« Conservateur, voilà un mot qui commence bien mal » a écrit Thierry Maulnier, qui nâétait pas très progressiste. Le ton est donné : dans notre imaginaire, la qualité de « conservateur » est⦠un défaut qui, au mieux, fait passer pour un âne, au pire pour un salaud. Câest à comprendre ce discrédit intellectuel et moral que je veux consacrer ce propos, sans tomber dans ce travers, si fréquent, de limiter ma réflexion au temps court des dernières décennies, ou même de lâépoque post-révolutionnaire, mais remonter au temps long, dans son antériorité comme dans sa durée, quâest le Moyen-Ãge. Câest là quâil faut chercher lâorigine de ce mépris général, et comme allant de soi, du conservatisme.

Il nâen a pourtant pas toujours été ainsi. à Rome, Cicéron qualifiait les conservateurs, comme lui, dâoptimates, les « gens bien », les « meilleurs », réservant son mépris et sa haine aux populares, qui voulaient faire bouger les choses. Parce quâalors, là comme ailleurs, ce qui comptait câétait le respect du mos maiorum, les habitudes des Anciens, quâil fallait sâefforcer dâimiter, avec la certitude quâon ne ferait jamais aussi bien quâeux.
Quâest-ce qui a changé ? La conception du temps. Avant lâapparition du christianisme, deux cohabitaient. Lâune supposait que le temps est cyclique, « éternel retour », comme les lunes et les saisons, « rien de nouveau sous le soleil ». Lâautre conservait la nostalgie dâun Ãge dâOr, temps heureux, paradis perdu, où les hommes « vivaient comme des dieux, le cÅur libre de soucis, à lâécart et à lâabri des peines et des misères » (Hésiode). Le Bien, le Bon, câétait alors de faire comme on avait toujours fait, en regrettant de ne pouvoir revenir dans un passé idéalisé.
Le christianisme, lui, implique une conception du temps linéaire : le Monde a été créé, puis il y a eu la chute, et la Rédemption. Nous nous inscrivons dans un temps postérieur à la naissance du Christ et antérieur à la fin des temps, qui verra son retour. à lâinverse du temps descendant quâimplique lâÃge dâOr, le temps chrétien est un temps ascendant, où lâon va dâun « moins bien » vers un « mieux ». Il permet lâidée du Progrès, dont lâHomme serait acteur.
Appliquée à la société, cette confiance chrétienne dans le progrès légitime les croyances utopiques dans les « lendemains qui chantent ».
Le christianisme, toutefois, a donné une limite à cet optimisme, avec la notion de péché originel, défendue par saint Augustin. Tout nâest pas possible à lâHomme, car il en est, depuis Adam, entaché. Nous ne pouvons, malgré tous nos efforts, nous sauver nous-mêmes, il nous faut la Grâce. Le Royaume de Dieu ne sera jamais de ce monde, dans lequel le chrétien doit sans illusion sâefforcer de participer à lâédification de la Cité des Hommes, où il ne sera jamais pleinement heureux ni reconnu. Il nâempêche que son rôle est de faire, autant quâil est possible â câest-à -dire jamais complètement - coïncider les deux Cités.
Augustin combattit Pélage, moine Breton pour qui, au contraire, lâHomme pouvait par lui-même, avec la seule force de sa volonté, accéder à la sainteté. « LâHomme est naturellement bon », Rousseau nâa rien inventé.

Ces deux positions vont chacune avoir des suites lourdes de conséquences sur notre propos, et dâabord sur le discrédit moral qui atteint le conservateur.
Lâaugustinisme, pour commencer, a été mal interprété sous le nom dâ« augustinisme politique ». Celui-ci affirmait la supériorité juridique de lâÃglise, en charge de guider le peuple des chrétiens dans sa marche vers la Cité de Dieu, sur les Ãtats, quelle que soit leur forme, gardiens de la Cité des Hommes. « La dignité sacerdotale est au-dessus de la dignité royale, comme lâor est au-dessus du plomb » (Grégoire VII). Le rôle du chef de lâÃtat était, sous lâautorité de lâÃglise, de conduire son peuple vers la sainteté, ce qui impliquait dâabord de sâefforcer lui-même dâêtre saint. Bien sûr les souverains verront les choses autrement, ce qui entraînera bien des bras-de-fer, tels la Querelle des Investitures, la lutte du Sacerdoce et de lâEmpire, la théorie des Deux-Glaives⦠Il nâempêche : quels que soient les aléas de cette rivalité notre civilisation chrétienne a été marquée par cette idée essentielle que le rôle de lâÃtat, donc du Politique, est de conduire le peuple sur le chemin que lâÃglise lui montre, de rapprocher, autant que faire se peut, la Cité des Hommes de celle de Dieu. Un chemin ascendant, donc, sur lequel il faut bien progresser, sans faire du « sur place », et encore moins revenir en arrière, ce qui serait pécher.

Passons au discrédit intellectuel qui frappe le conservateur. A lui sâoppose, de lui se moque, « lâintellectuel », qui apparut au XIIe siècle à la faveur de lâurbanisation, notamment à Paris. Câétait, à lâinstar de son prototype Abélard, toujours un clerc, un fonctionnaire de lâÃglise (pas forcément de prêtre), un « tonsuré ». Pas modeste, ainsi quâen témoigne Boèce : les philosophes (i. e. les intellectuels) « sont naturellement vertueux, chastes et tempérants, justes, forts et libéraux, doux et magnanimes, magnifiques, soumis aux lois, détachés de lâattrait du plaisir ». Ils se sont, à partir du XIIIe siècle, regroupés dans des universités, institutions dâÃglise, rattachées à lâévêque puis, après quâelles sâen furent affranchies par la grève, au pape. On y enseigna, pendant tout le Moyen-Ãge, la scolastique, cette discipline qui consistait à concilier la théologie chrétienne avec la philosophie grecque, notamment celle dâAristote.
Elle a laissé, Rabelais y a contribué, une mauvaise réputation, pourtant le médiéviste Jacques Le Goff la définit comme « maîtresse de rigueur, stimulatrice de la pensée occidentale [à qui elle fit faire] des progrès décisifs ». Quitte à définir les membres de la Sorbonne comme « des intellectuels imbus dâeux-mêmes, incapables de se départir de leur morgue de savants ». Cette intrinsèque cléricalisation de lâintelligence nâa pu que contribuer à la promotion de ce temps vectoriel ascendant quâest le temps chrétien, et au discrédit intellectuel de ceux qui ne sây inscriront pas.
Les rois, dans leur prudence, vont tenter de museler ces forces subversives, en France en nationalisant progressivement lâÃglise à partir de Charles VII (« gallicanisme ») et en reprenant en main lâUniversité sous Louis XI.

Quant au pélagianisme, il ressurgit à la Renaissance, avec lâHumanisme qui remit lâHomme, au lieu de Dieu, au centre de lâunivers, à lâimage du dessin de Vinci, inspiré de Vitruve, ou encore de cette sentence de Protagoras : « lâHomme est la mesure de toute chose ». LâHomme est perfectible, il nâa plus besoin de la Grâce pour se sauver lui-même, et rien ne sâoppose à la mise en Åuvre dâune société parfaite. Dans son Ãloge de la folie, Ãrasme affirme que lâapplication des principes évangéliques sâimpose dans la vie publique comme dans la vie privée.
La tâche essentielle de lâÃtat, dont les dirigeants se doivent dâêtre exemplaires, sera de former un peuple chrétien.
Thomas More imagine dans son Utopie une société qui doit autant à Platon quâà lâÃvangile, et qui ressemble au communisme. Câest aussi lâépoque de la Réforme, nombre de mouvements protestants, comme les hussites ou les anabaptistes, mélangeant politique et esprit évangélique, Munzer à Munster, « Nouvelle Jérusalem », ou Calvin à Genève. Il sâagit pour le Politique de mettre lâHomme en chemin, vers une Cité de Dieu beaucoup plus fortement confondue avec la Cité des Hommes. Le péché de conservatisme est désormais doublé dâun crime.
Cette deuxième dynamique sâest très tôt opposée à lâÃglise, qui a commencé dâapparaître à la fois comme un obstacle, et comme une concurrente. Sceptique quant à toutes les utopies, elle nâaccepte pas que tous les moyens soient mis en Åuvre pour tenter de les faire advenir. Câest alors que sâopère un renversement des fronts, lâÃglise se trouvant accusée de conservatisme par ceux qui parviendront à porter leurs idées au pouvoir, avec la Révolution. Celle-ci se donnera tous les moyens pour les mettre en Åuvre. Il en est résulté lâesprit de gauche, un tranquille mélange de supériorité morale et de prétention intellectuelle, toujours indulgent envers les utopistes, quelque sang quâils aient sur les mains⦠Et les conservateurs, câest-à -dire ceux qui continuent, avec saint Augustin, et avec lâÃglise, à penser que le Royaume de Dieu nâest pas de ce monde et quâil nâappartient pas à lâÃtat de tenter de le faire advenir⦠Méprisés et condamnés par des clercs qui persistent à se prendre pour des curés.
J-F. C.
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