JUILLET - AOÛT 2021

La stratégie occidentale contre la Chine est toujours la même…

par Bruno GUIGUE


Bruno Guigue, ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur (de 1990 à 2008), chercheur en philosophie politique, analyste politique français et rédacteur pour la revue Méthode a récemment accordé une interview exclusive à Beijing Information. Il mène des recherches approfondies sur la Chine qui l’intéresse depuis longtemps et rédige souvent des commentaires en la matière compilés dans des rubriques en ligne.
Face aux articles diffamatoires de médias occidentaux envers la Chine, surtout au sujet de Hong Kong, de Xinjiang, et des droits de l’homme, Bruno Guigue n’hésite pas à s’exprimer en toute indépendance. Aujourd’hui, il partage nos lecteurs ses opinions sur la propagande occidentale, la gouvernance de la Chine, ainsi que sur les relations sino-américaines et sino-européennes.

La stratégie occidentale contre la Chine est toujours la même. D'abord on forme, on finance et on encourage le séparatisme. Et comme l’État chinois se défend (il a bien raison), on invente un génocide imaginaire. Mais pour quel résultat ?
Malgré le déferlement de propagande antichinoise et les efforts démesurés des États occidentaux pour encourager le séparatisme au Xinjiang, la branche ouïghoure d'Al-Qaida a vraiment du plomb dans l'aile. Quant au génocide imaginaire, il n'y a vraiment que les naïfs pour y croire, surtout quand on considère la faiblesse des preuves et la partialité des sources d'information.
Le seul effet de cette campagne, c'est d'avoir ouvert les yeux des Chinois qui se faisaient encore des illusions sur l'attitude des dirigeants occidentaux.
Visiblement, ils ont changé de ton, et on ne saurait le leur reprocher. Face à une diplomatie de loups (ceux d'Occident), les Chinois ont mobilisé les loups de la diplomatie.
En inaugurant une nouvelle guerre froide contre la Chine, Washington et ses sbires jouent à titiller le dragon. La seule chose qu'ils oublient, c'est qu'il est plus malin qu'eux. Quand on voit la façon dont la Chine s'est comportée depuis son entrée à l'OMC, il faut reconnaître que c'est du grand art.
Utiliser les multinationales étrangères pour rattraper son retard technologique sans passer sous les fourches caudines du "consensus de Washington", franchement, il fallait le faire.
Aujourd'hui, l'excédent commercial chinois représente à peine 2% du PIB, et leur marché intérieur est en plein essor.
Les Occidentaux qui s'imaginent que la Chine vit de ses exportations feraient mieux de regarder les chiffres : la Chine est deux fois moins dépendante du commerce extérieur que l'Allemagne ou la France.
Contrairement à l'Union européenne, où les salaires stagnent, les Chinois ont vu leur salaire moyen multiplié par huit en vingt ans. Chez nous, l’État est une fiction. Il a tout vendu, et il est endetté jusqu'au cou. En Chine, il détient 30% de la richesse nationale, et ses entreprises publiques sont des leaders mondiaux. C'est un État souverain, quand le nôtre obéit à Bruxelles.
Quand il faut faire face à une pandémie, il construit 17 hôpitaux et règle le problème en trois mois. Dans nos formidables démocraties, les vieux meurent en masse et l'économie fait le plongeon.
Le principal défaut de l'Occident, après sa propension à l'intervention impérialiste, c'est quand même l'absence de modestie.
Le nouvel hôpital de Wuhan, construit en 10 jours, face à l'épidémie de coronavirus. La Chine avait déjà construit à Pékin un hôpital du même type, en une semaine, lors de l'épidémie de Sras. © AFP / STR

Qu’est-ce qui vous motive depuis toujours à analyser la situation chinoise et à réfuter les propos diffamatoires des pays occidentaux ?
Bruno Guigue : Je pense que nous sommes à un moment de l’histoire où la Chine pose une série de questions passionnantes pour l’analyste occidental, surtout s’il est prêt à combattre les idées reçues : qu’est-ce que le développement ? Qu’est-ce que la démocratie ? Qu’est-ce qu’un bon gouvernement ? Je me suis rendu compte que la Chine apportait des réponses différentes de celles auxquelles nous étions accoutumés, et que ces réponses étaient méconnues, voire travesties par les médias dominants et les instituts de recherche en Occident. J’espère simplement apporter ma modeste contribution à une vision plus objective de la Chine et contribuer à porter un nouveau regard sur ce pays.
Vous avez écrit dans un article : « La gestion de Hong Kong est une affaire intérieure chinoise. Mais la propagande occidentale la transforme en un conflit international ». En fait, on pourrait dire la même chose du Tibet, du Xinjiang, de Taiwan… Selon vous, quelles sont les causes de cet état de fait ?
Toutes les questions que vous citez, en effet, sont des questions de politique intérieure chinoise qui ne concernent pas les pays étrangers. Est-ce que la Chine s'arroge le droit d'intervenir dans les affaires intérieures américaines ? Jamais. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : si les États-Unis se permettent de s’immiscer dans les affaires chinoises, c’est uniquement pour tenter de déstabiliser la Chine. C’est la seule raison. Ils ne cessent de parler des Ouïghours. Mais depuis quand les Américains se soucient-ils du sort des musulmans dans le monde, eux qui ont fait la guerre en Afghanistan, en Irak et en Libye ?
Les experts du Département d’État et du Pentagone savent très bien que ce discours est hypocrite. Mais en accusant la Chine d’opprimer les Ouïghours, on essaie d’enrôler tous les musulmans dans une nouvelle offensive contre la Chine. Le procédé est grossier, il repose sur le mensonge, et ce n’est pas la première fois que Washington en fait usage.
Vous avez rédigé un article intitulé « À Chacun ses droits de l’homme ». Peut-on aussi dire « À chacun son système politique » ?
« À chacun son système politique », oui, bien sûr, je souscris pleinement à cette formule. À mes yeux, c’est une évidence, dans la mesure où chaque pays a sa propre histoire, sa propre culture, ses propres défis à relever. Pourquoi la Chine devrait-elle imiter les autres, et calquer son propre fonctionnement sur un modèle extérieur ? Le système occidental est peut-être valable pour les pays occidentaux, mais certainement pas pour la Chine. En fait, l’Occident tente de s’ériger en modèle universel, alors même que la réalité concrète des régimes occidentaux est fort peu démocratique. En plus, c’est au nom de l’universalité présumée de son propre modèle que l’Occident déclenche des guerres impérialistes et s’immisce dans les affaires intérieures de pays souverains. C’est une supercherie monumentale. À l’universalisme hypocrite de l’Occident, je préfère l’universalisme réel dont parle si bien Zhao Tingyang (philosophe chinois et chercheur à l’Institut de philosophie de l’Académie chinoise des sciences sociales) : un universalisme inclusif, et non exclusif. Un universalisme qui accepte la diversité des modèles, et non un universalisme qui prétend imposer un modèle unique.
Dans un contexte où l’on « voit le croisement du déclin américain et de la poussée chinoise », est-il possible d’éviter la mentalité de guerre froide et la logique du jeu à somme nulle ? Quels sont vos commentaires à ce sujet ?
Il y a aux États-Unis des forces considérables qui s’opposent non seulement à la coopération, mais à la coexistence pacifique entre les différents systèmes. Que ce soit dans l’armée américaine, dans l’industrie de l’armement ou dans les milieux ultra-conservateurs, il règne une profonde hostilité à l’égard de la Chine et de ce qu’elle représente. Cette fraction de la classe dominante américaine n’admettra jamais la formidable réussite de la Chine. Ils n’arrivent pas à digérer le fait qu’un très grand pays, dirigé par un parti communiste, ait réussi à faire de tels progrès en 70 ans. Je ne sais pas si l’influence néfaste de ces milieux anti-chinois continuera à peser sur la politique étrangère des États-Unis. Ce qu’il faut espérer, c’est que le peuple américain finisse par comprendre que l’opposition avec la Chine ne lui apportera rien, que la Chine ne menace personne, et que chaque pays doit avoir son propre système. A cette condition, on pourra peut-être assister à un changement dans les relations internationales.
En tant qu’ancien haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur, comment évaluez-vous la capacité de gouvernance d’un parti au pouvoir ? Quelles sont les éléments les plus importants ?
Je pense que la première qualité d’une équipe dirigeante, c’est son intégrité morale, et c’est ce que la Révolution française appelait la «vertu», c’est-à-dire l’amour de la patrie. Sans cette exemplarité morale, les dirigeants perdent leur crédibilité. Si les gouvernants servent des intérêts privés au lieu de servir l’intérêt général, alors le pouvoir n’est plus digne de respect, et il finit par ne plus être obéi. La deuxième qualité, à mon avis, c’est l’efficacité dans la résolution des problèmes. Il y a une noblesse de la politique, lorsqu’elle vise l’amélioration des conditions de vie de la population, lorsqu’elle sert le pays dans l’intérêt de tous les citoyens, et non d’une minorité de privilégiés. À propos du Covid-19, par exemple, quand je vois que le gouvernement chinois a su préserver la santé publique tout en assurant la croissance de l’économie, je constate qu’il a servi efficacement l’intérêt commun de la nation chinoise, mais aussi des autres nations.
On constate que les échanges économiques et culturels entre la Chine et l’Europe ont suivi une tendance positive ces dernières années, même si des frictions surgissent de temps en temps, surtout dans le domaine politique. Quelles sont vos commentaires à ce sujet ?
Si les Européens étaient réalistes, ils s’apercevraient de deux choses. D’abord, ils verraient que la Chine est la locomotive de l’économie mondiale et que personne ne tirera profit d’une crise qui affecterait l'économie chinoise. Ensuite, ils comprendraient que leurs intérêts ne recoupent pas ceux des Américains. À l’égard de la Chine, les États-Unis ont adopté une démarche conflictuelle.
Ils s’imaginent que le terrain perdu par la Chine sera immédiatement reconquis par les États-Unis, et qu’il faut donc la provoquer, la pousser à l’affrontement dans tous les domaines, en évitant, bien sûr, de déclencher une guerre totale. Or les Européens n’ont aucun intérêt à épouser cette démarche périlleuse : elle ne mène nulle part et contribue uniquement à accroître les dividendes de l’industrie de l’armement aux États-Unis. La seule politique conforme à la vocation de l’Europe, c’est donc une politique indépendante et non-alignée, de type gaulliste. Une telle politique, en promouvant la coopération avec l’Est comme avec l’Ouest, permettrait de restaurer l’équilibre mondial tout en remettant l’Europe au centre.

B.G.

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