par Grégory DUFOUR

« Câest mon opinion, et rien ne mâempêchera dâêtre du même avis quâelle ! » Pierre Dac (humoriste)
Lors dâune conférence de presse donnée en 1949, cinq ans seulement après le sortir de la Deuxième Guerre mondiale et alors que se déroulait lâopération du pont aérien de Berlin-Ouest, le Général de Gaulle déclarait quâune « Grande Europe » ne pouvait reposer que sur la « base » dâun « accord entre Français et Allemands », ennemis dits héréditaires. Il considérait également quâune fois lâEurope faite sur ces bases franco-allemandes, il conviendrait de se tourner vers la Russie. « Voilà », disait-il, « le programme des vrais Européens ! ». Cette vision gaullienne dâune « Grande Europe » aurait reposé sur une coopération approfondie entre les Nations européennes et sur une volonté commune des Européens dâÅuvrer ensemble pour un avenir commun, si ce nâest meilleur. Lâavènement dès la fin des années 40 dâune politique de bloc contre bloc entre « occidentaux » dâun côté et soviétiques de lâautre nâa pu permettre à ce dessein de voir le jour. Un espoir subsista néanmoins en 1989. La chute du Mur de Berlin aurait en effet dû favoriser ce retour à lâidée dâune « Grande Europe ». Malheureusement, les très grandes difficultés quâentraina la dislocation de lâempire soviétique contraindront les politiques de lâex-URSS à ne pas aller vers ce dessein, pas plus dâailleurs les Européens qui resteront quelque part convaincus des bienfaits1 pour le continent européen dâune intégration plus importante qui allait donner naissance à lâUnion européenne le 1er novembre 1993 suite à lâentrée en vigueur du traité de Maastricht2.

Face à cette situation, sans doute que le temps est venu de repenser entièrement le projet européen et de réfléchir sérieusement à lâémergence dâune autre Europe.
Sans doute le temps est-il venu de plancher sur lâémergence de cette « Grande Europe », une sorte de « Terre promise lointaine6 » qui irait de « lâAtlantique à lâOural7 ». Notre époque, marquée par une incertitude face à lâavenir, devrait pouvoir inciter la France et la Russie à tendre vers ce grand dessein.
Mais voilà , pour y parvenir, il conviendrait en premier lieu que nous puissions échanger sereinement.

Beaucoup voudraient sacrifier cette amitié séculaire sur lâautel dâobscurs intérêts. Et le moins que lâon puisse dire, câest quâils se donnent énormément de mal pour parvenir à leurs fins.
Lorsque lâon évoque par exemple dans les médias et dans les déclarations de certains politiques européens lâextérieur de la frontière orientale de lâUnion européenne, la « Grande Russie » riche de ses territoires, de ses Etats et de ses habitants reste trop souvent caricaturée, marginalisée, voire toujours, et injustement, montrée du doigt, stigmatisée.
Le pire est sans doute que ces médias font à coup sûr fi des citoyens de ces Etats, de leur Histoire et de leur culture européenne, en ne se focalisant uniquement que sur la politique, lorsquâils ne se hasardent pas de façon pour le moins approximative sur le chemin de la géopolitique. Jamais dâimages positives données aux Français ou autres Européens de lâUnion européenne sur ces territoires et citoyens, jamais de débats permettant un véritable dialogue, constructif et fructueux avec des points de vue reposant sur des réalités et issus de part et dâautre des frontières et non sur des interprétations erronées. Les citoyens français et européens restent peu curieux malgré lâoutil formidable quâest Internet, il faut en convenir. Symboles dâun temps qui change, ils sont devenus davantage des consommateurs que des citoyens au libre arbitre intact. Ils nâont de ce fait que de trop rares occasions de se faire une idée la plus réaliste possible sur nos voisins et amis orientaux de lâUnion européenne.
Au mieux, les médias traditionnels et certains politiques, assurément plus atlantistes quâeuropéens, enferment les citoyens et contrées de la « Grande Russie » dans des clichés vus et revus par des yeux dâoccidentaux déformés par la société de consommation mondialisée qui refusent, un instant, de sâacculturer et de tenter enfin de comprendre lâautre. Il y a là une sérieuse contradiction dans leurs comportements. Il peut en effet paraître curieux dâêtre pour la mondialisation et refuser en même temps de sâouvrir aux autres et les comprendre. Le « temps des cerises9 » est passé, voici le « temps des moutons » !
Cela reste malheureusement le cas depuis de nombreux mois sur les sujets difficiles liés par exemple à la situation en Ukraine, en Crimée ou à Donetsk.
Il est vrai que des événements graves sây déroulent depuis plusieurs années et il ne convient pas de faire preuve dâangélisme et de naïveté quant à certains intérêts défendus bec et ongle par lâensemble des parties et acteurs concernés. Toutefois, il est toujours surprenant dâobserver, de ce côté-ci de lâEurope du moins, que les principaux mass-médias européens évoquent essentiellement les problèmes politiques, économiques et militaires souvent avec une vision pour le moins unilatérale et non-objective de la « chose ». Il convient également de constater quâil nâest que trop rarement question des liens forts qui nous unissent les uns aux autres. Le « globish » « mainstream » et diverses « forces » veillent incontestablement au grain !
Si ces citoyens de « lâancienne URSS » subissent de plein fouet ces événements â les sanctions européennes contre la Russie en sont un exemple parmi dâautres â, sâils restent les premières victimes de ces derniers, comment peut-on un instant les oublier lorsque lâon prétend notamment vouloir sâériger en étendards des droits de lâHomme comme le revendiquent, non sans prétention, certains intellectuels en goguette ou politiques français et européens ? Comment peut-on ainsi espérer voir ces citoyens de la « Grande Russie » vouloir échanger avec les Français et Européens ? Or, ce sont eux, ces citoyens, qui incarnent à la fois cette âme slave/russe et résistante face à la fois à une certaine mondialisation des esprits et face au renoncement dâun grand nombre de Français et dâEuropéens à défendre à la fois leurs identités, leurs cultures et leurs valeurs. Cette âme slave qui a tant fait rêver et qui suscite, aujourdâhui encore, tant dâinterrogations, tant de passions mais aussi tant dâappréhensions. Beaucoup voudraient de toute évidence nous éloigner les uns des autres et revenir finalement à lâancienne opposition blocs contre bloc, comme au « bon » vieux temps de la Guerre froide !

Tout devrait nous rapprocher, tout devrait nous inciter à défendre nos valeurs communes face aux barbaries qui tentent de déstabiliser voire de détruire notre civilisation européenne. Oui, notre civilisation européenne, car nous faisons bel et bien partie de la même civilisation. Pour sâériger face à ces dernières, tout devrait donc pouvoir nous inciter à mieux nous connaître malgré les tentatives de séparation que lâon peut observer ici et là , tout devrait nous inciter à Åuvrer ensemble pour un avenir meilleur et à nous libérer enfin de ces barbaries pour lâavenir des plus jeunes générations. Câest notre responsabilité. Elle est immense. Il faut croire en ce sens en cette amitié, il faut la développer, il convient de la cultiver et de défendre ensemble notre conception commune de lâHumanité tout en veillant à ne pas nous laisser enfermer ou prendre en otages par de sombres considérations géopolitiques ou médiatiques.
Pour cela, il nous faut tenter de dépasser nos propres certitudes sur lâautre, il nous faut jeter aux orties nos préjugés sur lâautre, il nous faut aller à la rencontre de lâautre et lui donner le meilleur de nous-mêmes. Pour cela, il nous faut imaginer des ponts entre les hommes et les femmes.

Dâun point de vue plus bilatéral, lâencouragement à signer plus de jumelages entre villes françaises et villes de la « Grande Russie » peut également être lâoccasion de renforcer concrètement les liens entre nos populations sur le modèle des très modestes 40 jumelages existants aujourdâhui10. Lâencouragement à une promotion large en direction du grand public dâartistes de France et de « Grande Russie », tel le chanteur star Alexander Buinov, totalement inconnu en France bien quâil se soit déjà produit dans un show télévisé russe avec la Française et Lorraine Patricia Kaas, serait à entreprendre davantage à travers une action plus importante de nos services culturels diplomatiques.

Ensemble, nous pourrons alors rebâtir les ponts qui se sont abimés depuis des décennies. Ensemble, nous pourrons poursuivre la grande Histoire franco-(grand)russe et la grande fraternité incarnées notamment par le glorieux régiment de chasse « Normandie-Niemen »13. La mémoire oubliée de ces centaines de soldats « soviétiques » enterrés notamment à Metz, en Lorraine, doit pouvoir, pour ne parler que dâelles, nous obliger à Åuvre ensemble les uns envers les autres pour un avenir meilleur. « Sans frontières » nous en donne de toute évidence une extraordinaire occasion.
G.D.
1LâUnion européenne nâa pu empêcher les guerres de Yougoslavie entre 1991 et 1999.
2Le projet de traité de Maastricht fut ratifié par référendum en France en 1992 à une très courte majorité. Il est encore très souvent un sujet de discussion en France. Pour mémoire, ce traité créa notamment une monnaie unique, lâeuro (mise en place en 2002) mais aussi la citoyenneté européenne. Il donna également le droit de voter et d'être élu dans l'Ãtat où l'on réside pour les élections européennes et municipales.
3Les candidats à la primaire de droite prônent certes en faveur dâune relance de lâUnion européenne mais sans parler dâune refonte de lâUE http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN0Y01Z0?pageNumber=3&virtualBrandChannel=0
4http://www.causeur.fr/europe-allemagne-turquie-merkel-erdogan-37977.html#
5Instances européennes et gouvernements nationaux en première ligne.
7Ibidem
8Référence au terme de « Grande Russie » utilisée dès le Moyen-Ãge par le patriarche de Constantinople pour désigner les Slaves orientaux répartis entre la Russie, la Biélorussie et lâUkraine.
9Référence humoristique et ironique au « temps des cerises », chanson française de la fin du XIXème siècle, associée généralement à la Commune de Paris de 1871.
10On recense plus de 2 000 jumelages de villes entre la France et lâAllemagne et plus dâune centaine de jumelages entre villes françaises et villes américaines.
12Pour y parvenir, sans doute faudra-t-il également que les uns et les autres laissent de côté certains traits de caractères, entendez que les Russes soient un peu plus cartésiens comme les Français le sont (du moins en cliché), il faudra peut-être pour les Français être moins cartésiens justement et cultiver également ces traits de caractères telle la passion « folle » mais sublime qui correspond finalement si bien à ce que lâon décrit, ici en France, comme lââme slave/russe.
Saisissez votre adresse mail dans l'espace ci-dessous : c'est gratuit et sans engagement
Partager cette page