Cette chronique aborde ici deux domaines qui me tiennent à cÅur, lâhistoire et la psychologie, sous un angle inusuel, la reconstitution historique dâune époque, celle du Risorgimento et de lâunification italienne, autour de la vie tragique de lâhéroïne du récit, et un roman en forme de roadtrip au bout de la nuit, deux sagas dont les auteurs et les personnages centraux sont des femmes.
Lâextraordinaire sÅur de Sissi

Marie Sophie Amélie en Bavière, née Wittelsbach, vit le jour le 5 octobre 1841 à Possenhofen, dans le district de Starnbeg, en Haute-Bavière. Elle est la sÅur cadette de la célébrissime Sissi, qui devint lâimpératrice Ãlisabeth dâAutriche et reine de Hongrie, de Bohême et de Lombardie-Vénétie, après quâelle eut épousé, à lââge de 16 ans, lâempereur François-Joseph Ier, le 24 avril 1854.
Le récit de Lorraine Kaltenbach est doublement biographique. Il raconte le destin tragique de celle que Proust, dans A la recherche du temps perdu, baptisa « la reine soldat » et qui fut « princesse par la naissance, reine par le mariage et héroïne de roman par le caractère », et en même temps il relate la quête de lâauteure en vue de retrouver la trace de la fille de son héroïne, une nièce cachée de Sissi.
A 97 ans, la grand-mère de lâauteure, « un petit chef dâÅuvre de civilisation » baigné dans lâeffluve de son parfum Calèche dâHermès si prégnant quâil lâannonçait avant même quâon ne lâaperçoive, lui révéla lâexistence de Daisy, fruit des amours entre la reine de Naples et un Français curieusement enrôlé dans les zouaves pontificaux au début des années 1860 alors quâil était de souche huguenote, Emmanuel de Lavaÿsse, un cousin.

à son époque, Marie-Sophie en Bavière connut gloire et célébrité. Elle fut une égérie de Proust, dâAlexandre Dumas, dâAlphonse Daudet, de Gabriele dâAnnunzio. Sa parenté avec Sissi et son mari, lâEmpereur dâAutriche, et sa beauté en faisaient un parti convoité. En 1858, le roi Ferdinand II des Deux-Siciles, très affaibli par la maladie, demanda la main de la sÅur cadette de lâimpératrice pour son fils aîné, François, duc de Calabre, qui ne tardera pas à lui succéder.
Chassés de Naples par les Chemises rouges de Garibaldi, que soutenait le fourbe Victor-Emmanuel II (1820-1878), roi du Piémont-Sardaigne, duc de Savoie et comte de Nice, avant quâil ne devienne avec lâunification italienne roi dâItalie du 17 mars 1861 jusquâà sa mort, François II et Marie-Sophie se réfugièrent dans la citadelle maritime de Gaète, bientôt assiégée, impitoyablement bombardée par seize mille Piémontais commandés par un général cruel qui nâhésita pas à faire contaminer les puits dâeau en y jetant des charognes dâanimaux. Des Italiens combattent des Italiens. dâAnnunzio parlera de ce siège comme de celui de toutes les horreurs.
Marie-Sophie sây conduisit de manière héroïque. à ceux qui lui conseillaient de se mettre à lâabri, elle rétorquait, songeant peut-être à son mari : « Puisque les hommes manquent de courage, il faut bien que les femmes en montrent un peu ». Quoi quâil en fût, le couple royal des Deux-Siciles dut quitter son dernier bastion et se retirer auprès du pape dans ce qui restait des Ãtats pontificaux.
François, jeune homme insignifiant, apparemment plus intéressé par les ouvrages de piété et la vie des saints que par la vie tout court, ne parlant pas lâallemand alors que sa femme dâorigine bavaroise ne parlait pas lâitalien, lui souffrant dâun phimosis qui lâempêchait de consommer le mariage, fit que la jeune femme, qui nâa pas encore 20 ans, rapidement sâennuiera.
Elle sâéprit dâun jeune zouave pontifical que lâon croira longtemps être un aristocrate belge, alors quâil était français, Emmanuel de Lavaÿsse, dont Marie-Sophie tomba enceinte. Sa famille la cacha en Bavière et lui fit accoucher discrètement dans un couvent dâAugsbourg dâune petite fille.

Marie-Sophie a 21 ans quand, en pleine « question romaine », naît Daisy, laquelle vécut à Paris et effectua de longs séjours près de Revel, dans le château de Garrevaques, appartenant depuis le XVe siècle à la famille de la narratrice. Câest cette partie française de lâépopée de la « reine soldat » et de son enfant cachée qui constitue lâessentiel du récit instruit et captivant de Lorraine Kaltenbach.
Plus immortelle que moi
Câest à un tout autre type de saga quâinvite la romancière et scénariste Sophie Henrionnet dont ce roman à mi-chemin entre Thelma et Louise et Vol au-dessus dâun nid de coucou nâest pas le premier et un précédent paru aux Editions du Rocher, Sur les balcons du ciel, lui avait valu un commentaire amical et louangeur de Virginie Grimaldi (« Ce roman est un bijou. Ne passez pas à côté ! »).
Mathilde, le personnage central de Plus immortelle que moi, est du 4 mai, « pile entre les ponts ». « Jâai toujours eu la sensation de rendez-vous raté avec le monde », confie-t-elle, tout juste passé le cap des quarante ans, à sa psychiatre, car Simon, son mari, se moquerait de ce quâil qualifierait de nombrilisme et pour son fils Ruben cela fait déjà un certain temps que sa mère appartient au monde fossile.

Son existence dâavant « Les Airelles », un « institut de repos », balançait de saison en saison entre le marron terne et le beige sans saveur. Elle ignore si sa vie dâavant pourra un jour reprendre son cours, ni si câest souhaitable. Toujours la première arrivée à lâofficine de pharmacie où elle est employée, la seule à se garer docilement sur les places dédiées au personnel, celle qui poussait le vice à emporter chez elle les sauvegardes du système informatique, elle nâest pourtant que pharmacienne assistante, pas même propriétaire des lieux, alors quâelle est titulaire dâun doctorat.
Mathilde vous fait découvrir avec humour, émotion et lucidité au fil du journal que sa psychiatre lui a conseillé de tenir, les lignes de faille de son existence arrivée à ce cap critique de la quarantaine en plein burn-out, les détours insolites, au propre comme au figuré, de sa schizophrénie et les étonnants personnages qui la peuplent.
T.G.
RÃFÃRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
1. Le secret de la reine soldat, Lâextraordinaire soeur de Sissi, Lorraine Kaltenbach, Editions du Rocher, 304 pages.
2. Plus immortelle que moi, Sophie Henrionnet, Editions du Rocher, 204 pages.
Partager cette page