Comme la plupart des autres pays du monde, le Québec se débat entre une fécondité basse et une immigration mathématiquement nécessaire mais qui pose dâautres problèmes.
Je vais commencer par situer de débat à partir de souvenirs et analyses personnels dâun ami de toujours de la « Nouvelle France ».
LE QUÃBEC, JE SUIS TOMBà DEDANS QUAND JâÃTAIS PETIT

Coureur de bois, Gravure sur bois de Arthur HemingCette phrase dâObélix sâapplique assez bien à mes rapports avec le Québec, que jâai découvert très jeune par mes lectures.
Jâavais un grand-père communiste qui bouffait du curé, et, pour lui, les très catholiques Québécois, nostalgiques de lâancien régime royaliste, étaient particulièrement demeurés. Câétait dans les années 1950.
Mais parallèlement je lisais les aventures des trappeurs de fourrure et coureurs des bois 1, plutôt libertaires et en bons termes avec les Indiens⦠et les Indiennes 2. Mais ça datait, disait-on, dâavant la conquête anglaise et la mort de Montcalm 3 sous les murs de Québec, qui me tirait des larmes.
à peine plus tard, démographe et militant francophone en herbe, je lisais les recensements canadiens, qui sont particulièrement travaillés pour ce qui concerne lâorigine ethnique et les langues.
Ils montraient une anglicisation croissante des personnes dâorigine française.
Jâai donc voulu aller voir sur place.
Lâancien régime et la révolution tranquille
Nous sommes maintenant en 1963, jâarrive à Québec où je tombe sur lâinscription « Je suis le chien qui ronge son os. Un jour viendra, qui nâest pas venu, où je mordrai qui mâa mordu ».
Puis jâarrive à Montréal pour réaliser mon contrat : analyser les causes de cette anglicisation 4.
Une fois sur place, jây vois deux raisons évidentes :
la domination économique anglophone dans lâensemble du pays et en particulier à Montréal,
et la négation des droits des francophones en dehors du Québec.

Slogan électoral du Parti libéral du Québec en novembre 1962. Lâenjeu principal de la campagne est la nationalisation de lâélectricité.
Câest ce que jâexplique alors sur les ondes de Radio Canada, en pleine « Révolution tranquille 5» à laquelle jâai ainsi ajouté ma très modeste contribution.
Révolution que lâon peut résumer sommairement en 2 mots : laïcisation, avec la fin de lâomniprésence de lâéglise catholique, et offensive économique, domaine laissé jusque-là aux anglophones.
Le gouvernement canadien lance dâailleurs en juillet 1963 une grande enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, menée par la commission LaurendeauâDunton 6, qui aboutit en 1967 aux mêmes conclusions, après avoir interrogé des milliers de personnes pendant des mois. Elle transforme ainsi ce qui paraissait une mauvaise humeur bizarre des francophones en vérité officielle.
Une petite précision pour mes lecteurs français habitués au jacobinisme : le Canada est un pays fédéral, comme la Suisse ou lâAllemagne. Le gouvernement central nâa dâautorité que sur certaines administrations, alors que la grande masse est entre les mains des municipalités ou des Ãtats fédérés (tous anglophones à lâépoque, sauf le Québec bilingue). Dire que « le Canada est bilingue » ne concerne donc que quelques dizaines de milliers de personnes.
Petit à petit, je compris que la Révolution tranquille était la revanche des coureurs des bois sur le Québec « colonisé » à cheval sur le XIXe et XXe siècle.
Ce Québec a été décrit comme un catholicisme rural choqué par la révolution française et ayant donc gardé comme symbole la fleur de lys des rois de France. Lâéglise catholique locale a donc transigé avec lâoccupant britannique farouchement protestant : « à vous les villes, le commerce et lâéconomie, mais vous nous laissez régner en français sur les âmes paysannes. Nous apprendrons de latin aux meilleurs qui deviendront curés et notaires et nâiront pas vous concurrencer dans votre (méprisable) activité dâaffaires ».
Cela avec une arrière-pensée très précise : dans ce pays où la terre agricole est abondante, « un bon paysan catholique a 10 voire 20 enfants et nous submergerons les Anglais ».

Jâai le souvenir dâune famille expliquant que, dans les années 1940, un enfant devenu curé exhortait ses 17 frères et sÅurs à se multiplier.
Dans lâesprit des Québécois de 1963, cet « ancien régime » est symbolisée par Maurice Duplessis et son parti lâUnion nationale, électoralement importants ou dominants de 1930 à 1959. Mais, comme toujours en histoire, lâancien régime est à la fois conservateur, voire réactionnaire, mais prépare également lâavenir, en lâoccurrence en cultivant le nationalisme québécois.
Le gâchis démographique de lâancien régime
Certes la grande fécondité québécoise de lâépoque a permis quelques gains territoriaux. Le plus connu est celui des cantons de lâEst, cette zone entre Montréal et les Ãtats-Unis qui redevient à majorité francophone dans la première moitié du XXe siècle. Câest aussi le cas des villes de Montréal et de Québec.
Mais globalement il sâagit dâun gâchis : nous sommes à lâépoque de lâexode rural et de lâindustrialisation en zone anglophone, notamment aux Ãtats-Unis.
Du fait du mépris de lâéglise pour lâéconomie, une partie de la population québécoise émigre donc à la fin du XIXe siècle et au début du 20e pour travailler dans lâindustrie de la Nouvelle-Angleterre.
Une partie importante de cette région américaine, donc de langue officielle anglaise, devient alors de langue française soutenue par des écoles catholiques, dans un premier temps francophones, mais dans un deuxième temps contrôlées par les Irlandais anglophones qui y immigrent massivement.
Et ce qui devait arriver arriva : aujourdâhui, « les Francos » se sont anglicisés et si des quartiers entiers ont des boîtes aux lettres aux noms de famille français, seule une minorité est demeurée francophone.
Le phénomène a été amplifié par une erreur du gouvernement québécois qui a refusé dâaccorder des frais universitaires réduits pour les Francos, quâil sâagisse des anciens québécois et de leurs descendants ou des communautés françaises de lâépoque coloniale englobées dans le territoire des Ãtats-Unis.
Le Québec a ainsi perdu dâéventuels retours dâimmigrants ainsi que le maintien du français dans les régions proches du Canada.
Le gâchis démographique a existé aussi au nord : envoyer les jeunes paysans défricher des terres dans le nord de lâOntario a certes renforcé les communautés francophones locales, mais elles sâanglicisent avec lâexode rural.
Le cas de Sudbury, centre urbain de cette région, est emblématique : cette ville de lâOntario à majorité anglophone et à minorité francophone très discrète, draine la population des « petits Québec » de la région vers des emplois en anglais. Sauf, théoriquement, dans la fonction publique bilingue et dans lâuniversité que jâai eu le plaisir de fréquenter.

Enfin, au Québec même, lâexode rural envoyait les ruraux dans des zones de pouvoir économique anglophone, ce qui était également mauvais à long terme.
De toute façon, on nâarrête pas le cours de lâhistoire. La laïcisation des esprits était en cours, la chute de la fécondité également. Commencée comme dans beaucoup de pays au début du XXe siècle, elle sâaccélère avant la révolution tranquille, probablement du fait de lâexode rural et de la laïcisation.
Cette fécondité est maintenant relativement stable entre 1,6 et 1,7 enfants par femme, et nettement moins à Montréal. Hors immigration, cela implique donc un vieillissement puis une disparition progressive de ces populations.
Les résultats positifs de « la révolution tranquille »
Cette « révolution » a eu 2 effets :
à lâéchelle du Canada, elle a servi dâaiguillon à la commission Laurendeau-Dunton, et il en est résulté une augmentation des droits, notamment scolaires, des francophones dans tout le Canada. Mais ce nâest pas notre sujet ici et il est probable que ça nâa fait que retarder leur assimilation.

Au Québec, elle a permis lâaffirmation du français comme langue principale. Je dis « principale » étant attentif à ne pas utiliser de terme juridique, car il faudrait voir leur définition exacte et surtout leur application. Toujours est-il que les grandes entreprises sont passées au français comme langue de travail dans leurs bureaux québécois, mais que lâapplication est variable dans les PME déjà existantes.
à cela sâest ajoutée la création emblématique de lâHydro-Québec avec la nationalisation des entreprises dâélectricité existantes et leur fusion dans un grand organisme francophone.
Le résultat a été une émigration dâune partie des anglophones du Québec qui ne supportaient pas cette nouvelle situation. Dâun côté, cela a renforcé le rôle du français dans ce pays, mais de lâautre, cela a lancé la ville de Toronto, devenue la métropole du Canada au détriment de Montréal.

Il faut dire que la création de « la voie maritime du Saint-Laurent 7», du Canada et des Ãtats-Unis, qui mène les gros navires jusquâà Chicago, a largement par ailleurs tué le rôle portuaire de Montréal qui était auparavant lâaboutissement de nombreuses lignes maritimes.

Pour mes amis non géographes, je précise que le Saint-Laurent accueillait des bateaux de mer jusquâà Montréal, en amont duquel commencent les rapides. Spectacle impressionnant que je vous invite vivement à contempler ⦠Attention, je ne vous parle pas des chutes du Niagara qui sont plus en amont !
Enfin lâurbanisation, la nationalisation de lâenseignement jusque-là catholique et sa diversification en dehors des disciplines classiques ont favorisé la création de multiples entreprises québécoises et permis à de nombreux francophones dâavoir des positions de cadre.
Il y a eu toutefois une conséquence négative, du moins à mon avis (je sais que câest controversé). Les gouvernements québécois légèrement socialistes de cette époque ont mis en place une bureaucratie, certes francophone, mais qui a pesé sur lâactivité économique de la province.
Le point fort de lâaboutissement de la révolution tranquille a été la visite du général De Gaulle en 1967 et son fameux « vive le Québec libre 8 » qui a soulevé lâenthousiasme 9.
Identité, francophonie et immigration
Une fois de plus, on ne peut pas arrêter le cours de lâhistoire, et dâautant moins que le Québec nâest pas indépendant.
Voici donc une opinion tout à fait personnelle sur la situation dâaujourdâhui.
Une partie des problèmes linguistiques ont été réglés par la Révolution tranquille et le mépris de certaines anglophones pour les francophones a largement disparu. La pression pour défendre le français a donc semblé moins nécessaire et est devenue moins forte. Les 2 référendums sur lâindépendance du Québec (en 1980 et 1995) ont donc été perdus, le second de très peu (rejeté par 50,58 % des votants10).

Aujourdâhui, mon impression est que les nationalistes québécois sont divisés en 2 courants : les identitaires et les « démographes pragmatiques »
Ces derniers sont très conscients que la population québécoise francophone de naissance diminue faute dâenfants. Elle sera donc noyée sous lâimmigration massive favorisée par le pouvoir fédéral, notamment parce que ce dernier est conscient de la contraction démographique générale, qui touche aussi les anglophones. Mais cette immigration massive nâest pas un problème de survie pour la langue anglaise vers laquelle sont dirigés les immigrants en dehors du Québec.
Favoriser lâimmigration francophone ?
La seule issue pour les Québécois est donc de favoriser lâimmigration francophone : française bien sûr, mais aussi haïtienne, subsaharienne, maghrébineâ¦
Cette politique a connu un certain succès démographique : à Montréal, les « allophones » 11 , ni anglophones ni francophones de naissance, de langue française sont maintenant nombreux, ce qui compense la baisse relative des francophones de naissance.

Le problème est que ces immigrés sont différents des Québécois « pure laine » (en France on dirait « de souche ») ultra majoritaires en dehors de Montréal. Je vais être franc et direct : une partie de ces immigrants francophones sont noirs, une autre est musulmane et certains subsahariens sont les deux. Dâoù des problèmes analogues à ceux que lâon constate en France, mais à mon avis beaucoup moins graves.
Comme ailleurs, le vocabulaire est important. En lâoccurrence la cible des identitaires est le « multiculturalisme » seul mot employable dans une ambiance générale antiraciste.
Ce « multiculturalisme » est effectivement la politique fédérale, dâune part pour les raisons démographiques que nous avons vues, mais dâautre part parce que, vu dâOttawa, le français est une langue parmi dâautres. Au mieux comme celle des autres indigènes indiens ou esquimaux (mot français pour les Inuits), au pire comme une des nombreuses langues parlées par les immigrants mais non officielles, comme lâukrainien.
Bref les Québécois, pour « le fédéral », sont destinés à sâangliciser, même si on ne peut pas le dire ouvertement.
Mon avis sur lâindépendance du Québec
Je ne suis pas le général De Gaulle, qui dâailleurs était prudent en mettant lâaccent sur lâidée (vive le Québec LIBRE) et non sur le juridique (lâindépendance). Je nâai pas à donner conseils aux Québécois. Mon sentiment, dont ils feront ce quâils voudront, est que lâindépendance serait un pas en avant et surtout une clarification.
LâINDÃPENDANCE NE SERAIT NI UN DRAME, NI UN MIRACLE

Enseigne avec symbole souverainiste
Pas un drame, contrairement à ce quâaffirment les fédéralistes, car beaucoup de pays dâune taille voisine ou inférieure au Québec ont un développement tout à fait normal, à commencer par le champion du monde, la Suisse.
On pourrait aussi penser à la Norvège, qui certes a du pétrole, mais le Québec a mieux : ses immenses ressources hydroélectriques : câest son électricité qui alimente New York !
Et lâindépendance nâempêche pas dâêtre presque transparent vis-à -vis de ses voisins : la Norvège fait partie de lâEEE (Espace Ãconomique Européen) et a comme principal partenaire lâUnion Européenne, à laquelle la Suisse est également très liée par une série dâaccords, la quasi-totalité de son commerce extérieur et un flux journalier de nombreux travailleurs frontaliers.
Pas un miracle non plus, car la pression de lâanglais existe aussi dans des pays indépendants : non seulement en France mais aussi en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Suisse et ailleurs.
INDÃPENDANCE OU PAS, LA NÃCESSAIRE IMMIGRATION
Indépendance ou pas, la survie du Québec exige dâabord une immigration pour des raisons purement mathématiques, mais aussi lâintégration puis lâassimilation de cette immigration, culturellement éloignée du reste de la population. Cela me paraît tout à fait possible, la société québécoise étant beaucoup plus favorable que celle des pays de départ.
Encore faut-il à la fois veiller au strict respect des lois du pays et à un accueil sympathique évitant le rejet et la ghettoïsation. Certains patrons de PME francophones nâaident pas en rejetant des candidatures africaines sous le prétexte totalement injustifié et contre-productif : « vous ne parlez pas anglais » !
Les principaux vecteurs dâintégration, puis dâassimilation des générations suivantes, dans tous les pays, sont lâécole, le travail et lâassociatif, comme celui des églises en Allemagne qui sont un laboratoire dâintégration qui devrait être mieux étudié, alors que les conditions sont beaucoup plus difficiles quâau Québec : les réfugiés syriens en Allemagne ignorent non seulement lâallemand, mais aussi lâalphabet latin !
Aux Québécois de voir si chacune de ces questions serait plus facile ou non à traiter dans un pays indépendant.
Y. M.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Coureur_des_bois
2. Le célèbre film américain « La Captive aux yeux clairs » (The Big Sky) de Howard Hawks, réalisé en 1952, met en scène une expédition de trappeurs coureurs de bois vers le Haut Missouri chez les Indiens Pieds-Noirs, où ils rivaliseront pour les beaux yeux dâune princesse indienne.
3. Louis-Joseph de Montcalm est un lieutenant-général français des armées en Nouvelle-France. Il sera le dernier à exercer cette fonction à la suite de la conquête de 1759-1760 de la Nouvelle-France par le Royaume Uni.
4. https://www.yvesmontenay.fr/2019/04/19/1963-et-la-francophonie-americaine-la-traversee-du-siecle-6/
5. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_tranquille
6. http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/canada-Laurendeau-D.htm
7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Voie_maritime_du_Saint-Laurent
8. https://www.yvesmontenay.fr/2017/10/08/de-gaulle-dirait-il-vive-la-catalogne-libre/
9. https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc
10. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_qu%C3%A9b%C3%A9cois_de_1995
11. https://www.yvesmontenay.fr/2019/06/23/la-situation-du-francais-a-montreal-en-2019/
Partager cette page