La Syrie est moins à la mode. Les médias en parlent peu désormais alors que lâimportance géopolitique du sujet reste essentielle.
Les pays occidentaux se sont couverts de ridicule pendant des années, attendant avec avidité la chute de Bachar el-Assad et soutenant, faute de mieux, des islamistes dits « modérés ». On apprécie au passage ce délicieux oxymore.
La transformation de cette prétendue guerre civile en laboratoire du jihad international nâa pas fait dévier dâun iota les brillants stratèges américains, français ou anglais. La CIA et les services secrets européens ont continué à fournir des armes à dâimprobables milices, tandis que le Qatar et lâArabie Saoudite arrosaient de dollars tous les chefs de guerre susceptibles dâaider à lâinstauration dâune république islamiste sunnite.
Lâémergence de Daech a changé la donne. Son occupation dâune bonne partie de la Syrie et de lâIrak a permis aux Etats-Unis dâintervenir directement par les airs et indirectement au sol par le biais des milices kurdes. Dâautre part, conscient dâun proche effondrement de lâarmée syrienne, la Russie a lancé sa première opération extérieure dâenvergure depuis longtemps et, en tout cas, la toute première au Proche-Orient.
La Turquie, sous prétexte de contenir les Kurdes, sâest invitée elle-aussi et si lâon ajoute les Iraniens et les Libanais du Hezbollah, on peut dire que la Syrie détient le triste record du monde de soldats étrangers sur son sol, certains invités, dâautres non.

Les positions des uns et des autres nâont que peu varié ces derniers mois mais ce ne sera pas toujours le cas et câest donc le moment dâévaluer la situation.
Les grands vainqueurs de cette terrible guerre, même si elle nâest pas terminée, sont évidemment les Russes. Leur intervention militaire fut remarquablement maîtrisée, tant sur le plan humain que technologique et lâoccident qui avait prédit leur enlisement en est pour ses frais. Sur le plan géopolitique, les bénéfices sont considérables. La Russie sâest implantée durablement dans un pays stratégique, a sécurisé Tartous, son unique base navale en Méditerranée et surtout est revenue brillamment dans le concert des grandes nations du monde. Elle a également prouvé quâelle ne laissait pas tomber ses alliés ce qui constitue un contraste intéressant avec certains.

Mais de nombreux obstacles se dressent sur sa route. Le premier est turc. Erdogan qui voyait avec inquiétude une autonomie kurde sâorganiser dans le nord de la Syrie est brutalement intervenu repoussant les FDS (principale milice kurde) au sud et à lâest. Les Américains ont laissé leur allié subir une lourde défaite et ce sont les Russes qui ont dû contraindre Erdogan à sâarrêter.
Lâarmée turque est également présente dans la province dâIdleb, au nord-ouest, devenue un chaudron islamiste peu banal. Les milices islamistes à la solde dâAnkara cohabitent difficilement avec dâautres milices islamistes livrées à elles-mêmes, en tête desquelles trône lâex-Front al-Nosra devenu Hayat Tahrir al-Cham, et sa cohorte dâétrangers venus du monde entier (il y a même des Ouïghours). Les Russes ont toléré cela mais ont tout de même aidé lâarmée syrienne à récupérer une partie du territoire au sud et à lâouest début 2020. Cette opération victorieuse a permis à Alep de se libérer des incessantes attaques dâartillerie quâelle subissait et la réouverture de lâautoroute Damas-Alep, nÅud stratégique du pays.
Les relations turco-russes sont complexes, comme vient encore de le montrer lâaffaire du Haut-Karabagh. Rivaux, parfois ennemis mais capables de conclure des accords très pragmatiques comme en Libye, Russes et Turcs sâobservent en frôlant lâaffrontement. Toutefois, malgré sa puissance militaire, il ne semble pas que la Turquie puisse vraiment menacer la prééminence russe en Syrie. Le jour où Poutine décidera de reprendre Idleb, il y a fort à parier quâErdogan devra plier bagages.
Ce ne sera pas le cas avec les Américains. Sâils ont lâché les Kurdes dans le nord, ils occupent avec eux lâest de la Syrie, au-delà de lâEuphrate. Le pétrole syrien est ainsi confisqué. Cette occupation, faite au mépris complet du droit international, permet aux Américains de surveiller notamment les mouvements des gardiens de la révolution iraniens, très présents au sud-est, le long de la frontière irakienne. Pour compléter son dispositif, lâarmée américaine a construit une base dans le désert, au sud, près de la frontière jordanienne. Appelée al-Tanf, cette base est également faite pour surveiller les mouvements iraniens. Elle abrite accessoirement dâanciens miliciens islamistes passés à la solde des Américains, mais cela ne semble déranger personne aux Ãtats-Unis.

Cette occupation-là sera difficile à éliminer.
Les Kurdes quant à eux semblent assurés dâune protection américaine plus fiable que dans le nord en raison de la présence du pétrole. Mais on voit mal comment leur présence peut durer dans une zone qui devient exclusivement arabe au fur et à mesure que lâon descend dans le sud où aucune population kurde nâa jamais vécu. Les incidents sont nombreux. Lâoccupation kurde est, comme dâhabitude, brutale et des attentats sont régulièrement organisés contre les FDS. Et contrairement à ce qui est souvent dit, ce ne sont pas nécessairement des islamistes qui les perpétuent.
Côté syrien, câest évidemment lâIran qui joue le rôle le plus important après la Russie. Dès le début de la guerre, des milliers dâIraniens sont venus aider lâarmée syrienne minée par les désertions de ses éléments sunnites. Leur aide a été décisive dans certaines batailles et leurs pertes importantes. De nombreux chiites venus dâAfghanistan sont également présents en Syrie. Le but de lâIran est bien connu : éviter dâabord que la Syrie ne tombe aux mains des sunnites (ce qui est maintenant acquis) puis renforcer lâaxe chiite est-ouest, câest-à -dire Iran-Syrie-sud du Liban. La religion alaouite des dirigeants syriens est honnie par les sunnites, dâoù leur rapprochement pragmatique avec le voisin chiite.
Câest bien sur ordre de lâIran que le Hezbollah libanais est intervenu en Syrie contre les islamistes sunnites. Aguerris et motivés, les combattants du Hezbollah ont été particulièrement efficaces, chassant notamment Daech des montagnes de lâAnti-Liban. Ils ont participé à toutes les batailles décisives de la guerre, notamment à Alep et dans la Ghoutta (banlieue de Damas).
LâIran aimerait naturellement tirer les bénéfices de cet investissement qui fut décisif avant lâintervention russe. Câest dâailleurs le général Soleimani (tué depuis sur ordre de Donald Trump) qui, en août 2015, sâétait rendu à Moscou pour convaincre Vladimir Poutine dâintervenir dâurgence. Elle cherche donc à mettre une emprise forte sur la Syrie, ce qui contrarie parfois la Russie. Israël aussi dâailleurs qui, pour des raisons bien connues, nâaccepte pas la présence de militaires iraniens à sa porte. Câest pour cela que de très nombreux raids aériens sont lancés contre les installations logistiques iraniennes dans toute la Syrie. Israël a clairement soutenu les islamistes durant cette guerre, soignant par exemple de très nombreux combattants dans ses hôpitaux. Il nây a rien dâétonnant à cela : tout régime arabe fort étant un danger potentiel, son affaiblissement, comme en Syrie, ou sa destruction, comme en Irak, sont tout bénéfice. Câest la stratégie du chaos qui a fait ses preuves.
Quant à Daech, ses perspectives sont nulles dorénavant. Certes, de nombreuses cellules dormantes peuvent être réactivées à travers le pays et plusieurs bandes sont encore actives dans le désert, entre Palmyre et Homs dâun côté et Palmyre et Deir ez-Zor de lâautre. Les pertes de lâarmée syrienne sont régulières et la configuration du terrain fait que cette guérilla peut se prolonger encore longtemps, dâautant que les éléments étrangers qui se battent encore ne se rendront jamais. Mais câest une gêne, en aucun cas une réelle menace.
En dépit de tous ces obstacles, câest donc bien la Russie qui a le plus de cartes en main. Mais si elle a parfaitement réussi à inverser le cours de la guerre, elle est maintenant confrontée à une difficulté de taille : la reconstruction de la Syrie. LâAmérique a récemment renforcé ses sanctions qui nâauront dâautres effets que dâappauvrir un peu plus la population syrienne. Il y a donc un pays que les sanctions américaines nâeffraient pas et qui pourrait jouer ce rôle, câest la Chine. La France pourrait encore jouer ce rôle, entraînant dâautres pays européens derrière elle. Mais pour cela, il faudrait quâelle retrouve une vertu un peu démodée, le courage.
A. de L.
Partager cette page