OCTOBRE 2018

Le combat désespéré d’Uxellodunum, dernière forteresse gauloise vaincue par Jules César

par Nicolas SAVY



Jules César – Musée d’Arles
Si quelques habitants du Quercy savent que leurs ancêtres furent les derniers à se soumettre à Jules César, il faut reconnaître qu’ils ne sont pas la majorité, loin de là ; certains pensent sans doute encore, comme beaucoup de Français, que le dernier village à résister à Jules César était celui d’Astérix, en Bretagne, imaginé par Goscinny et Uderzo. Pour les autres, il faut bien le dire, l’histoire antique de la province n’évoque absolument rien de particulier. Pourtant, il ne manque rien à l’aventure d’Uxellodunum pour en faire l’une de ces méga-productions cinématographiques dont le public raffole : de furieux combats, de l’intensité, des héros qui, dignes d’une tragédie grecque, ne peuvent retourner un sort inéluctablement contraire malgré des prodiges de bravoure.

Drachme à la tête triangulaire frappé par les Cadurques. Date : IIe siècle av. J.-C. ; Description avers : Tête triangulaire à gauche ; le nez figuré par un triangle, avec un point cerclé en guise d'œil ; le tout dans un entourage de bâtonnets et arcs de cercles bouletés et liés ; un collier de perles à la base du cou et un fleuron devant le visage.
On ne sait finalement qu’assez peu de choses des Cadurques, tribu celte installée sur le territoire quercinois, qui couvrait l’actuel département du Lot et le nord de celui du Tarn-et-Garonne. On leur doit nombre de forteresses, appelées oppida, comme Murcens, l’Impernal, Capdenac, les Césarines, Béars, le Puy-d’Issolud, le Roc de Colonjat, etc., dont il ne reste souvent, il est vrai, que quelques vestiges ; ils sont néanmoins bien visibles et l’on peut s’y promener en se laissant aller à imaginer la vie qui régnait jadis en ces lieux qui, tous situés sur de hautes collines bordées de falaises, sont écrasés de soleil en été et balayés par les vents froids en hiver.
Oppidum de Murcens

En 58 avant J.-C., Jules César entreprit la conquête de la Gaule. Trois ans plus tard, il tenait déjà la plus grande partie du pays à l’exception des régions centrales, autour de l’Auvergne. L’année 52 avant J.-C. vit l’entrée en scène de Vercingétorix. Après avoir soulevé son peuple, les Arvernes, contre Rome, il fut rejoint dans sa lutte par d’autres tribus, dont était celle des Cadurques. Parmi eux se trouvait l’un de leurs chefs, Luctérios, connu pour son intrépidité. On ne sait si lui et ses hommes participèrent ensuite à toutes les campagnes menées par les Gaulois contre les Romains, bien que cela reste probable ; il est en revanche certain qu’il était présent à la bataille d’Alésia, mais on ne sait comment il se sortit de ce guêpier une fois que la place fut tombée et sa garnison prisonnière.
La défaite d’Alésia ne calma pas la détermination de Luctérios à combattre les envahisseurs romains ; il s’allia avec un autre chef gaulois lui aussi déterminé à poursuivre la lutte, Drappès, du peuple des Sénons (qui occupait la région de l’actuel département de l’Yonne). 
Les deux hommes résolurent d’attaquer la Narbonnaise, mais leur projet fut éventé et un lieutenant de Jules César, Caius Caninius, se lança à leur poursuite à la tête de deux légions. 
Les Gaulois décidèrent alors de rejoindre le pays des Cadurques, où la population leur était favorable, et de s’y retrancher dans l’une de ses puissantes forteresses, l’oppidum d’Uxellodunum.
Une fois qu’il les eut rejoints, Caninius fit établir une ligne de circonvallation tout autour de la forteresse pour l’isoler, mais il s’aperçut rapidement que ses effectifs ne lui permettaient pas de la tenir efficacement ; il regroupa alors ses troupes sur trois points hauts de manière à prévenir tout mouvement des assiégés vers l’extérieur. De leur côté, Luctérios et Drappès, ne souhaitant pas répéter les erreurs commises à Alésia, où la garnison avait souffert de la famine, se mirent à la tête de la plus grande partie de leurs troupes, peut-être 5000 combattants et, une nuit, s’exfiltrèrent d’Uxellodunum pour aller chercher du ravitaillement ; ils ne laissèrent derrière eux que 2000 hommes pour garder la place.
Les troupes de Luctérios, chargées de vivres, essayèrent quelques jours plus tard de retourner discrètement à l’intérieur de l’oppidum, mais elles furent repérées par des sentinelles romaines. En apprenant ce mouvement, Caninius ne fut pas long à réagir : il regroupa immédiatement le maximum de ses hommes et les lança à l’attaque des Gaulois qui, encombrés par le ravitaillement qu’ils convoyaient, ne purent que rompre rapidement le contact et s’éloigner aussi vite que possible. Luctérios ne put avertir Drappès, qui campait avec ses quelques milliers de guerriers à une vingtaine de kilomètres de là en attendant de tenter à son tour de rentrer à Uxellodunum.
Durant le court engagement contre Luctérios, les Romains avaient réussi à faire un certain nombre de prisonniers ; interrogés, ils apprirent à Caninius l’emplacement du camp de Drappès. Prenant une légion entière avec lui, il se dirigea vers lui sans attendre et ses troupes, bénéficiant de l’effet de surprise, n’eurent pas de grande difficulté à prendre l’ascendant. Assaillis de tous les côtés, les Gaulois perdirent rapidement pied et, bientôt, ceux qui ne furent pas tués se retrouvèrent prisonniers. Drappès fut lui aussi capturé durant le combat.
Les 2000 hommes qui gardaient Uxellodunum étaient désormais seuls face aux Romains. Avec 5000 bouches à nourrir en moins, la garnison disposait maintenant de vivres en suffisance, mais sa situation semblait de plus en plus compromise : avec l’arrivée récente d’importants renforts, les effectifs romains avaient plus que doublé en quelques jours.
Jules César fut informé de la situation devant Uxellodunum et décida d’aller prendre les choses en main. Arrivé devant la forteresse, il se rendit compte qu’elle était trop puissante pour être prise d’assaut, malgré les plus de 25000 soldats qu’il avait à sa disposition ; sachant que les Gaulois ne manquaient pas de ravitaillement, il résolut de les priver d’eau pour les amener à la reddition. Bien que l’on fut au cœur de l’été, la chose n’était pas aisée à réaliser car l’oppidum était presque totalement entouré par le cours d’une rivière impossible à détourner ; les Gaulois étaient cependant obligés de descendre des pentes abruptes et escarpées pour y puiser de l’eau, puis de les remonter chargés de récipients pleins. Pour les empêcher d’effectuer cette besogne, le Romain plaça des archers, des frondeurs et des pièces d’artillerie en face des passages utilisés et, bientôt, les assiégés n’eurent plus accès à la rivière.

Gravure du XVIe siècle représentant l'attaque de la tour romaine avec des tonneaux enflammés
Il restait cependant au Gaulois une dernière possibilité pour se fournir en eau : une source abondante jaillissait au pied des murailles, sur le seul côté de l’oppidum qui n’était pas longé par la rivière. Jules César fit alors progresser des mantelets abritant des soldats, des terrassiers et des mineurs vers le point d’eau : les premiers assuraient l’avancée de l’ensemble, les seconds édifiaient une rampe de terre et les troisièmes creusaient des conduits souterrains en direction des veines d’eau. Malgré la défense acharnée des assiégés, les Romains purent ensuite construire sur la rampe de terre une tour de bois haute de dix étages d’on l’on pouvait tirer facilement, tant à l’arc qu’à la baliste, sur les hommes se rendant à la source. Bientôt, la soif s’empara des Gaulois retranchés dans Uxellodunum. Les assiégés tentèrent naturellement de détruire la tour installée devant leurs murailles : faisant dévaler la pente à des tonneaux remplis de mélange incendiaire, ils attaquèrent furieusement en même temps pour empêcher les Romains d’éteindre l’incendie ; malheureusement pour eux, si le feu gagna de nombreux mantelets et autres ouvrages charpentés, il épargna la tour. Une contre-attaque romaine fit refluer les Gaulois à l’intérieur de leur forteresse et les foyers purent être éteints.
Toutefois, malgré la difficulté qu’il y avait à puiser de l’eau sous les flèches et les javelots romains, la défense gauloise restait ferme. Les Romains arrivèrent cependant enfin, grâce à aux conduits souterrains qu’ils avaient creusé, à détourner l’eau de la source. Le coup fut rude, car cette source ne tarissait jamais et les Gaulois comprirent que les dieux leur étaient désormais défavorables. C’était fini, il n’y avait plus ni eau, ni espoir à Uxellodunum.
Les assiégés firent savoir à Jules César qu’ils acceptaient de se rendre. Le Romain fut magnanime : il leur accorda la vie sauve à tous. Toutefois, il ne devait pas être dit qu’il avait été faible avec des rebelles et, partout, on devait savoir ce qu’il coûtait de s’opposer à Rome : il fit couper les mains de tous les hommes en âge de porter les armes. Quant à Drappès, il se laissa mourir de faim dans sa geôle tandis que Luctérios, qui avait réussi à se réfugier chez les Arvernes, il fut trahi et livré à César par un de leurs chefs.
Ainsi se terminait le siège d’Uxellodunum et la guerre des Gaules. La paix romaine s’installa. Le souvenir précis du lieu de la bataille s’évapora avec les siècles. Au Moyen Age, beaucoup pensaient qu’il était localisé à Capdenac-le-Haut, comme en témoignent plusieurs chartes royales, mais un autre document évoque quant à lui le Puy-d’Issolud, à Vayrac. Toutefois, si quelques savants s’y intéressèrent aux XVIe et XVIIe siècles, il fallut attendre la fin du suivant pour que l’affaire commence à prendre un tour vraiment polémique.
Puy d'Issolud, fouilles de 1921-1922 (photo Amis d'Uxellodunum)

Le Puy d'Issolud (photo Amis d'Uxellodunum)

La chose n’est pas surprenante : depuis la Révolution Française, le développement du nationalisme tendait à toucher la plupart des aspects de la vie sociale et les sciences historiques tout particulièrement ; en effet, l’exaltation de la nation passait naturellement par celle de ses ancêtres héroïques et l’image des derniers défenseurs d’Uxellodunum luttant jusqu’à la dernière extrémité pour leur liberté collait totalement à l’esprit de l’époque. Le courage des grenadiers de la Garde à Waterloo et celui des légionnaires à Camerone avaient ainsi des racines qui, passant par la bataille de Poitiers et la résistance désespérée du roi Jean II, naissaient en Quercy avec la farouche résolution des Gaulois aux mains coupées… D’ailleurs, l’admiration si française pour les guerriers se battant courageusement et énergiquement jusqu’au bout sans aucun espoir de victoire fut ensuite confortée, grâce à la guerre de 1870, par de nombreux exemples de résistances désespérées mais magnifiques face au sort contraire : les cuirassiers de Reichshoffen, les coloniaux de Bazeilles, etc.… Le débat sur la localisation d’Uxellodunum n’était donc pas, dès le départ, une simple question historique, mais une affaire regardant la nation française, héritière de la nation gauloise, toute entière. Dans ce cadre, il était normal que toutes les communes pouvant potentiellement être identifiées comme l’antique Uxellodunum cherchent à se prévaloir de cette ascendance prestigieuse.
Avant 1850, des savants et érudits locaux avaient déjà fait leurs choix : pour certains, La dernière forteresse ayant résisté à Jules César était Capdenac-le-Haut, pour d’autres c’était le Puy-d’Issolud, tandis que pour les derniers il s’agissait de l’oppidum de l’Impernal, à Luzech. 
Vestiges d'un temple (fanum) construit sur l'Impernal peu après la conquête romaine

Les vraies querelles à ce sujet ne commencèrent cependant qu’avec la commission désignée par l’empereur Napoléon III pour localiser le site avec certitude, qui rendit en 1862 un rapport favorable à l’Impernal. Loin d’être convaincu, un dénommé Jean-Baptiste Cessac entama de son côté des fouilles au Puy-d’Issolud et retrouva une source pouvant correspondre à la fontaine tarie par les mineurs de Jules César ; d’autres chercheurs présentant aussi des arguments en faveur du Puy-d’Issolud, Napoléon III changea d’avis et marqua en 1866 sa préférence pour ce dernier comme localisation probable d’Uxellodunum. Cela ne fit pas cesser les polémiques, loin de là : publications et déclarations diverses se multiplièrent en faveur de chacun des sites prétendants.
Durant de nombreuses années, des fouilles furent menées sur tous les Uxellodunum probables du Quercy, mais le Puy-d’Issolud fut celui où elles furent au maximum réalisées et publiées sous une forme réellement scientifique.

Capdenac, la fontaine romaine (photo APUC)
Surtout, à partir de 1997 et durant plus de neuf ans, le site bénéficia du travail d’un archéologue, Jean-Pierre Girault, placé à la tête d’une équipe pluridisciplinaire comprenant historiens, géologues et spécialistes divers : après avoir étudié la stratigraphie du site, il fouilla l’ensemble du terrain environnant une fontaine qui pourrait être la source tarie par Jules César ; il y découvrit les traces d’un très important combat ayant opposé Gaulois et Romains, ainsi que des galeries creusées dans le roc pour détourner l’eau des veines souterraines. 
Au final, le résultat des travaux de Jean-Pierre Girault semble mener à une conclusion : le Puy-d’Issolud est vraisemblablement Uxellodunum. La mise en valeur du site est l’objet d’une association, « Les Amis d’Uxellodunum ».
Les résultats des fouilles réalisées au Puy-d’Issolud n’ont cependant pas totalement convaincu les Capdenacois de l’APUC (Archéologie – Patrimoine – Uxellodunum - Capdenac), pour qui non seulement leur village correspond davantage aux descriptions d’Uxellodunum faites par les Romains, mais où de plus existent des indices probants tendant à y localiser la célèbre forteresse ; des découvertes archéologiques récentes les renforcent d’ailleurs un peu plus dans leur conviction.
Puy d'Issolud, reconstitution d'une cérémonie gauloise à la fontaine de Loulié, 1922 (photo Amis d'Uxellodunum)

A Luzech non plus on ne désarme pas et une nouvelle association, « Sur la route d’Uxellodunum », a vu le jour en 2014 ; sa démarche est cependant originale car l’un de ses buts est de créer, de pair avec l’ensemble des possibles Uxellodunum, un circuit historique et touristique qui permettrait de faire connaître au public l’histoire de cet épisode tragique et héroïque de la Guerre des Gaules. 
Dans cet objectif, une première réunion des représentants des associations défendant les trois principaux sites (Luzech, Capdenac, Puy-d’Issolud) s’est ainsi tenue en novembre 2017. Gageons et espérons que cette amorce de collaboration fructueuse se poursuivra en s’amplifiant.       
Reconstitution de circonvallations de siège romaines

Souvent moqué pour son supposé caractère chauvin et amateur, le travail de ces associations est pourtant ce qui, tant par le passé que de nos jours, a permis de garder vivante la mémoire de la geste magnifique et désespérée des Gaulois d’Uxellodunum. C’est bien là l’important : finalement, que l’écho des combats résonne sur la campagne déserte du Puy d’Issolud, sous les maisons capdenacoises ou sur les berges luzéchoises du Lot n’a qu’une importance relative si l’on est convaincu qu’un peu du sang qui irrigue nos veines est le même que celui qui s’écoula des moignons des guerriers amputés à coups de hache ou d’épée pour avoir résisté jusqu’au bout.

N.S.

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