Lâhistoire des relations de la France et de la Turquie est le reflet de la puissance et de lâindépendance de notre pays. Il est arrivé à celui-ci de sâallier avec le Grand Turc contre lâennemi commun, lâEmpire des Habsbourg.
Cette alliance à revers avec le Califat musulman contre le Saint Empire chrétien évitait lâécrasement par ce dernier. Elle perdurera pendant tout lâAncien Régime et accordera à la France une place privilégiée dans lâEmpire Ottoman, sur le plan commercial, et pour la protection des personnes, dont le Liban est aujourdâhui encore le témoin. François 1er et Louis XIV en useront le premier pour sauver son royaume face à Charles-Quint, le second pour faciliter ses conquêtes.

Lâhéroïne niçoise Catherine Ségurane défendit ainsi sa ville contre les Ottomans et les Français lors du siège de Nice en 1543. Napoléon mit fin à cette entente en jetant les Turcs dans les bras des Anglais, notamment après sa désastreuse aventure égyptienne, qui consomma inutilement une armée et une flotte pour bâtir sa légende. Depuis, les relations entre Paris et Istamboul, puis Ankara, ont connu des hauts et des bas dominés par dâautres intérêts que les nôtres.
Une occasion manquée a correspondu à la montée en puissance de Méhemet Ali qui, à la tête de lâÃgypte quâil entendait moderniser, faillit renverser les Ottomans auxquels son armée infligea de sérieuses défaites. Son tropisme français nâa pas été exploité sous Louis-Philippe, car la France sâétait engagée dans lâalliance anglaise, pour le coup contraire à ses intérêts. La succession des régimes, puis celle des gouvernements nâont guère permis une politique étrangère cohérente et continue. Les Britanniques sont intervenus pour faire rentrer le fondateur de lâÃgypte moderne dans le rang, le leur, en fait. Quant au « génial » neveu qui remporte sans doute la palme de la diplomatie la plus stupide de notre histoire, il accompagna lâintervention anglaise en Crimée contre la Russie pour sauver la « Sublime Porte », sans que cette expédition nous apporte quoi que ce soit.
En 1914-1918, lâEmpire Ottoman était devenu lâallié de lâAllemagne. En pleine décadence depuis longtemps, il sâeffondra à la fin de la Grande Guerre.

Visite de l'empereur Guillaume II Ã Constantinople en octobre 1917, Ã bord du croiseur Yavuz Sultan Selim (ex-Goeben).
La croûte islamique du califat se fissura et de nombreux peuples soumis, Arabes, Arméniens, Grecs, Kurdes tentèrent de se libérer et de revendiquer soit leur indépendance soit leur rattachement aux régions ou Ãtats extérieurs à lâEmpire et peuplés par leur âethnieâ. Ce souhait fut entendu lors du traité de Sèvres en 1920 puisque la Turquie actuelle, lâAnatolie fut, sur le papier, partagée entre les Grecs qui conservaient la région de Smyrne (Izmir) où ils vivaient depuis 3000 ans, les Arméniens à lâEst dans ce quâils appellent aujourdâhui « lâArménie Occidentale », et les Kurdes à qui on promettait un Ãtat, tandis que les Français, les Anglais et les Italiens y obtenaient des zones dâinfluence. Câétait sans compter sur plusieurs facteurs : dâabord, le nationalisme turc, né quelques décennies auparavant avec les Jeunes Turcs qui, au pouvoir, furent les organisateurs de lâentreprise génocidaire, notamment à lâencontre des Arméniens ; lâarmée conduite par Mustafa Kemal qui réoccupa lâensemble du territoire et repoussa les Grecs ; ensuite, lâépuisement des nations victorieuses qui préférèrent assurer leurs avantages économiques plutôt que dâintervenir dans des conflits à lâallure de croisade, en soutenant les armées blanches en Russie ou les Chrétiens en Turquie ; lâincroyable médiocrité des dirigeants français, par exemple de Georges Leygues qui soutint le kémalisme. Le tout conduisit au Traité de Lausanne qui consacra la victoire turque en 1923.

Sandjak dâAlexandretteLa France qui avait obtenu le mandat sur la Syrie abandonna le Sandjak dâAlexandrette à la Turquie en 1939 pour conjurer une attaque turque pendant la guerre avec lâAllemagne. La cession de ce territoire où se trouve la ville dâAntioche, si importante pour lâhistoire du christianisme, est symbolique : habité majoritairement par des Arméniens et des Arabes chrétiens ou alaouites, il a été progressivement peuplé de Turcs sunnites.
Câest la logique ethnique du nationalisme turc qui a, par le massacre et lâexil, « turquisé » le pays actuel. La Turquie est structurellement génocidaire. LâÅuvre se poursuit à lâencontre des Kurdes, en Syrie, au détriment des Grecs, à Chypre, avec la complicité au moins passive des Occidentaux.
La Turquie, depuis lâarrivée dâErdogan associe au nationalisme turc, une volonté hégémonique dans le monde islamique « occidental » à travers les Frères Musulmans. Le nouveau âsultanâ a deux fers au feu : le rassemblement des Turcs jusquâau cÅur de lâAsie, dâoù son intervention décisive auprès de lâAzerbaïdjan, lâexpansion islamiste, dâoù sa présence également couronnée de succès en Libye. Jusquâà présent, les Occidentaux, et les Français en particulier, avaient plutôt été les complices de cette stratégie, notamment par leur hostilité aveugle contre la Russie, et ses alliés, comme la Serbie ou la Syrie. Derrière celle-ci se profilent dâimmenses intérêts économiques. Sans doute notre pays a-t-il révisé sa position depuis 2019, lorsque M. Macron avait évoqué la « mort cérébrale » de lâOtan, mais on a encore vu à propos du Haut-Karabakh ou Artsakh, à quel point, la diplomatie du verbe se révélait impuissante. Les gestes et les actes seuls comptent. Lâarrivée probable des démocrates à la Maison Blanche avec leur obsession antirusse et leur soutien aux Frères Musulmans lors du « printemps arabe » devrait conduire la France à réinventer sa stratégie dâalliance à revers.
C.V.
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