveau monde se dessine, il ne sera jamais plus comme avant. Nous sommes face à un défi permanent, une redistribution des cartes, une redéfinition des frontières au Moyen-Orient et au Levant.
Il est certain quâune autre crise sâannonce en Europe de lâEst, au Donbass, en Ukraine, aux frontières de la Pologne et sur le pourtour de la Mer Noire. En Asie, des enjeux nouveaux se dessinent avec une Chine de plus en plus conquérante.
Jamais lâéquilibre du monde nâa été à ce point précaire. Il est possible que nous vivions les prémices dâune conflagration mondiale aux conséquences dramatiques.
Poutine, en renversant la table au Levant et en construisant une coalition russo-iranienne avec le Hezbollah comme allié, et la Turquie comme nouveau partenaire, membre éminent de lâOtan, troublera le jeu des Etats-Unis. Le pire nâest pas certain, le meilleur non plus.

Lâoncle Sam devra aussi réviser sa politique internationale en profondeur. Le 11 septembre lâAmérique a vacillé, elle devrait se souvenir que les empires les plus solides finissent toujours par sâautodétruire comme à la fin dâun cycle, et ce cycle de la prééminence de lâoccident sur les Orients semblent atteindre le point de non-retour.
Le prochain président français devra, sâil veut encore sauver de la France ce qui peut lâêtre encore, rééquilibrer ses relations avec la Russie et la Chine et prendre de la distance avec les Etats-Unis.
Parfois, il nâest de pire ennemi que sa propre famille. Il lui faudra tenter de secouer une Europe à bout de souffle et sans réel projet. Vaste programme, comme dirait de Gaulle. Nous devons tirer un trait sur la politique catastrophique que nous avons subie depuis de nombreuses années, depuis que nous sommes revenus dans le giron de lâOtan. Notre dernier acte dâindépendance aura été celui de ne pas nous engager dans la guerre en Irak, câétait sous Chirac, câétait hier, il y a un siècle... Il nâest pas certain que nous aurions la possibilité de le faire encore aujourdâhui.
Poutine a joué en Syrie le jeu de lâhyper-puissance dans lâintérêt de son pays et non du notre, cela va sans dire mais encore mieux en le disant, afin dâaffaiblir la position intenable de lâoccident.
Il me semble que celui qui a le mieux compris cette situation, parmi les candidats à lâélection présidentielle, est François Fillon. Nous verrons sâil maintient cette position et sâil est capable de faire adhérer à son projet une majorité de Français.
Sans quoi, nous serons les éternels invités de la dernière heure, à qui, à défaut dâun fauteuil, on offrira toujours un strapontin.
R.P.
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