Au Canada au début du XXe siècle, les employeurs anglophones exhortaient leurs ouvriers québécois à « Speak White » : à parler anglais, la langue du colonisateur qui était aussi la langue du progrès, de lâargent, de lâinnovation, du succès. à cette époque, les Canadiens français, perçus par leurs contremaîtres comme des arriérés, sâétaient laissés convaincre quâils étaient inférieurs sur les plans économique, culturel et linguistique. La langue française ne leur suffisait pas pour grandir et pour sâépanouir, puis sây restreindre était synonyme dâune carrière ratée, dâune étroitesse dâesprit et dâune vie indigente. La mentalité du colonisé était profondément intériorisée, mais le Québec, par ses mouvements nationaliste et indépendantiste, a su dépasser cet épisode de son histoire nationale pour enfin revendiquer et défendre la langue française, cet héritage de la mère-patrie. Elle est devenue un symbole de résistance et il est possible désormais de vivre une vie prospère au Québec sans avoir à travailler, innover ou étudier en anglais malgré son isolement sur le continent américain.
En France, cependant, il semble que lâévolution soit inversée. La Sorbonne université sâest anglicisée ; la South Champagne Business School sâest rebaptisée pour plaire à une clientèle internationale et anglophone ; le PSG fait sa promotion uniquement en anglais ; la novlangue politiquement correcte et lâécriture inclusive érodent le français ; le gouvernement se plie à une Union européenne vendue à la langue anglaise ; puis, la Ville de Paris a choisi le slogan Made for sharing en vue des Jeux olympiques de 2024.
Non seulement la langue française ne suffit-elle plus en France même, on la barbarise pour se plier aux hommes dâaffaires de la « start-up » supra-nation.
Le grand historien Fernand Braudel disait que « la France, câest dâabord la langue française ». Osons ajouter que la langue française, câest aussi et dâabord la France. La langue souffre puisque la patrie sâavilit, et les deux demeurent depuis toujours indissociables. Sâil est excellent de promouvoir la langue française ailleurs dans le monde et si lâon doit tout à fait louanger son essor au Québec et au Sénégal, il est grand temps que la France reprenne aussi ses droits sur ce trésor quâelle a tant de fois donné en partage.
Au risque dâêtre accusés dâimpérialisme linguistique, les Français auraient intérêt à se réapproprier leur langue, « signe public de leur nationalité », comme lâaimait à le dire lâacadémicien Paul Hazard. Or, câest justement le lien entre langue et identité nationale quâon cherche à disloquer aujourdâhui en France. Dans son discours à lâAcadémie en 1985, lâécrivain Jean Dutourd avoua que « le bonheur de la langue française est que le peuple français lâa aimée aussi longtemps quâil a aimé la patrie ». Aujourdâhui, le pays se laisse gagner par des mouvances anti-France et, parallèlement, le globish et le franglais ne sâen portent que mieux.
On sait que la langue française est depuis longtemps gangrenée par les idées et le lexique anglo-américains qui, à coups dâaccords de libre-échange, lâont soumise : réclamant que le français soit « avant tout une langue de traduction »1, le président Emmanuel Macron lâaffichait courbé, plus propice au multiculturalisme et donc aux affaires. On se souvient aussi de son discours prononcé en anglais au Forum de Davos, sous prétexte que « câest dâabord utile » et cela permettrait dâamener « ceux qui parlent anglais à la langue française ». Cette attitude de colonisé naïf qui veut à tout prix sâattirer les bonnes grâces de son maître avait déjà coûté très cher aux Québécois. Par ailleurs, on dit au Canada quâil y a deux langues officielles : lâanglais et le traduit de lâanglais. Voyez la pente glissante sur laquelle descend la France « traductrice » : la nouvelle carte dâidentité dite « nationale » / Identity Card est déployée depuis un certain temps. Le Québec est entouré dâanglophones et tout de même il nâoserait sans craindre une révolte populaire produire des cartes dâidentité bilingues, et ce malgré un gouvernement encore plus fédérateur que celui de lâUnion européenne pourtant libérée de lâAngleterre.
Le président de la République a dit quâil était un « défenseur conquérant et ambitieux » de la langue française2, mais nous comprenons quâil ne mérite ni lâune ni lâautre de ces épithètes. Dâabord, la France ne sâest toujours pas dotée dâune loi ayant une vraie autorité en matière de défense linguistique (un Québécois sâétonne toujours des publicités affichées en anglais lors dâun voyage en terre de France, ce qui est illégal dans la Belle Province), car la loi Toubon est devenue obsolète. Elle manque aussi cruellement dâambition. Faut-il rappeler que traduire nâest pas créer ? Les Français doivent se souvenir quâil est possible, souhaitable et essentiel dâinventer en français, et câest là la définition du génie qui était longtemps le leur.
Mais le président de la République va plus loin encore. Dans tous ses discours depuis lâInstitut de Paris jusquâà Erevan, il dit vouloir « émanciper » la langue française et nous serions portés à croire quâelle est prisonnière. Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de lâOrganisation internationale de la Francophonie, partage la même idée : la francophonie « nâest pas un pays » et « ne sâidentifie pas non plus au passé de la France »3.
La langue doit être délivrée de son terroir. Pour sa part, lâacadémicienne Barbara Cassin croit quâil nâexiste pas une langue française, mais « des français qui composent quelque chose comme la langue française »4. Comprenons-nous bien, il est merveilleux que le français se répande de par le monde et par le biais des enfants dont elle a accouché. Mais, alors que la France doit en demeurer la boussole, on voudrait lui nier toute association identitaire et tout génie national sous couvert dâune francophonie nébuleuse, déracinée et prudemment postcoloniale.
Après avoir fait le tour du monde prétextant le développement économique, avoir côtoyé le plurilinguisme et être devenue une « langue monde » à lâimage de citoyens hors sol et sans repères, la langue française nous revient désincarnée et écartelée. Non, lâépicentre du français ne se situe pas « dans le bassin du fleuve Congo » rêvé par le président de la République, tout comme il ne se situera jamais à Bruxelles, à Montréal, à Dakar, à Hanoï, ou à Bucarest. La langue, comme lâhomme, a droit à une souche et câest la France qui, depuis les Serments de Strasbourg, la nourrit de sa sève.
Pourtant, câest en mai 2020 que le président Macron annonçait lâenseignement de lâarabe dans les écoles françaises, puisque cela représenterait « une chance pour la France » et combattrait le prosélytisme. Il oublie que la foi musulmane se vit et se transmet par lâarabe, et lâOumma sans frontières nâen serait que plus élargie dans sa visée à la fois communautariste et internationale. Mais faut-il en être surpris ? Lâarabe « dialectal » est reconnu « langue de France » par lâUnion européenne depuis 1999 et par la Délégation générale à la langue française du ministère de la Culture depuis 2016. Câest la fracture de lâunion et de lâidentité nationale française en Åuvre, car les langues étrangères promues officiellement sans hiérarchisation confortent le sentiment binational : avec le dédoublement de la langue, il y a dédoublement de lâidentité. Si lâon est bilingue français-arabe, lâon sâidentifiera plus souvent en tant que Franco-Marocain ou Franco-Algérien plutôt que Français, tout court. Cautionnées par la mondialisation et la bien-pensance, les grandes organisations de la francophonie veulent nous voir batifoler avec le plurilinguisme ; or dans le seul pays du monde où le français est lâunique langue officielle, il faut pouvoir dire que celle-ci nâest pas une option parmi dâautres.
Revenons-en à Paul Hazard qui, déjà en 1912, avait diagnostiqué le vrai problème : « Le grand danger nâest pas la crise du français ; câest la crise de la France ». Comment un étranger peut-il apprendre à aimer la France et sa langue alors que son propre chef la décrit, tout bonnement, comme « un pays parmi dâautres », puis quâil faut sâenorgueillir de ce « décentrement »5 ? Pourquoi ne nous indignons-nous pas devant un président de la République française qui ne dit pas de son pays quâil est le plus beau du monde, et de sa langue quâelle est la plus belle ? Tous se souviennent quâil avait nié à la France une culture propre, ce nâest donc pas surprenant sâil cherche à détacher le fait français de la patrie. Devant tant dâeffacement et de courbettes, lâétranger nây verra rien à défendre ou à respecter ; il ne lui restera que le mépris.
Pour y répondre, il faut de lâexigence, encore de lâexigence, et toujours de lâexigence. La langue française nous enjoint à des devoirs moraux. La France nâa pas marchandé sa langue comme lâa fait lâAngleterre, elle ne lâa pas utilisée aux fins de conversion des âmes comme lâont fait les Arabes â elle en a fait une offrande : aux peuples quâelle fît connaître la pensée libre parce que claire, lâégalité qui élève plutôt quâelle ne nivelle, et la fraternité qui ne doit rien à lâinclusivité woke, elle a insufflé ce goût dâaudace et dâémancipation.
Mais la langue française nous enjoint également à des devoirs dâesthétique : elle doit non seulement être compréhensible et juste, elle doit aussi être belle. Câest une Précieuse qui, quand elle brille et quand elle est universelle, ne tolère ni la paresse ni la platitude. Elle souffre mal les hésitations et les balbutiements. Elle boude les raccourcis et lâargot ne lâimpressionne guère. Il faut être galant avec notre langue, en la confrontant à un minimum de hardiesse tout en faisant preuve de retenue. Tout un chacun a son patois régional, mais il faut aussi, en dehors de la sphère intime, sâincliner devant le corset de ses caprices, ses règles et ses exceptions.
Alain Borer a raison en signalant que la langue française nâest pas « exactement menacée de disparition, mais elle est exposée au risque de sâeffondrer en français pourri, en une sorte de dialecte de lâempire anglo-saxon » ; et pour un peuple dont lâhonneur fut depuis toujours la valeur première, il nây a rien de plus néfaste que cette médiocrité. La France est à lâimage de sa langue et toutes deux sont usées par le désamour et le doute. Il devient évident que le meilleur allié de la langue française, pour le plus grand bonheur du monde francophone et au-delà , est ce Français qui, pour paraphraser Paul Déroulède, aimant sa patrie plus que les autres patries, et aimant sa langue plus que les autres langues, collaborera à leur redressement.
M. C-D.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1. « Discours d'Emmanuel Macron à l'Institut de France sur l'ambition pour la langue française et le plurilinguisme », 20 mars 2018.
2. Ãnoncé lors dâune rencontre avec le premier ministre québécois Philippe Couillard, à Paris, le 5 mars 2018.
3. En préface de lâouvrage « Francophonie, pour lâamour dâune langue », publié chez Nevicata, juillet 2020.
4. En préface de lâouvrage « Francophonie, pour lâamour dâune langue », publié chez Nevicata, juillet 2020.
5. « Discours d'Emmanuel Macron à l'Institut de France sur l'ambition pour la langue française et le plurilinguisme », 20 mars 2018.
Partager cette page