Il est important de sâattacher aux mutations en cours. Et reconnaître que la fin DâUN monde nâest pas la fin DU monde. Il convient donc de penser le changement de paradigme en cours. Ce dernier est dâailleurs peu pris en compte par les intellectuels français. Câest bien sûr différent dans dâautres pays. On quitte la « Galaxie Gutenberg » pour un autre univers qui reste à évaluer et à apprécier. Comme tout changement de paradigme, la galaxie Internet (la cyber culture sous ses diverses modulations), représente une mutation fondamentale, câest cela que, faute de mieux, on peut nommer : postmodernité.
Ce quâil est convenu dâappeler la modernité, du XVIIème à la moitié du XXème siècle, avait pour caractéristique essentielle de vouloir/pouvoir tout maîtriser (« Lâhomme maître et possesseur de la nature » cartésien). Pour la postmodernité naissante, ancrée dans la galaxie Internet, ce sentiment de maîtrise : économique, sociale, politique, est saturé.

Une expression de Teilhard de Chardin me paraît intéressante. Il parle de noosphère. La noosphère est une « sphère de lâesprit », de lâesprit collectif. Ce nâest plus ce à quoi nous avait habitués la modernité privilégiant le fameux « cogito ergo sum », je pense donc je suis. La pensée commune, les idéologies « tribales » : forums de discussion, réseaux sociaux, sites communautaires, voilà autant dâaspect de la mutation en cours.
Tout à coup, on voit bien que lâindividu ne pense pas mais « quâil est pensé », « on » le pense. Ce passage du « je » au « nous » est pour moi un changement fondamental dans notre société. Il convient de le constater et de lâanalyser.
Or nos instruments théoriques ne sont pas forcément les meilleurs pour le faire. Mon hypothèse est quâil y a dans cette mutation technologique quelque chose qui va rejouer des choses anciennes. En effet, on nâose pas trop le dire, mais lâessentiel de ce qui se passe sur internet concerne les préoccupations philosophiques, religieuse, érotiques, toutes choses « archaïques » (câest à dire premières, fondamentales). Il sâagit là dâun retour qui mérite attention. Très précisément en ce quâil met lâaccent sur un indéniable « idéal communautaire ».
Pour ne prendre quâun exemple parmi bien dâautres : un chercheur du CEAQ ( Centre dâÃtude sur lâActuel et le Quotidien, www.ceaq-sorbonne.org) faisait une recherche sur la musique techno développée par un petit groupe à Albi. Il note que, Internet aidant, ce groupe a fait la connaissance dâun autre petit groupe de Bratislava, qui faisant le même type de musique techno. Reprenant mon hypothèse concernant le « temps des tribus »(1988), il montre comment des relations « tribales » dâhospitalité et dâéchanges multiples vont sâorganiser entre Albi et Bratislava.
Câest à partir de là que jâai proposé ma définition de la postmodernité : « synergie de lâarchaïque et du développement technologique ». Ce type dâexpérience rejouant, en effet, les échanges pouvant exister dans les sociétés primitives ou médiévales peut être caractérisé par un « enracinement dynamique ». Pour le dire en termes imagés non plus la flèche du temps progressiste, ni le cercle réactionnaire, mais la spirale de la « progressivité ».
On peut aussi illustrer la « reliance » existant entre ces deux groupes de musique techno, par ce qui se passait, à cette époque par bien des aspects, semblable à la nôtre : le IIIème ou IVème siècle ; ce que lâon appelait, lorsquâon nâavait pas peur des mots : le « décadence romaine ». Il faut, en effet, analyser les mutations sur la longue durée. Câest pour cela que la vraie pensée prend du temps.
Dans la décadence romaine, donc, on voyait tomber quelque chose, puis émerger autre chose. Il y avait à lâépoque trois cultes essentiels : Orphée, Mythra, le Christianisme. Le Christianisme était plutôt la religion des « gens de peu ». Mythra, par contre, était celle des « gens importants ».

Et les historiens des religions, par exemple Renan, montrent que le Christianisme va « sécréter » une idée intéressante : le dogme de la « communion des saints ». Le petit groupe chrétien de Milan était uni, en esprit, à celui de Lutèce, de Lyon, de Rome, de Narbonne, etc. Et câest cette idée qui va balayer les deux autres cultes. On peut, ainsi, dire quâinternet, est la « communion des saints postmodernes ». Les microgroupes dâAlbi et de Bratislava sont éloignés dans lâespace mais unis spirituellement dans une préoccupation commune. Voilà ce qui est en train de recréer du lien social. Câest cela la mutation de fond sociétale : les idées sont collectives et notre temps voit la reviviscence, après la parenthèse (époque) moderne, dâun « relationnisme » archétypal. Ce qui prévaut, est non le « primum individuationis », mais bien le « primum relationis ».
Les divers observateurs sociaux sâaccordent sur le fait que les temps modernes ont débutés il y a trois siècles et demi. Certaines évaluations estiment quâun cycle dure entre trois siècles et trois siècles et demi. Câest cela la longue durée : XVIIème siècle affirmation du « cogito » cartésien, XVIIIème siècle développement de la philosophie des Lumières, puis le XIXème qui est le grand siècle de la modernité et qui voit la formalisation des institutions sociales, ce que les travaux de Michel Foucault ont bien montré. Ce modèle a bien fonctionné jusquâen 1950. Par après commence sa décadence, et donc lâémergence de lâépoque postmoderne. Puis-je, à cet égard, rappeler quâen grec le mot époque veut dire parenthèse. Lorsquâune parenthèse se ferme une autre sâouvre ! Contre le linéarisme propre au progressisme moderne, cela nous oblige à penser, avec rigueur, le devenir cyclique du monde : le « corsi e recorsi » de G. Vico !

Puis-je rappeler une remarque de Lévi Strauss : « Lâhomme a toujours aussi bien pensé ».1 Ce qui met lâaccent sur des structures invariantes. Lévi-Strauss a développé comme Gilbert Durand2 un chemin de pensée privilégiant lâanalyse des archétypes invariants. Ensuite seulement viennent les modalités ou modulations de ces structures. Chaque invariant prend telle ou telle forme à tel moment. Câest ainsi, que tout au long de la Modernité ce qui être privilégié câest la Raison et ses multiples modulations. Les grands systèmes à partir de Descartes ont développé lâidée que lâhomme est maître et possesseur de la nature. A partir du XIXe siècle, avec la naissance des grands systèmes sociaux, cette pensée rationnelle va aboutir à une action politique. Ainsi est née la volonté de changer le monde, dont les « théories de lâémancipation » sont de bonnes illustrations.
Il y a eu ce grand moment où ce qui était important dans la pensée câétait la raison. Il est dâautres moments où lâintelligence (intelligence vient de intelligere : ce qui rassemble les choses éparses, les morceaux) ne met pas seulement lâaccent sur la raison, mais sur lâentièreté de lâêtre. Hypothèse que jâai développé dans mon livre : Eloge de la raison sensible3. Il sâagit là dâun oxymore soulignant que le rationalisme moderne est, avant tout, schizophrénique. Il coupe, dissèque, analyse ! Câest uniquement le cerveau qui est sollicité. Alors quâà dâautres moments â câest ce qui est en jeu en ce moment avec la noosphère â on revient vers une démarche unissant la raison et les sens. Nous retrouvons une pensée de Joseph de Maistre : la droite raison et le bon sens réunis. La « libido sciendi », ce désir du savoir, entrant en connexion avec la « libido sentiendi », la capacité de sentir !

Jâaime beaucoup lâidée de connaissance. Il existe une ambiguïté sur son étymologie : cum nacere ou cum nocere. Naître avec, ou savoir avec. Il nâest pas important de trancher. Ce qui est intéressant câest ce « penser avec » et plus profondément encore, câest le cum nacere : je nais avec ce que je décris, ou le cum nocere : je connais avec ce que jâappréhende. La grande idée cartésienne consistait à dominer le Monde. Avec la notion dâentièreté, au contraire, se développe lâidée dâun feed-back, dâune réversibilité. Mon regretté ami Jean Baudrillard, avait bien montré le mécanisme dâinteraction qui est le propre des technologies contemporaines. On peut dire ainsi que le monde contemporain en rejouant lâintelligence collective retrouve une connaissance anthropologique dâorigine archétypale.
Baudelaire appelait Dieu : « le plus grand des paranoïaques ». Il est, peut-être, possible dâappliquer, dâune manière humoristique, à la modernité cette étiquette. Et ce en rappelant le sens étymologique du mot : para noiein (penser par en haut). Câest lâaffirmation de la verticalité. Les intellectuels sont devenus les avatars de la déiité et il y a dans lâattitude de lâintellectuel purement rationnel de la paranoïa. Lâavatar est lâintellectuel qui se prend un peu pour un petit dieu : sachant comment lâon doit penser et lâon doit agir : retour de lâinquisition. Câest cela la « logique du devoir être ». Et lâagressivité, voire la méchanceté, régnant dans le tout petit monde universitaire, ne sont que les conséquences de la paranoïa. Ce nâest pas ma sensibilité théorique . Il me semble quâil faut faire preuve de plus dâhumilité, et reconnaître quâil y a de lâhumus dans lâhumain. Avoir lâhumilité dâaccepter lâhumus dans lâhumain.
Câest, dâailleurs, en poussant jusquâau bout cette raison paranoïaque que lâon aboutit, pour reprendre une expression de Heidegger, à la « dévastation du monde », qui nâest que la conséquence logique du mythe du progrès. Câest à lâopposé dâun tel progressisme que jâai essayé de développer lâidée de la « progressivité », montrant en quoi raison et sens peuvent cohabiter ensemble ( cf. La violence Totalitaire, 1979) .
Et câest bien à lâencontre dâune telle « paranoïa » que ce développe la vitalité juvénile de la jeunesse dâaujourdâhui. Ils nâont pas le même type de culture que moi, câest évident, mais en même temps ils ont une culture que je ne peux pas méconnaitre. Je donne un exemple : il y a 10 ans, quand je faisais mon cours à lâamphi Durkheim il sâagissait dâun cours magistral, « surplombant ». De nos jours ce nâest plus possible car les auditeurs sont avec leur micro-ordinateur et peuvent rappeler, en temps réel, que le professeur se trompe par exemple sur telles dates ou sur la justesse de telle citation de Hegel etcâ¦. Là câest une forme de richesse, qui est celle de lâhorizontalité. à la « loi du Père est en train de succéder la « loi des frères » ou celle des « pairs ». Une telle interactivité devait purger les intellectuels, de cette extraordinaire prétention du savoir surplombant.
Câest ce que montre le retour des « tribus ». Je précise quâil sâagit là dâune métaphore , car la tribu postmoderne était assez éloignée des tribus telles que les analysent les ethnologues. Pour eux, à juste titre, les tribus sont inscrites dans le temps long, le sol, le sang etc. La métaphore (et non de concept) de tribu postmoderne consistait à rendre attentif au fait que la société unfiée, la République Une et indivisible, voire le fameux « contrat social », tout cela était saturé ! Puis-je rappeler que lorsquâon commence à parler, au XVIII em siècle de « contrat social », câest pour décrire, tout simplement, un être-ensemble rationnel. Ainsi par exemple, quand les Japonais ont cherché à traduire les philosophes français au début du XXe siècle, ils avaient du mal à traduire le mot » social » car la réduction du vivre âensemble à sa seule rationalité leur était étrangère.
On voit, au travers de lâexpression « contrat social », à quel point lâEurope en général et la France en particulier ont pu être les créatrices de la modernité. Câest à dire dâune société Une . Ce quâavait bien formulé Auguste Comte lorsque, parlant de la société, il dit « : « reductio ad unum ». Par après, câest au bout des baïonnettes des soldats, dans les cales des bateaux des marchands et avec lâappui des missionnaires que les Européens ont transporté au monde entier cette idée de dâune société Une et du Contrat social qui en est lâexpression.
Or il se trouve que depuis quelques décennies on assiste au retour du sentiment dâappartenance, à lâimportance de lâémotionnel et des affects en général. Câest pour cela que la métaphore de « tribu » me semble opportune. Câest ce que jâai analysé dans mon livre Le temps des tribus4. Temps des tribus sâappuyant sur le développement technologique !
Mais que peut-on entendre par « tribu » ? Il sâagit, tout simplement, du partage dâun goût. Que ce soit des goûts sexuels, musicaux, religieux, sportifs, consommatoires etc⦠Et à la différence avec lâethnologie classique, la personne plurielle virevolte dâune tribu à lâautre. Comme en amour, on peut avoir des sincérités successives. Et suivant la tribu à laquelle on sâagrège. Dès lors la société ne peut pas être « réduite à lâunité » mais, au contraire, se présente sous la forme dâun patchwork. Ainsi la « res publica », la chose publique, devient une mosaïque cohérent les formes diverses que revêt le vivre-ensemble. De même puis-je rappeler la définition, que jâai déjà indiqué, de la postmodernité : synergie de lâarchaïque et du développement technologique. Avec les réseaux sociaux, les sites communautaires etc. on voit se réaliser une de conjonction de la cyberculture et du partage dâun goût. Voilà pourquoi je parle de tribalisme. Câest en ce sens que le virevoltement dâune tribu à une autre est une marque de la postmodernité. Celle-ci a comme « caractéristiques essentielles » : lâhédonisme, le tribalisme et le nomadisme. Ce sont des archétypes que lâon voit revenir. Ainsi, à titre dâexemple, on peut rappeler que 70% du trafic internet est le fait de sites religieux, érotique, philosophique, ou lié au concept de développement personnel.
Tout comme le tribalisme, le nomadisme repose sur le fait que lâon « surfe », lâon passe dâun groupe à un autre, dâune « tribu » à une autre. Câest cela lâacivité essentielle repérable sur internet. On peut traduire cela, en reprenant une idée dâHeidegger, par la liaison du poète et du philosophe, Ces deux sommets ne sont pas si éloignés lâun de lâautre. Les internautes vivent cette conjonction, là où nous lâavions auparavant « séparée ». La pensée moderne est une pensée de la séparation. Si je reprends un concept de Freud, il sâagit de la « spaltung », de la coupure. Cette séparation ne faisait que traduire ce qui est la première phrase de la Bible : « Dieu sépara la lumière dâavec les ténèbres ». On a là , ab origine cette idée de séparation avec le culte de lâefficacité, de la science. Dâoù la dychotomisation du monde : culture/nature, corps/esprit, matériel/spirituel etcâ¦
Actuellement, une conjonction est en train de se faire. Le fait que lâartiste et le philosophe soient liés organiquement ne mâétonne pas. Sur internet on retrouve alors, « de facto » cette conjugaison. Celle, en particulier perceptible chez les jeunes générations, dâun corporéisme mystique, dâun matérialisme spirituel et autres oxymores de la même eau ! Puis-je revenir sur une de mes obsessions théoriques ? qui est la saturation de lâindividu ou de lâindividualisme épistémologique ayant caractérisé la modernité. En effet, la tribu câest quand le « je » sâexhausse en « nous ». Il est frappant de voir comment nombre dâobservateurs, de journalistes, continuent de répéter cette petite phrase témoignant de la sottise ambiante : « compte-tenu de lâindividualisme contemporain » etc. Alors quâil suffit de se promener deux minutes dans la rue pour voir que les jeunes sont toujours en relation, technologie aidant et numérique, avec dâautres. Ce soi-disant individualisme est une idée convenue, une incantation quelque peu obsolète.

Il sâagit dâune « invention » moderne. On peut dater la naissance de lâindividualisme avec le cogito cartésien affirmant le paradigmatique : « je pense donc je suis dans la forteresse de mon esprit ». Ensuite vient la Réforme protestante. La Bible étant traduite en langue profane et grâce à lâimprimerie ( la galaxie Gutenberg), chacun peut avoir accès à son Dieu. Et ce directement, sans la médiation de clercs patentés interprétant le texte sacré. Enfin, à lâorigine de cet individualisme, il y a la philosophie des Lumières. Un bon exemple en est lâEmile5 de Jean-Jacques Rousseau. Roman dâéducation reposant sur lâidée que : lâanimal que lâéducation a réussi à humaniser, ce petit enfant, barbare, qui a été civilisé, est devenu un individu autonome ». « Auto-nomos » veut dire quâil est sa « propre loi ».
Voilà les trois moments de lâ« invention » de lâindividu au début de la modernité. Le « contrat social » prend la suite : étant capable de faire ma propre histoire et je vais « contracter » avec dâautres individus « autonomes » pour faire lâhistoire du monde ». Cet individualisme est le squelette du corps social, le pivot à partir duquel se structure la prévalence de la Raison, le « contrat social » et le Progrès. Câest ce développement conduisant à lâémergence de lâindividualisme qui aboutit au fameux « principe de réalité » dont la logique est économique : à un enfant voulant faire de lâart on répond « fais dâabord ton droit », ou « ta médecine ». Voilà le principe de réalité : ne se préoccuper que dâune activité sérieuse apportant un salaire conséquent ( ou supposé tel). Lâindividualisme a ainsi réduit le Réel à sa dimension économique, politique ou sociale. Le Réel est beaucoup plus riche : il est gros de fantasmes, de poésie, de fantasmagorie, de rêve⦠Ce dont la « personne » ( persona : masque) est lâexpression.

Câest cela que pressent, intuitivement Rimbaud. Dans le « je est un autre »6 rimbaldien, nous redécouvrons lâidée de personne : « je suis ceci et cela » et non pas « ouâ¦ou ». Lâindividu est la cause et lâeffet du « principe de réalité », alors que la personne trouve son expression dans le Réel, câest à dire dans le fait de pouvoir rêver, fantasmer, penser etc... Internet favorise, bien entendu, ces fantasmes et fantasmagories.
Jâai, dans ma thèse dâÃtat, montré lâimportance des rites et des mythes ( cf « La Conquête du présent, 1979). Ce nâétait pas à la mode à lâépoque. Jâexposais pourtant des choses simples de la culture populaire. Par exemple en allant au travail on sâarrêtait pour boire, au bistrot le « petit blanc du matin », ou le café. On stoppait, ainsi, un moment, le temps qui passe. Certes, on perdait sa vie à la gagner, mais le rituel du « petit blanc » était une manière dâhoméopatiser cette mort de tous les jours quâest le travail.
Cela a quelque peu disparu car lâon assiste à une asepsie de la vie sociale. Mais dâautres formes de rites naissent. On est en présence dâune religiosité quotidienne. Rituel religieux quâil ne faut pas réduire dans le sens de la liturgie classique. Sur internet nous sommes face à une multitude de rites comme. Comme jadis, dans certains cafés, on ne peut pas entrer seul, il faut être initié. Il y a des rites de passage. On ne peut être intégré que si lâon sait dire ce quâil faut dire. Le rite, câest ainsi ce qui rend visible une force invisible, en lâoccurrence la force de la tribu, du groupe, du site communautaire. Ces rites, que le « rouleau compresseur du rationalisme avait évacué, sont en train de ressurgir. En effet, le rite met en jeu lâentièreté de lâêtre et pas simplement lâintelligence purement rationnelle. Il représente une forme instinct intuitif. Il sâagit de savoir « sentir » des choses. Si nous ne suivons pas ces rites, nous sommes exclus de la tribu et du groupe du réseau social. Les réseaux sociaux témoignent dâun tel processus !
Le rite digital conforte le champ social. Il rend visible ce qui est invisible. De ce fait, il ralentit la mort, la repousse. En effet, cette répétition, cette redondance que lâinternaute y trouve lui fait vivre un instant éternel. Stricto sensu : non plus une éternité à venir, dans une paradis céleste ou terrestre, mais , par la « bonne occase », dans lâopportunité, une éternité vécue au jour le jour . Dans les réseaux sociaux les rituels retrouvent une force et vigueur indéniable ! Allons plus loin, on peut dire, pour paraphraser L.Bloy, que « tout est admirable ». Après on observe comment cela sâexprime . Ainsi, dans un numéro des « Cahiers Européens de lâImaginaire » ( CNRS Ãditions. 2014) on traitait de la « Techno Magie ». En montrant comment, paradoxalement, la technique « re-magifie » le monde. Nous avons par rapport à ces objets techniques un rapport magique comparable à celui des tribus primitives. Par exemple, câest en fonction de la possession ou non de telle marque de smartphone que lâon peut être , ou pas, intégré à la tribu.
Il y avait, il y a 2 ou 3 ans, une publicité instructive mettant en scène un jeune couple. Tous deux beaux comme des dieux. La jeune fille est en nuisette, le garçon en sous-vêtements. Ils sont là , assis sur le canapé. La fille nâétant pas contente car le jeune homme, vissé à son écran, ne sâoccupe pas dâelle. Elle va alors jeter par la fenêtre la Box. Ce qui est lâexpression typique dâune attitude émotionnelle. Tout simplement parce que cet objet, entre eux, ne permet pas relation affective ou sexuelle attendue. Câest ainsi quâon peut qualifier la « techno-magie ». Nous avons par rapport à ces objets qui ne sont pas inertes, des attitudes émotionnelles. Ce qui nous induit à penser que les objets de la technologie jouent le rôle du totem. Dans les tribus, il permettait de sâagréger autour de lui et avec lui. Je crois quâaujourd'hui la techno-magie renvoie à ce type de signification dâamour ou de haine, de vivre avec ou de violence.
Concernant la violence, mon hypothèse a toujours été de considérer quâil nây a pas assez de violence dans nos sociétés. Et quâen évacuant les formes ritualisées de violence on favorise le développement dâun ennui mortifère. En effet, câest quand on ne sait pas ritualiser la violence que celle-ci devient perverse, « per via ». Elle devient sanguinaire et immaîtrisable.
Les sociétés équilibrées sont celles qui savent, dâun savoir instinctif, se « purger » par la « catharsis ». Il faut que cette agressivité, cette part obscure, cette «part « maudite » qui, aussi, nous constitue, il faut que « ça » sorte. Câest quand « ça » ne sort pas que « ça » devient pervers. Ainsi, lâon peut considérer que les 36 000 voitures brulant sur les pourtours de nos villes, les jeux de strangulation dans les cours des écoles, les carnages, tel celui de Charlie Hebdo, etc., tous ces faits sont la conséquence dâune société aseptisée.

Nos sociétés sont comme des hôpitaux, parfaitement aseptisés : on rentre pour se faire soigner un bras cassé et on en sort avec une maladie nosocomiale, autrement plus grave ; une septicémie généralisée.
Nous avons oublié que notre espèce est animale : lâanimal humain est, aussi, animal. Il faut, donc, savoir gérer cette énergie, ce dynamisme. Violence vient du mot « vis » qui signifie force en latin. Il faut, donc, apprendre à gérer cette « force » (violence) individuelle et collective. Ainsi, il nâest pas « inutile » quâil y ait tout et nâimporte quoi sur Internet : « ça » purge. Lâinterdiction nâest, jamais, judicieuse ! Câest la vieille idée de la catharsis. Câest une sagesse populaire que la philosophie aristotélicienne reprend à son compte dans lâidée de purgation. Si on ne sait pas « purger » Il y a explosion. La force dionysiaque se retrouve, contemporainement, sur le net. Sur le net on peut voir et lire nombre de « saloperies ». Mais ce nâest pas, forcément, une mauvaise chose. Car cela peut permettre dâéviter le passage à lâacte. Câest ainsi que lâon peut dire, pour rendre compte de cela, câest quâil y a, sur le net une forme dâ « homéopathisation » de la violence. Et câest quand il nây a pas cela quâil y a passage à lâacte.
En bref, lâanimal humain a besoin de ritualiser la violence, câest à dire de la canaliser. Ce qui est le cÅur battant du mythe de Dyonysos. Premier acte : cela se passe à Thèbes, cette ville très bien gérée. Câest un technocrate qui la dirige. La ville a racheté le fait de ne plus mourir de faim par celui de mourir dâennui !

Deuxième acte : les femmes conduites par Agavé vont chercher ce métèque absolu quâest Dionysos. Il est un ambiguë sexuel : à la fois lâéphèbe androgyne et le grand gaillard barbu. Ce nâest pas un dieu « ouranien », tourné vers le ciel, mais « chtonien ». Câest à dire de cette terre-ci : « autochtone ». De plus câest un « étranger » , il est de Thessalie ; de lâautres côté de la Méditerranée. Troisième acte : les femmes le ramènent donc, Dionysos dans la cité, ce sont les fameuses « dionysies », les « bacchanales ».
Le sang coule a minima : le technocrate, Penthée, est mis à mort. Câest tout. Alors la cité retrouve son âme. Elle est réanimée.
Voilà un mythe fort intéressant en ce quâil montre quel peut être traitement homéopathique de la société. Et dâune manière métaphorique, on peut dire quâInternet permet un tel « traitement ».
Nâoublions pas quâil existe des totalitarismes stricto-sensu, par exemple : nazisme, communisme, etc. Mais quâil y a aussi des totalitarismes « doux », la démocratie en fait partie. Les responsables disent au peuple : « tu te tais et je prends soin de toi ». Les démocrates ont emprunté les habits de Big Brother ou du Meilleur des Mondes. Mais lâidéal démocratique est en voie de saturation, et lâon assiste, avec « crainte et tremblement » à lâémergence dâun idéal communautaire. La cyberculture y participe : les nouvelles formes de solidarité, de générosité en témoignent.
Sur Internet comme il y a le meilleur et le pire, les discours se relativisent de facto. Il est intéressant de constater comment tous ces sites se répondent. Ce phénomène interdit, à mon sens, le totalitarisme puisquâil y a confrontation des multiples convictions fanatiques, violentes, intolérantes. Ces intolérances se contredisent et donc se relativisent.
Jâexagère volontairement un peu mais je pense quâil faut que tout soit permis, câest ainsi que lâensemble se contrebalance, se relativise et évite lâhégémonie totalitaire. Une nouvelle manière dâêtre ensemble, fondée sur de multiples éthiques est en train de naître dans lâère et à lâheure du numérique. Câest au XVIIIème que lâon commence à théoriser une morale universelle, applicable en tout lieu et en tout temps. Ce qui est concocté dans un petit canton du monde : lâEurope et la France en particulier, est extrapolé au monde entier. Et ce parce que la culture occidentale était censée représenter lâapogée dâune Raison souveraine.
Dès lors, le moralisme va, progressivement, remplacer les us et coutumes locales, et déterminer ce que « doit être » le monde. Câest Max Weber, qui reprenant une idée nietzschéenne parle dâune logique du « devoir-être ». Ou, pour reprendre un terme, quelque peu ironique de Nietzsche, une « Moraline » déterminant ce que devaient être lâindividu, le monde, la vie en société, etc. Dâoù une conception politique imposant, au monde entier les « droits de lâhomme » et autres idéologies généreuses et généralisantes. Il sâagit là de la suite logique du monothéisme. (monoïdéisme, monotonothéisme). Câest la marque de la modernité. Le mot éthique est aujourd'hui une manière plus chic de dire « morale ». Or ces deux notions, ces deux termes nâont rien de commun.
En effet, il y a une sorte dâéquivalence entre le mot « morale » et le mot « éthique ». Jâavais pourtant essayé de démontrer leur différence fondamentale dans un petit livre Morale, éthique et déontologie7.
Morale vient de mÅurs, « mores » en latin, et éthique vient de « ethos » en grec, le ciment qui est lié à un lieu, là où on habite. Câest en fonction dâun lieu quâil y a un ethos, un ciment. Puis il y a eu un glissement et lâon a considéré que le mot « éthique » était la forme grecque de la « morale ». Alors que dans son sens étymologique, lâéthique renvoie à lâidée de cimenter des êtres ensemble en un lieu donné. Le lieu fait lien.
De ce fait, autant la morale est universelle, applicable en tous lieux et en tout temps, autant il y a une éthique est particulière, elle est « tribale ». Suivant la tribu à laquelle jâappartiens jâaurai telle ou telle éthique. Pour bien comprendre la différence entre ces deux notions, prenons lâexemple de la mafia. Dans la revue de Georges Balandier8 jâavais fait un article sur la mafia. La mafia est immorale, mais elle est éthique. Je montrais combien les bandes de banlieue étaient immorales quant à la morale sexuelle, la morale civique, etc. Mais ces bandes avaient une éthique parce que leur présence créait du ciment soit du lien entre les individus qui les constituaient. Un immoralisme éthique en quelque sorte !
La morale est une, lâéthique est plurielle. Quant mot religion, il nâest peut-être plus pertinent car on peut considérer quâil y a plutôt de la « religiosité » dans lâair. Le mot « religion » renvoie encore à des grandes institutions établies : église catholique, protestante, juive, etc. Alors que nous baignons plutôt dans la religiosité, dans une sorte de supermarché où lâon va trouver : un peu de candomblé brésilien, un peu de cri primal, un peu de zen, de tantrisme, de yoga etc... Le New Age californien, en son aspect syncrétiste est, à cet égard, un exemple intéressant.
Câest en ce sens que la religiosité, les éthiques prennent le pas sur la morale universelle, ou sur les religions institutionnelles. Prenons le candomblé, ou autres cultes afro-brésiliens de possession. Sur le net vous pianotez « candomblé », vous allez trouver de multiples sites qui y font référence. Là encore, la technologie sert dâadjuvant, dâaide au développement de cette religiosité.
Mais la question demeure intacte face à un tel phénomène : comment vont sâajuster les éthiques les unes par rapport aux autres ? Le mot que je propose pour traduire cela est la « coenesthésie », qui vient dâaesthesis , la sensation, et dâun glissement sémantique entre « koïnon » : le tout, et « kinein » : la marche . Les médecins au XVIIème parlent de cÅnesthésie corporelle : être bien dans sa peau. Câest lâajustement des organes les uns par rapport aux autres et des fluides par rapport aux solides. Il y a cÅnesthésie lorsque lâon est bien dans sa peau. Les psychologues du XIXème reprennent cette idée pour décrire lâapprentissage de la marche chez lâenfant. Celui-ci est attiré par quelque chose qui brille, il se cogne, pleure, etc. Et puis tout à coup : cÅnesthésie. Il a la sensation de lâespace et du tout. Il sait marcher . Si on applique cela au corps social â mon hypothèse de travail sur le numérique et la postmodernité â on peut dire que nous sommes en train de faire lâapprentissage du vivre ensemble, de lâajustement des diverses tribus, des petites éthiques les unes par rapport aux autres.
Ãa se cogne, ça saigne, ça pleure. Nous passons de lâhomogène à lâhétérogène et nous avons à faire lâapprentissage dâun tel glissement. Ce qui , comme tout apprentissage comporte des épreuves que lâon vit dans la crainte . Crainte propre à toute mort symbolique. Deux scenarii sont encore possibles :
- soit le scénario catastrophe : tout est « foutu », câest la mort, la décadence, la barbarie.
- soit le scénario que je propose, celui de la coincidencia oppositorum : lâapprentissage de la juxtaposition des choses opposées. Qui dit apprentissage dit épreuve symbolique. Car lâHistoire nous a appris quâaprès tout il peut y avoir une harmonie conflictuelle. Lâharmonie conflictuelle que lâon retrouve dans les voutes de la cathédrale gothique reposant sur la tension des pierres les unes sur les autres. De la tension naît lâéquilibre. Voilà ce qui est en jeu : nous faisons lâapprentissage de cette harmonie conflictuelle. Mais cela ne peut pas se faire à partir de notre instrument logique et dialectique habituel : thèse, antithèse, synthèse. Cette forme dâharmonie est au cÅur même de lâimaginaire que Gilbert Durand, après Stéphane Lupasco ou Marc Beibeder, nomme « la logique contradictorielle » : un contraire ne se dépassant pas en synthèse. Ce qui est le propre du mythe ou de la vie quotidienne qui, essentiellement, reposent sur la tension.

La logique contradictorielle reconnaît quâil y a des tensions entre nous, entre les tribus, les groupes, les éthiques, mais que lâon peut penser, cependant, en harmonie conflictuelle. Ce qui a été lâintuition du « postmodernisme » architectural. Celui-ci se formalise en 1950, lorsque Roberto Venturi, écrit son manifeste : « de lâambiguïté en architecture ». Cet architecte italo-américain, en pensant à la communauté italo-américaine, sâoppose à ce quâétait lâarchitecture moderne, celle du Bauhaus, fonctionnelle, à angles droits, minimaliste et purement fonctionnelle. Ainsi il va élaborer ses immeubles postmodernistes à partir de « citations diverses ». Câest à dire une fenêtre gothique, une porte baroque, quelque chose de roman. Ces « citations » architecturales il va les emprunter à Padoue, à Rome, à Florence, en sâappuyant sur le processus dit dâanamnèse : souviens-toi dâoù tu viens.
Câest cela le postmodernisme architecturale qui a donné naissance à la postmodernité des idées : un patchwork et des racines. Ce que je nomme « lâenracinement dynamique ».
Câest en 1970, paraît le livre de Jean François Lyotard, La condition postmoderne9, qui décrit la fin des grands récits de référence. Lyotard va appliquer cette idée du postmodernisme architectural à ce quâest la postmodernité, câest à dire au patchwork de la vie. Il y a des tribus, des éthiques, et de ce fait il y a cette fragmentation. Ce nâest pas forcément catastrophique et, en plus, il y a des racines.
Il est aisé de vérifier ce que veut dire le mot « ethos » en Grec. Au-delà de la forme triviale « ciment », le mot ethos en grec veut dire « coutume ». Et lâon peut constater que lâon assiste au retour des coutumes particulières et on ne peut plus diverses : la mosaïque de lâêtre ensemble ! Dès lors on ne peut plus penser le monde selon une norme unique propre à lâoccidentalisation du monde. Occidentalisation dont on peut repérer quelques dates :
- 1868 : lâère Meiji, lâempereur ouvre ses ports aux navires Européens et fait venir les juristes prussiens et lyonnais pour écrire la nouvelle Constitution Meiji.

- 1888 : le Brésil met sur ses bannières le mot dâordre dâAuguste Comte : « Ordre et Progrès ». Voilà la consécration de lâoccidentalisation, câest à dire des valeurs qui furent concoctées en Europe : Angleterre et France, en particulier.
Dâoù la nécessité de revenir à la distinction entre morale et éthique . Il y a, de plus en plus, des situations, des moments de vie à ajuster. Reste à savoir comment on va devoir ajuster des situations contradictoires si on nâa plus la sûreté de la morale générale et si on doit penser et agir au coup par coup. Câest en fonction de cela que lâon peut considérer quâil y a une saturation du pouvoir vertical. Par contre , on peut constater la réémergence de la puissance sociétale. Quand il y a un accord entre la puissance populaire et le pouvoir politique, on peut dire , trivialement que « ça marche ». La démocratie câest ça. Actuellement, on sent un désaccord entre le pouvoir qui sâest « abstrait » de la vie réelle, et la puissance populaire qui ne se reconnaît plus en lâélite quâelle a élue et installée.
Le phénomène dâabstention est une bonne illustration du divorce existant entre les élites et le peuple. Abstention à laquelle il faut ajouter le nombre des non-inscrits sur les listes électorales, en particulier les jeunes. Ce qui fait quâun nombre conséquent de citoyens ne participent plus à la vie publique . « Cessessio plebis » dont il vaut évaluer les conséquences.
Le retour de la « puissance » sociétale sâexprime de manières très diverses : « indignados », « parti pirate », « gilets jaunes »,« podemos », , les lanceurs dâalerte et divers « Snowden », sans oublier les tribus en révolte se rappelant au bon souvenir des pouvoirs politiques, économique, intellectuels. Quelque chose qui fait que tout dâun coup, Internet aidant, une personne ou un groupe vont ameuter du monde. Les élites sont dès lors déphasées, désemparées. Un cycle sâachève, il faut savoir en tirer les conséquences. Peut-être sâagit-il du retour dâune sensibilité libertaire, retour de lâanarchie, qui est, rappelons-le, un « ordre sans lâEtat » ( Ã. Reclus). Lâanarchie est un ordonnancement des choses à partir du bas, de ces petits groupes qui vont protester, qui nâhésitent plus à exprimer leurs désaccords. On nâest plus dans lâorbe du pouvoir mais de la puissance. Le sens originel dâ« anarchie » est celui de lâordonnancement des choses, la puissance de base sans le pouvoir. Or il se trouve quâInternet développe cette dimension-là .
Un de mes livres a pour sous-titre : pour une éthique de lâesthétique10. Il sâagit de rendre attentif à lâesthétique à partir de son étymologie. Lâesthétique câest lâaesthesis, à lâorigine un terme de physiologie, qui exprime cette unité intérieure issue de lâensemble de nos sensations. Lâesthétique représente cette symbiose. Dans la tradition grecque, câétait le fait dâéprouver des émotions avec dâautres, un partage devant un tableau, une statue, une pièce musicale, etc. Et ce nâest que tardivement, au XIXème siècle, que lâesthétique a désigné lâobjet sur lequel se porte lâémotion : la statue, le temple, etc.
Ce qui était dynamique, (le fait dâéprouver, ensemble, des émotions), devient, dès lors, statique. Ainsi, à mon sens, lâ« esthétique » souligne le retour aux émotions partagées. Communions émotionnelles trouvant lâaide du développement technologique. Grâce au développement du téléphone portable, des réseaux sociaux, de Facebook, la cyberculture en général, on pouvait rassembler des gens pour des raisons politiques ou ludiques, ludiques et politiques. Lâesthétique est un « adjuvant », elle aide au numérique qui est le nouveau support de ces émotions partagées.

Lâesthétique sâexprime dans ces émotionalités sportives, musicales, religieuses, voire même ces manifestations, qui ont une dimension de communion émotionnelle. Câest moins le slogan qui est important, que lâêtre ensemble pour être ensemble « zusamen sein » (être ensemble). Il y a un mouvement esthétique dans ce qui sâest passé avec « gilets jaunes ». Tout à coup ça explose, il y a de la pulsion et ça rassemble spontanément de façon émotionnelle. Câest tout cela que lâon peut nommer : éthique de lâesthétique.
Voilà le cÅur battant de la postmodernité : à partir des lieux, du sentiment dâappartenance, de lâémotionnel et autre partage des affects, se crée un vivre âensemble pulsionnel, instinctif. Et ce, bien sûr, pour le meilleur et pour le pire. Ce qui est le tragique des cultures naissantes. Ni pire ni meilleur. Il sera. Dans le fond, le développement technologique aidant, de nouvelles formes de solidarité et générosité, proches des anciennes, sont en train de se créer et de se multiplier à lâinfini. Prenons lâexemple du « couchsurfing » : on peut désormais trouver un canapé pour dormir à travers le monde, à charge de revanche et sans bourse délier. Ainsi vont se créer des liens : des relations amoureuses, sexuelles, amicales, peu importe. Une nouvelle forme de lien social est née.
Et quâest-ce que le « couchsurfing », sinon lâhospitalité du Moyen Age plus internet ? Ce que lâon peut exprimer par la métaphore de la spirale. Prenons la notion dâ « hospitalité », qui est la vieille idée selon laquelle on trouvait toujours à manger et à coucher. Aujourdâhui, on développe la multiplicité des « co » location, working, voiturage, etc. Jâai vu un panneau publicitaire dans le métro : « 144 000 colocations à Paris. » Et la formule était splendide : « La co-location câest plus que le partage dâun toiT», en jouant sur le « T » à la fin. Câest à dire plus que la dimension économique !
Le « co » est le « cum », le partage. Je ne peux pas dire ce que sera le monde dans quinze ans, mais à lâencontre de la sinistrose, de ceux qui veulent changer le monde, jâobserve une réelle vitalité chez les jeunes générations. Curieusement, Internet, qui devait enfermer chacun dâentre nous derrière son ordinateur, favorise ce vitalisme, cette vitalité. En ce sens il y a de lâenthousiasme dans lâair :
« Ordo ab chaos » (Lâordre sort du désordre), la vieille idée alchimique réapparaît dans lâair du temps.
M.M.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1. Lévi-Strauss C. Anthropologie structurale. (Plon, 1958)
2. Gilbert Durand (1921-2012) Anthroplogue français, auteur dâune quinzaine dâouvrages sur lâimaginaire et la « mythodologie ». Fondateur avec Michel Maffesoli des Cahiers Européens de lâimaginaire (1988), CNRS Ãditions.
3. MAFFESSOLI M., Eloge de la raison sensible, Paris, Grasset, 1996.
4. MAFFESOLI M., Le Temps des tribus : Le déclin de lâindividualisme dans les sociétés postmodernes ( 1988) Paris, La Table Ronde, 2019.
5. ROUSSEAU J.-J., Emile ou de lâéducation, Paris, Flammarion, 2009.
6. Lettre à Paul Demeny. 15 juin 1871.
7. M. Maffesoli. Morale, éthique et déontologie. Paris, Fondapol, 2011.
8. Cahiers internationaux de sociologie.
9. LYOTARD J.-F., La condition postmoderne : Rapport sur le savoir, Paris, Editions de Minuit, 1979.
10. Michel Maffesoli, Au creux des apparences, pour une éthique de lâesthétique, Paris, Plon 1990.
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