Au 19e siècle, le français était langue internationale à plusieurs titres. Câétait la langue des traités, celle de la noblesse et de la grande bourgeoisie européenne, mais aussi turque, égyptienne, libanaise et dans une moindre mesure tunisienne (avant la colonisation pour ces deux derniers pays). Avec les mouvements démocratiques ou révolutionnaires, toujours au 19e siècle, elle était en train de gagner de plus larges publics.
Mais les bouleversements politiques de la première guerre mondiale et de ses conséquences jusquâà aujourdâhui lui ont coûté cher. Et en particulier les révolutions communistes.
Le communisme et la francophonie russe
Le français était très implanté en Russie, où ceux qui disposaient de quelques moyens « importaient » une nounou puis un précepteur francophone. Tolstoï, dans « Guerre et Paix » qui décrit la Russie face à Napoléon précise sans cesse « il dit en français⦠», « il revint au russe pour une plaisanterie un peu leste ». Plus tard, Alexandre Dumas se flattait dâavoir parcouru la Russie pour faire des conférences, exclusivement en français bien entendu.
La révolution soviétique a tué ou exilé les nobles et grands bourgeois francophones. Dans ma jeunesse, on parlait des vieux princes russes chauffeurs de taxi. Les uns se sont fondus dans la population française et dâautres ont maintenu une activité francophone aux Ãtats-Unis : leur disparition est une des raisons de la baisse cette activité depuis quelques décennies.
Des personnes plus modestes ont maintenu un intérêt pour le français en Russie, mais ce nâest plus quâune langue étrangère encore prestigieuse.
Les autres communismes européens
De même, la prise de pouvoir en Europe centrale et orientale par les communistes en 1945 â 47 a éliminé la noblesse et la bourgeoisie francophone. Et cela a été accentué par lâobligation de lâapprentissage du russe.
Cela a touché les trois pays baltes (lâEstonie, la Lettonie et la Lituanie), la Pologne, lâAllemagne de lâEst, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Bulgarie.
Avec une exception toutefois : la Roumanie. Le communisme particulièrement dictatorial de Nicolas Ceausescu était doublé dâun nationalisme sourcilleux. Il sâopposa à la généralisation du russe et accentua au contraire lâenseignement du français, déjà très répandu.
Je suis allé plusieurs fois en Roumanie communiste et ai pu mâentretenir en français avec des gens de tous niveaux jusquâau fond des campagnes.
Lors de la chute du communisme, les derniers francophones dâEurope centrale et orientale hors Roumanie avaient environ 60 ans, ce qui a pu faire illusion un certain temps. Mais la grande affaire fut le remplacement du russe par lâanglais grâce à un déluge de bourses et de subventions à des associations étudiantes de la part des Ãtats-Unis.
Câest une des raisons de la progression de lâanglais à Bruxelles : un haut fonctionnaire tchèque et son homologue estonien nâont rien de commun linguistiquement, à part leurs études dans une université américaine. Ils communiquent donc spontanément en anglais pendant leur travail, ce qui sâajoute aux autres raisons de lâinvasion de lâanglais dans les organes de la commission européenne. Invasion qui demeure malgré le Brexit1.
Ãtant retourné en Roumanie dans les années 1990, jâai pu continuer à y travailler en français, mais lâoffensive anglophone y était déjà puissante, et a redoublé avec lâadhésion de la Roumanie à lâUnion Européenne.
Il reste dans ce pays plusieurs filières francophones importantes, notamment en médecine et grâce à certaines entreprises, dont Renault, mais le basculement est très avancé dans la jeunesse.
Le cas du Vietnam, du Laos et du Cambodge
AU VIETNAM
Au Vietnam, le français était bien implanté et de nombreux Vietnamiens se sont illustrés dans les sciences ou la littérature francophone. Ho Chi Minh lui-même semble nâavoir lu que des livres en français, comme en témoigne la bibliothèque de sa maison devenue musée.
Comme dans les autres pays communistes, les suites de la prise de pouvoir ont été le meurtre ou lâexil dâune bonne partie des francophones.
Mais une deuxième raison semble sây être ajoutée plus quâailleurs : lâéradication obstinée de toute pensée « impure » que ce soit en français ou en langue vietnamienne traditionnelle.
En effet, comme dans dâautres pays communistes et comme ce fut très bien écrit par Georges Orwell dans « 1984 », le pouvoir change la langue et cela rend difficilement compréhensible la littérature traditionnelle qui aurait pu sâopposer au lavage de cerveauâ¦
Les francophones sâexilèrent en France, mais aussi aux Ãtats-Unis.
Lors de mes séjours dans ce pays dans les années 1980, on entendait Ãdith Piaf ou Aznavour dans la banlieue sud de Los Angeles. Il nâest malheureusement pas évident que ces Vietnamiens aient transmis leur francophonie à leurs enfantsâ¦
Lâéchec du régime communiste vietnamien, concrétisé par une disette aiguë, comme en URSS, puis en Chine et pour les mêmes raisons, lâobligea à sâouvrir aux investissements étrangers à partir de 1989, suivant en cela avec retard lâévolution chinoise.
Mais le monde était devenu anglophone entre-temps et la langue commune entre les investisseurs taïwanais, japonais ou autres asiatiques non francophones dâune part, et les cadres Vietnamiens dâautre part fut assez naturellement lâanglais.
Demeure néanmoins une certaine coopération avec la France notamment en matière médicale, et le militantisme francophone dâun petit nombre dâécoles du Sud-Vietnam.
AU LAOS

Yves Montenay au Laos (1974)
Au Laos, la prise de pouvoir par les communistes en 1974 (jây étais2) déclencha le même mouvement dâexil des cadres francophones. Il suffisait de franchir le Mékong à la nage pour se retrouver en sécurité en Thaïlande.
Je suis retourné dans ce pays en 1984, lors de la libération des cadres non communistes massivement condamnés à 10 ans de prison, ce qui a entraîné un regain de la francophonie, avec lâimplantation de quelques écoles et la fondation de lâENA laotienne, en continuité dâune école française préexistante.
Mais, depuis, le pays est entre les mains des Chinois de Thaïlande dont la francophonie ne me paraît pas évidente.
AU CAMBODGE
Au Cambodge, le massacre des francophones a été encore plus direct.
Au lendemain du transfert de la population de Phnom Penh en 1976 dans les camps khmers rouges, il y a eu un appel : « nous avons besoin de francophones, levez la main ». De nombreuses mains se levèrent en espérant un régime de faveur, car il était clair que la famine allait décimer les camps.
Les intéressés furent invités à rencontrer immédiatement lâadministration et on ne les revit jamais. Depuis plus personne nâavoua parler français jusquâà la chute du régime en 1979.
Revenu alors dans ce pays, je tombai sur un coopérant australien distribuant lâaide internationale.
à ma question « Pourquoi faites-vous votre formation en anglais, alors que vos interlocuteurs ne connaissent pas cette langue et que certains sont francophones ? », jâeus droit en retour à « Sale colonialiste, vous nâavez pas compris que votre temps était fini ?! ».
Le cas du Maghreb
Au Maghreb, on ne peut pas vraiment parler de communisme, puisque ce dernier est athée alors que les régimes des trois pays sâappuient sur lâislam.
Néanmoins lâinfluence de lâURSS en Algérie, ainsi que celle de la frange intellectuelle anticolonialiste française, notamment représentée par « les pieds rouges », poussa à socialiser les régimes.
Cette mode passa vite au Maroc, moins vite en Tunisie, où elle a laissé des traces, et il fallut une réaction vigoureuse de Bourguiba pour en sortir.
Mais lâAlgérie y patauge toujours et les entreprises françaises ont disparu du pays, alors quâelles sont encore nombreuses en Tunisie et au Maroc, où elles fonctionnent en français.
Ce qui explique que le Maroc soit aujourdâhui vraisemblablement plus francophone que lâAlgérie et vienne même de réimplanter le français dans lâenseignement des sciences au lycée à partir de la seconde.
Au socialisme, en déclin, se substitue maintenant comme ennemi du français lâislamisme qui progresse dans de nombreux milieux maghrébins.
Il y eu dâabord dans les années 1970 lâarabisation de lâenseignement, due au contexte de lâépoque plus quâà lâislamisme proprement dit. Par contre sa mise en Åuvre fut largement faite par des enseignants envoyés par lâÃgypte, souvent des Frères musulmans ou sympathisants dont ce pays voulait se débarrasser. Pendant la guerre civile algérienne de la dernière décennie du XXe siècle, ce sont bien les insurgés islamistes qui ont égorgé des enseignantes de français, devenu « langue étrangère » si bien que toujours largement pratiqué : une femme qui travaille et enseigne une langue impie est doublement coupable. Ensuite lâinfluence importante des islamistes au sommet de lâÃtat, en Algérie surtout, pousse à lâéradication du français dans lâenseignement supérieur scientifique (les autres branches étant arabisées) et à lâanglicisation dans les trois pays3.
Plus au sud, lâinfluence de lâURSS nâa été que momentanée, mais câest maintenant le djihadisme, câest-à -dire les diverses branches armées de lâislamisme qui est à lâoffensive.
LâAfrique subsaharienne échappe au communisme
Lâaction anticoloniale du communisme international découle notamment dâune erreur dâanalyse économique de Lénine. Ce dernier, comme une partie de lâélite française, était persuadé que la prospérité occidentale venait de lâexploitation de ses colonies. Pour le triomphe du communisme il fallait donc pousser ces dernières à lâindépendance, et le capitalisme sâécroulerait de lui-même.
En Indochine, lâappui de la Chine communiste explique le succès des régimes locaux. Nous venons de voir le cas du Maghreb, reste celui de lâAfrique subsaharienne.
Dès les années 1930, il y eu un grand effort de séduction par lâURSS des élites montantes dâAfrique subsaharienne et des Antilles, qui nâétaient alors pas encore départements français, afin de générer des indépendances communistes.
La deuxième guerre mondiale retarda dâune dizaine dâannées ces projets, ensuite les autonomies croissantes conçues par De Gaulle puis organisées par la IVe République, donnèrent un rôle croissant à ces élites, ce qui mena une partie dâentre elles à abandonner leurs mentors soviétiques.
Ce fut le cas de Senghor4, dâHouphouët-Boigny et, en Martinique, dâAimé Césaire, resté à gauche mais rallié au départementalisme.
Et nous retrouvons ainsi Senghor, devenu président du Sénégal, Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, Habib Bourguiba, président de la Tunisie et Amani Diori, président du Niger, lancer la francophonie en 1970.

Habib Bourguiba, Amani Dori, Norodom Sihanouk et Léopold Sédar Senghor (source OIF)
Les anciennes colonies françaises et belges ont été scolarisées en français. Or « ma » règle expérimentale selon laquelle trois générations de scolarisation dans la langue officielle transforment cette dernière en langue maternelle commence à jouer massivement en Afrique. Aujourdâhui, la majorité des 300 millions de francophones mondiaux sont africains, subsahariens surtout, et ils seront bientôt 500 millions.

Afrique francophone â mars 2018
Nous sommes dans une situation entièrement nouvelle où la situation du français dépend de sa situation en Afrique subsaharienne, et notamment de décisions de gouvernements nâayant pas toujours la gouvernance comme premier souci.
Un exemple préoccupant est la brusque « défection » du Rwanda qui est passé du français à lâanglais dans lâenseignement public au début des années 2000 pour favoriser la prospérité du groupe anglophone qui avait pris le pouvoir. Et une pression médiatique sâexerce un peu partout sous le double prétexte de la liquidation de lâhéritage colonial et dâun développement économique qui serait favorisé par lâadoption de lâanglais, idée fausse5, mais sans cesse reprise dans les réseaux sociaux antifrançais.
Cette multiplication des francophones africains est donc à la fois une chance et un risque considérable. Sans lâAfrique, la francophonie de langue maternelle se réduirait à moins dâune centaine de millions personnes principalement en France et au Québec, donc peu représentative de la population mondiale, et sans rôle international.
Or voici quâapparaît un nouveau péril, le djihadisme, branche violente de lâislamisme.
La menace islamiste contre la francophonie africaine
La prise de contrôle de lâAfghanistan par les talibans éclaire dramatiquement ce qui se passe au Sahel6 : la disparition de la scolarisation des femmes dans les zones dont les gouvernements perdent le peu de contrôle quâils avaient, et où cette scolarisation est récente et partielle, donc nâavait pas encore eu de conséquences linguistiques.
En effet la première mesure des djihadistes lors de leur contrôle dâun nouveau territoire est dâinterdire la scolarisation des filles7, soit totalement, soit jusquâà 9 ou 12 ans. Et la scolarisation, pour les filles comme pour les garçons, est souvent celle des écoles coraniques, câest-à -dire où la matière principale est lâapprentissage du Coran et de la langue arabe. Et non du français ou de la langue locale.

Ãtat Islamique au Mali
Lâobjet du présent article nâest pas dâen discuter lâimpact sur le développement et la fécondité (les filles doivent être mariées dès la puberté, les femmes ne peuvent travailler et ne doivent sortir quâavec « leur » homme, père, mari, frèreâ¦), impact que je juge personnellement catastrophique, car je me limite ici à la question de la diffusion du français.
Dâun totalitarisme à lâautre
Après les immenses dégâts du communisme, la francophonie doit donc maintenant faire face à lâislamisme. Bref un nouveau totalitarisme relaie le précédent. Et tout ce qui casse une société est nuisible à la situation du français dans le monde.
Bien que certains estiment très convenue, voire néocoloniale, la relation entre diffusion du français et développement économique et humain, je la pense profondément vérifiée par lâhistoire du 20e siècle et celle qui sâaccélère aujourdâhui.
Y.M.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1. https://www.yvesmontenay.fr/2016/06/24/brexit-francois-hollande-ira-t-il-bouter-langlais-hors-de-bruxelles/
2. https://www.yvesmontenay.fr/2019/09/25/une-aventure-au-laos-1974-1984-la-traversee-du-siecle-8/
3. https://www.yvesmontenay.fr/2019/12/05/anglicisation-au-maghreb-une-erreur-strategique/
4. https://www.yvesmontenay.fr/2019/10/17/le-president-senghor-francais-et-africain-la-traversee-du-siecle-10/
5. https://www.cermf.org/lafrique-francophone-continue-a-tirer-leconomie-africaine
6. https://www.yvesmontenay.fr/2021/06/17/le-repli-de-la-france-au-sahel/
7. https://www.yvesmontenay.fr/2019/07/15/guerre-au-sahel-la-france-doit-elle-partir/
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