Lâart de lâesquive, pratiqué à la perfection par Jens Stoltenberg, Secrétaire général de lâAlliance de lâAtlantique Nord, fut déployé dans toute sa splendeur lors dâun entretien accordé début décembre 2020 à Politico. Tous les sujets polémiques y furent passés en revue, sans même lâombre dâune réponse ou dâune clarification pour aucun dâentre eux. En revanche, on a pu y admirer les principaux éléments de langage auxquels on aura droit dans les prochains mois. Petit dictionnaire du volapük otanien.
Au sujet du départ (ou pas) dâAfghanistan, qualifié dâun des choix les plus difficiles dans les mois qui viennent, Stoltenberg reste prudent: « Câest un dilemme compliqué pour lâOTAN. Si nous restons, nous risquons davantage de combats, si nous partons, on risque de perdre ce que lâon avait obtenu ». Le Secrétaire général réussit tout de même à y glisser deux inepties1. Dâune part, il insiste : « Nous, y compris les Européens, nous sommes là pour protéger nos propres intérêts ». Pour rappel, lâancien ambassadeur US à lâAlliance atlantique, Robert Hunter, ne partage pas cette analyse.


Dâaprès lui, la participation des Européens sur le théâtre afghan est motivée par le seul souhait de « faire plaisir à lâAmérique ».2 Dâautre part, Stoltenberg reprend la rengaine selon laquelle « nous somme dedans tous ensemble, nous y sommes entrés ensemble, nous devrions partir ensemble ». Câest beau, câest fraternel, cela nâa rien à voir avec le réel. Lâengagement de lâOTAN en Afghanistan fut marqué, de bout en bout, par dâincessants appels américains aux alliés européens à envoyer plus de soldats et à lever les restrictions nationales qui encadrent lâusage de la force (les fameux caveats). Exaspérés, les Américains se moquaient de lâISAF (la force multinationale sous commandement OTAN), en lâappelant I Saw Americans Fight, pour « jâai vu les Américains combattre ».
Quant à partir main dans la main, le prédécesseur de Stoltenberg avait mis en garde noir sur blanc, il y a treize ans, les alliés trop pressés : « personne ne peut partir et personne ne va partir dâAfghanistan ».3
Concernant la présence américaine en Europe, le Secrétaire général de lâOTAN tient à rassurer les alliés européens : « les Ãtats-Unis resteront engagés dans lâOTAN et continueront à maintenir une présence militaire significative sur le continent ». Cela nâa jamais fait aucun doute. Comme lâa noté Richard Haass, ancien directeur de planification politique au Département dâÃtat et conseiller du Secrétaire dâÃtat Colin Powell : « Les Ãtats-Unis restent dans lâOTAN et la soutiennent pour rendre service non pas aux Européens mais à eux-mêmes. Ãtre membre de lâOTAN est un acte dâintérêt stratégique, non pas de philanthropie ».4 Intérêt même à triple titre : la tutelle sur les Européens, dont la plupart sâen accommodent avec une désinvolture à couper le souffle, procure des bénéfices majeurs à Washington. Les protégés européens â ou « vassaux » pour reprendre le terme quâutilise pour les désigner lâancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski â sont des interlocuteurs malléables sur dâautres sujets (Iran, énergie, cyber, Russie, Chine, espace, commerce), et ils se prêtent aussi, bon gré mal gré, à lâembrigadement au service de la grande stratégie américaine. Finalement, ils consentent à se priver eux-mêmes de lâambition et des moyens dâagir de façon indépendante en défense de leurs propres intérêts. Bref, lâAmérique nâa effectivement aucune raison, et aucune intention, dâabandonner son « protectorat » européen.

Lâattachement américain à lâOTAN est dâautant plus fort que la menace chinoise se profile nettement à lâhorizon. Stoltenberg nâa pas tort dâaffirmer que « la Chine constitue un défi pour tous les alliés », mais son argument laisse à désirer. Dâabord, il prétend quâen raison de ce défi « lâOTAN est encore plus importante quâavant ». Or, à moins de vouloir faire un remake de la guerre froide â avec les Européens en rôle dâauxiliaires face à un adversaire qui nâest même pas, cette fois-ci, dans leur proximité géographique â on ne voit pas pourquoi. La consultation entre alliés, certes, serait cruciale, voire la coordination entre politiques souveraines là où câest faisable, mais lâOTAN nâest surtout pas le cadre idéal pour cela. La tentation existe. Comme le dit lâexcellent Stephen M. Walt, « pour sauver lâOTAN, les Européens doivent devenir lâennemi de la Chine ».5 Sous-entendu : tous alignés derrière les Ãtats-Unis. Pour mieux convaincre, le Secrétaire général a recours à un argument usé jusquâà lâennui : face à la Chine, dit-il, « même lâAmérique, aussi puissante soit-elle, ne peut pas se débrouiller tout seule, elle a besoin dâalliés ». Sauf que câétait exactement la même rengaine après le 11 septembre, ou suite à la crise financière de 2008, afin de flatter lâego des Européens et leur cacher la triste réalité : à partir de leur position de dépendance ils ne peuvent aspirer quâà un rôle de faire-valoir et de supplétifs.
Pour maximiser les avantages de lâOTAN, il faut aussi que les moutons noirs rentrent dans les rangs et soient privés de leur capacité de nuisance. A en croire Stoltenberg, rien de plus simple : quâil sâagisse de la Hongrie ou de la Turquie, « il faut soulever les problèmes, mais sâassurer que nous restions soudés ». Le Secrétaire général assène donc que « lâOTAN est une alliance basée sur des valeurs, une communauté de démocraties partageant la même vision des choses ». Il en profite pour réchauffer lâancienne idée favorite de lâAmérique : transformer lâOTAN en une sorte dâalliance des démocraties, en tissant des liens toujours plus étroits « avec les partenaires en Asie : la Nouvelle-Zélande, le Japon, lâAustralie ».6 Surtout, Stoltenberg indique, subrepticement, la piste royale pour dompter les récalcitrants : contourner dâune manière ou dâune autre la fameuse règle du consensus dans lâOTAN. Certes, il affirme : « lâOTAN restera une organisation basée sur le consensus », mais le diable est dans lâajout du petit détail : « nous allons chercher des moyens pour rendre la prise de décision plus efficace ». Il sâagit là dâune volonté américaine de longue date.7 Sous prétexte dâefficacité, et surtout pour sâépargner lâéventuel veto des brebis galeuses, lâidée est de déléguer plus dâautorité et de pouvoir discrétionnaire au SACEUR, le général américain commandant suprême de lâOTAN, répondant directement à la Maison Blanche. Pour des raisons évidentes, le projet fut mis en hibernation pendant les années Trump, mais avec des Européens soucieux de donner des gages à la nouvelle administration Biden, il risque de revenir dans les prochains mois.
Pour ce qui est de lâEurope de la défense, le Secrétaire général de lâAlliance réagit de manière viscérale, en rétorquant pour la énième fois : « sans lâAmérique lâEurope ne peut pas se défendre ». En réalité, que lâEurope puisse se défendre ou pas, Stoltenberg ne sâen soucie même pas. Lâimportant, câest de ne pas donner de mauvaises idées. Dans un rare moment de vérité, il avait déjà admis : « nous devons éviter toute perception selon laquelle lâEurope pourrait gérer les choses sans lâOTAN ».8 Sauf que, à ce propos, le journaliste de Politico, David Herszenhorn, a malicieusement pointé du doigt lâéléphant dans la salle : « lâextension proposée du parapluie nucléaire français aux partenaires de lâUE ne serait-elle pas de nature à rassurer les Européens de lâEst ? ». On peut difficilement faire plus cruel. Sans surprise, Stoltenberg ressort les poncifs habituels, actualisées post-Brexit : seuls 20% des dépenses militaires de lâOTAN viennent des pays de lâUE. A ceci près que lâécrasante majorité des 80 % restants â le budget du Pentagone, en gros â nâa strictement rien à voir avec la sécurité européenne, voire elle la met en péril (en détruisant sa base technologique et industrielle de défense, en consolidant une posture de confrontation avec la Russie, en imposant une autre en Asie-Pacifique, en entraînant les Européens dans des aventures militaires aussi coûteuses quâinfructueuses ; et la liste est loin dâêtre exhaustive).

Photo prise le 16 juin 2017, des soldats américains posant pendant les exercices militaires de l'OTAN Sabre Strike à Orzysz, en Pologne.
Sâagissant de lâautonomie européenne, rien dâétonnant, Jens Stoltenberg a recours à la formule bien rodée : « je soutiens le renforcement des efforts européens dans la défense, à condition quâils soient complémentaires à lâOTAN, ne dupliquent pas les capacités de lâAlliance et ne constituent pas une alternative ». Pour rappel : sâil y a besoin de défense européenne hors OTAN, câest justement dans lâhypothèse que les intérêts américains et européens ne coïncident pas toujours forcément. Dans ce cas-là , il faut bel et bien une « alternative », et décider ce qui est duplication nécessaire ou pas dans cette perspective, est un choix éminemment politique. Force est de constater que, de ce côté-là , Jens Stoltenberg peut dormir tranquille.
Le journaliste de Politico évoque aussi ce moment mémorable, au sommet de Londres de lâOTAN en décembre 2019, lorsque Donald Trump sâest érigé en défenseur de lâAlliance face à la remarque dâEmmanuel Macron sur « la mort cérébrale » de lâOTAN. Stoltenberg se félicite du revirement du président américain et fait un lien avec « la question clé quâest lâaugmentation du budget de défense des alliés européens », laquelle nâest pourtant que la partie émergée de lâiceberg. La volte-face de Trump est survenue après trois ans de concessions européennes sur lâaccès des USA au fonds européen de lâUE en matière dâarmement, sur lâapprovisionnement énergétique, sur les relations avec la Russie, et â au sommet de Londres justement â lâacquiescement à désigner le défi chinois nommément à lâordre du jour de lâOTAN, de même que lâinclusion de lâespace à la liste des compétences de lâAlliance. Autant dâabandons, du côté européen, qui ont fini par convaincre le président américain que lâOTAN nâest peut-être pas si « obsolète ». Donald Trump lui-même lâadmet : « Si je suis devenu un âfanâ de lâOTAN, câest parce quâils ont été si flexibles »9⦠Flexibles ? Est-ce bien le bon terme ?10
H.V.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1. Presenting the POLITICO 28 Class of 2021, POLITICO Events, Entretien filmé de David Herszenhorn avec le Secrétaire général Jens Stoltenberg, 7 décembre 2020.
2. U.S.-NATO: Looking for Common Ground in Afghanistan, Interview with Robert E. Hunter, Council on Foreign Relations, 8 décembre 2009.
3. Canadians, Dutch seek more allies for Afghan mission, Reuters, 19 septembre 2007.
4. Richard N. Haass, Assessing the Value of the NATO Alliance, audition devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat, 5 septembre 2018.
5. Stephen M. Walt, Europeâs Future Is as Chinaâs Enemy, Foreign Policy, 22 janvier 2019.
6. Voir de lâauteur : Une OTAN de plus en plus englobante, Note IVERIS, 18 octobre 2019.
7. Voir de lâauteur : LâOTAN cherche à contourner la règle du consensus, Note IVERIS, 25 août 2015.
8. Conférence de presse du Secrétaire général Jens Stoltenberg avant la réunion des ministres de la défense de lâOTAN, 12 février 2019.
9. Remarques du Président Trump, lors de sa rencontre avec le Secrétaire général de lâOTAN Jens Stoltenberg, Londres, Winfield House, à la Réunion de dirigeants de lâAlliance, 3 décembre 2019.
10. Etienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576.
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