

Camp de réfugiés de Reyhanli près de la frontière turco-syrienneA en croire le petit monde des médias, le retour à Paris du groupe américain dont le concert avait été interrompu au Bataclan par lâattentat islamiste est un événement. Entourés dâun grand déploiement de forces policières, des spectateurs et des victimes de la meurtrière soirée seront scrutés. Des psychologues suivront de près les réactions émotionnelles. Il faut absolument dans notre société que tout tourne au spectacle et que tout sombre dans le dérisoire. Ce nâest pas le concert ensanglanté qui était lâessentiel, comme on semble le faire croire, câétait le pays touché en son cÅur, en plein Paris, par une attaque dâune ampleur et dâune barbarie inégalées qui révélait un pays dont la défense était mal assurée malgré les rodomontades de ses dirigeants. La seule réponse qui sâimposait était un changement radical de politique en Syrie. Les services de renseignement de lâEtat syrien auraient pu nous fournir des informations utiles. Il fallait restaurer nos relations avec Damas et revoir au contraire nos rapports avec le faux-frère de lâOTAN, la Turquie qui, non contente dâavoir suscité la guerre civile chez son voisin, lâentretient par la fourniture dâarmes et de soins aux rebelles tandis quâun fructueux marché noir alimente leurs caisses grâce à une frontière poreuse pour ce genre de trafic. Câest aussi cette porosité qui a laissé passer à plusieurs reprises et dans les deux sens les terroristes qui ont opéré sur notre territoire. Câest encore la Turquie qui déverse sur lâEurope un flot de migrants. Parmi eux, il nây a pas que des Syriens, et il y a sans doute des djihadistes.
LâUnion Européenne va aider financièrement Ankara, mais pourquoi ? Erdogan a voulu la guerre et fait tout pour la prolonger. Le chantage éhonté de sa frontière fermée aux réfugiés ne fait que souligner son cynisme. Il a suscité et alimenté ce conflit. Si les victimes de son action se réfugient chez lui, câest à lui de les prendre en charge.
Dieu merci, de nombreuses autres victimes ont trouvé refuge dans les zones sécurisées tenues par les loyalistes et leurs alliés.

Des soldats turcs à bord dâun blindé s'attaquent aux rebelles kurdes (26/08/2016)

Surtout la dramatique contradiction de la politique occidentale dont les Européens, et la France sont les complices éclate aujourdâhui au grand jour. Notre « allié » turc sans doute appuyé par notre autre « allié » saoudien, le régime au monde le plus éloigné des valeurs de nos démocraties, nâa mené quâune guerre timorée à lâEtat islamique quâil prétend combattre alors quâil lui achète du pétrole. Dévoilant ses véritables intérêts, il pilonne maintenant les Kurdes syriens, nos alliés les plus efficaces contre Daesh. Au passage, il sâattaque aussi à lâArmée nationale syrienne après avoir abattu un avion russe, tout cela au mépris du droit international. Lâincohérence occidentale a consisté à favoriser lâémergence de démocraties dans des pays qui nây sont pas structurellement aptes. Elle a donc libéré les véritables forces qui étaient jusque-là contenues : la volonté de puissance des sunnites, animée par les Frères Musulmans et par les salafistes et financée par le wahhabisme pétrolier, les particularismes ethniques et le plus puissant dâentre eux, le désir dâindépendance des Kurdes frustré depuis la promesse non tenue du lendemain de la Grande Guerre. Les Saoudiens prennent conscience quâà ce jeu, ils ont permis à leurs rivaux perses et chiites de marquer des points, de lâemporter en Syrie, en Irak et peut-être au Yémen. On comprend leur affolement. Les Turcs croyaient retrouver leur audience dans le monde arabe sunnite. Non seulement ils ont vu leur allié égyptien sâéloigner avec le retour des militaires au pouvoir, mais avec horreur leurs véritables ennemis, les Kurdes majoritaires dans le sud-est de lâAnatolie devenir les champions de la lutte contre lâEtat islamique. Contre ce monstre, les combattants au sol soutenus par les Occidentaux sont soit les Kurdes, soit les chiites irakiens : un cauchemar pour Erdogan ! Les Occidentaux ont poursuivi leurs incantations rituelles dâabord sur le départ de Bachar Al-Assad, comme si cet ophtalmologiste et dictateur dâoccasion était à lui-seul le problème, ensuite, sur le soutien aux rebelles et aux islamistes modérés en concentrant leurs attaques homéopathiques contre lâEtat islamique. Le résultat de cette politique aveugle est consternant : les rebelles syriens constituent un bouillon de culture où lâon ne distingue plus qui est qui et à qui on remet les armes. LâEtat islamique et son rival Al Nosra y sont les forces les plus dangereuses.
La seule politique cohérente a été celle de Vladimir Poutine. La Russie, menacée à travers son dernier allié en Méditerranée, la Syrie, a consolidé le régime de Damas, câest-à -dire lâEtat syrien qui contrôle la partie la plus utile du territoire et 70 % de la population. Si la Turquie ne déclenche pas une guerre dont les conséquences peuvent être terrifiantes, lâArmée syrienne et ses alliés en finiront avec les rebelles prétendument modérés.

La frontière turque sera contrôlée et lâEtat islamique isolé pourra enfin être écrasé par les armées irakienne et syrienne, avec lâappui des Kurdes auxquels il faudra bien faire des concessions. Câest lâintérêt de la Russie. Câest lâintérêt de lâEurope qui pourra assurer le retour des migrants syriens dans un pays à reconstruire. Ce nâest pas le souhait de M. Erdogan qui ne devrait pas être un problème.
C.V.