« Lâalliance de la France et de la Russie est chose tellement naturelle quâil y aurait folie à ne pas sây attendre, car, de toutes les Puissances, ce sont les seules qui, par leur situation géographique et par leurs visées politiques, renferment le moins dâéléments dâhostilité, car nâayant pas dâintérêts qui se combattent nécessairement. »
Alexandre III, tsar de Russie
Le début de lâannée 2020 a été marqué par une canonnade de déclarations peu amènes envers la Russie. Le 13 février, la Ministre des Armées a annoncé lâenvoi en 2021 de soldats à la frontière russe, en Estonie. Le 14 février, Le Monde publiait un article revenant sur lâaudacieuse main tendue de Paris envers une Russie malgré tout « si proche, si nuisible » et où « le mensonge ruisselle du haut en bas de lâappareil [politique]. »1 Le lendemain, câétait le président qui lançait un avertissement depuis la conférence de Munich sur la sécurité : « la Russie va continuer à essayer de déstabiliser les démocraties occidentales ». Oublié, lâintermède amical de Brégançon dâaoût dernier, où le chef de lâÃtat appelait de ses vÅux « une architecture de sécurité et de confiance » avec le Kremlin ?

Il semble bien en effet que Macron ait tourné le dos à son voisin de lâest pour se ranger dans le giron de lâOTAN, avec un empressement qui laisse à penser que ce choix est une évidence. Or, câest loin dâen être une. Bien au contraire, quels que soient les éléments de langage récités avec ferveur par lâÃlysée, il sâinscrit à contre sens de toute la diplomatie traditionnelle de la France et de la défense de ses intérêts. A lâapproche des festivités prévues à Moscou marquant les soixante-quinze ans de la victoire sur le nazisme, à laquelle le président américain a dâores et déjà annoncé quâil nâassisterait pas, il est crucial que la France réponde elle présente à lâinvitation de Poutine et renouvelle sa fidélité passée dans le but salutaire de rester fidèle à elle-même.
Une tradition dâamitié millénaire qui culmine avec lâalliance franco-russe de 1892

Lâamitié franco-russe remonte à près de mille ans, lorsque le roi Henri Ier épousa Anne de Kiev, fille de Iaroslav le Sage et grand-prince de Kiev. Fait notable, le mariage eut lieu en 1051, soit trois ans avant le Grand schisme dâOrient ; de par leur foi respective, les époux dépendaient donc tous les deux de lâÃglise indivise et leur union était autant politique que religieuse. Anne donna un héritier à la dynastie capétienne, Philippe Ier, qui régna de 1060 à 1108. Au tournant du XVIIIème siècle, le tsar Pierre Ier engagea une politique volontariste de modernisation de la Russie ; il voulait « ouvrir une fenêtre sur lâEurope » pour en importer les innovations techniques et les prouesses artistiques. Il entreprit alors plusieurs voyages en Europe occidentale afin de sâallier avec les chefs dâÃtat étrangers contre lâEmpire ottoman, de découvrir la culture et les mÅurs locales et de recruter des spécialistes, en particulier dans le domaine de la marine. En 1717, le tsar fut accueilli à Versailles par Louis XV, alors âgé de sept ans ; on raconte que, faisant fi du protocole, le colosse russe de deux mètres aurait spontanément pris lâenfant-roi dans ses bras. Son séjour en France sâavéra fructueux en lui permettant notamment de découvrir lâAcadémie des sciences ou les manufactures des Gobelins, dont il ordonna la création de répliques à son retour ; de même, le pensionnat de jeunes filles de Saint-Cyr lui inspira lâidée de lâInstitut Smolny, qui ne vit le jour que sous Catherine II. Un siècle après, lors du Traité de Vienne, le tsar Alexandre Ier, qui venait pourtant de subir lâinvasion napoléonienne, pesa de tout son poids dans les négociations pour que lâintégrité de la France fût maintenue.
Mais il faut attendre lâalliance franco-russe pour que la coopération entre les deux pays prenne sa pleine mesure. Conclue en 1892 dans le but de contrebalancer lâinfluence allemande, elle perdura jusquâen 1917. On se souvient que jusquâen 1890, Bismarck avait maintenu la France isolée au moyen de lâEntente des trois empereurs (allemand, russe et austro-hongrois) de crainte quâelle ne prenne sa revanche sur la défaite de Sedan. Or, après la démission du chancelier allemand, le kaiser Guillaume II ne reconduisit pas cette entente et créa la Triple Alliance avec lâAutriche et lâItalie, poussant la France et la Russie à signer une convention militaire secrète. Il sâagissait dâune convention purement défensive qui prévoyait une mobilisation commune en cas dâattaque dâun des deux pays par un des membres de la Triple Alliance ; en particulier, « les forces devaient sâengager (â¦) de manière à ce que lâAllemagne ait à lutter à lâest et à lâouest ». La convention sâappliqua à lâété 1914 : lorsque la Russie déclara la mobilisation contre lâAutriche-Hongrie puis lâAllemagne, la France suivit son exemple. A contrario, la signature du traité de Brest-Litovsk par Lénine en 1918, dont un des effets fut de soulager les Allemands sur le front de lâest, fut perçue par certains dirigeants français comme une trahison. De 1900 à 1913, les chefs dâÃtat-major ne tinrent pas moins de neuf réunions pour coordonner des plans en cas dâattaque venant de pays de la Triple Alliance, mais aussi de lâAngleterre.

Lâamitié franco-russe donna lieu également à des visites mutuelles dâescadres ; lors de la visite de la flotte française à Cronstadt, le grand-duc Alexis, Grand Amiral et commandant suprême de la flotte organisa un somptueux banquet en lâhonneur de l'amiral Gervais et des commandants de navires ; deux ans plus tard, lâamiral Avellan rendit sa visite à la flotte française à Toulon et à Paris, où le président de la République et le ministre de la marine les accueillirent par des festivités grandioses.
Lâalliance se traduisit par six visites officielles de chefs dâÃtat (par exemple les voyages de Nicolas II à Paris et de Félix Faure à Saint-Pétersbourg).
Symboles de ce rapprochement, le tsar posa la première pierre du pont Alexandre III sur la Seine et le président français celle du pont de la Trinité sur la Neva.

En outre, plusieurs milliers dâartisans, commerçants, ingénieurs et instructeurs militaires français sâétablirent dans les grandes villes de lâempire russe, tandis que Serge Diaghilev, avec sa compagnie Les Ballets russes, faisait découvrir aux Parisiens la musique, la danse et la culture russes. Enfin, le dernier volet de la coopération était dâordre économique : si lâon additionne lâemprunt aux particuliers et les transferts dans des sociétés par actions russes, câest au total un quart des investissements français à lâétranger qui était destinés à la Russie afin de moderniser son armée et ses infrastructures.
Ainsi, lâalliance franco-russe permit un renforcement sécuritaire mutuel et de riches échanges économiques et culturels : « Lâalliance avec la Russie est bienfaisante et nécessaire, » résumait lâhistorien et journaliste Jacques Bainville.2 Toutefois, le désastre de la guerre russo-japonaise et la révolution de 1905 dâune part, et lâaffaire Dreyfus dâautre part, suivie comme on le sait dâune purge drastique dans lâarmée française, exposèrent les deux nations à des désordres qui en vinrent à briser lâélan originel de lâalliance. En effet, à partir des années 1900, la volonté de coopération à la tête des deux Ãtats demeure mais les soubresauts qui agitaient leur politique intérieure en compromirent lâexécution.
Lâexemple du corps expéditionnaire russe est éclairant à cet égard. Un an après le début de la Première Guerre mondiale, le général Joffre demanda lâenvoi dâun contingent russe pour pallier les pertes vertigineuses subies par lâarmée française. En échange de livraisons de fusils, Nicolas II lui mit à disposition 45000 hommes. Mais en 1917, lâatmosphère de mutineries due à la stratégie de lâoffensive à outrance menée par le général Nivelle et le manque de reconnaissance ressenti par les soldats russes furent à lâorigine de troubles. A cela sâajoutèrent les divisions entre loyalistes et partisans de la révolution de février, qui voulaient rentrer en Russie pour soutenir lâémancipation du prolétariat, faisant craindre aux cadres de lâarmée française un risque de contagion des troupes par les idées communistes. Ce mélange instable explosa lors de la mutinerie des soldats russes de la Courtine à lâété 1917, qui mit aux prises 16000 hommes et fut réprimée à coups de canon ; le bilan officiel fit état de douze morts mais le chiffre dâune centaine de victimes est avancé par certains historiens. Les autres mutins furent mis aux arrêts, envoyés aux travaux forcés ou, pour la grande majorité, contraints de devenir des travailleurs militaires. 400 officiers et sous-officiers de lâarmée impériale sâengagèrent en revanche dans une légion russe de volontaires qui sâillustra aux côtés de lâarmée française et reçut le titre de Légion dâhonneur russe.

Mais malgré les exploits et les sacrifices consentis, la Russie désormais bolchevique ne fut pas conviée à la table des vainqueurs lors du Traité de Versailles. Côté français, la purge de lâarmée était achevée, conséquence de luttes intestines et de lâhécatombe de la guerre. Dès lors, lâEtat-major de la République française nourrit une hostilité atavique et bien souvent irrationnelle envers la Russie, qui ne semble pas avoir épargné le président français actuel. Lâalliance franco-russe était révolue.
Depuis le Traité de Versailles, une relation en déshérence
Après avoir soutenu le général tsariste Dénékine et envisagé une intervention en Ukraine qui avorta face au rejet de la population locale, le gouvernement français se résigna en 1924 à reconnaître lâUnion soviétique et à y envoyer un ambassadeur. Mais il refusa de conclure avec elle un accord commercial, en conditionnant les échanges à des considérations politiques, notamment le règlement de la question des dettes russes dénoncées par Lénine en 1918. Par manque de pragmatisme, la France ne profita donc pas des années de la NEP (1921-1928) pour sâimplanter sur le marché soviétique et accumula du retard par rapport à ses concurrents. Quand, en 1931, elle se décida enfin à signer un accord commercial, la crise était déjà proche et lâheure nâétait plus à combler ce retard.3

Devant la montée du péril nazi, la France et lâUnion soviétique sentirent la nécessité dâenserrer à nouveau lâAllemagne dans un double front, comme aux grandes heures de lâalliance franco-russe. Jules Cambon, ambassadeur à Washington, Madrid et Berlin, et participant aux négociations du Traité de Versailles, résuma cette stratégie : « Il nây a quâune politique pour la France : lâalliance à lâest avec la Russie contre lâAllemagne. Je hais les soviets, mais si jâétais au pouvoir, je mâallierais avec eux. Chaque fois que la France sâest écartée de cette politique traditionnelle, ce fut une catastrophe. »4 Elle donna lieu au traité franco-soviétique dâassistance mutuelle de 1935, négocié par le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou et son homologue Maxime Litvinov.
Après lâassassinat de Barthou, son successeur Pierre Laval, un anticommuniste farouche, signa le traité mais se garda de le faire appliquer ; du reste, la diplomatie soviétique soupçonnait Laval de ne sâêtre rapproché de Moscou que pour inquiéter Berlin et augmenter le prix de sa fidélité. Et force est de constater quâil a toujours refusé de discuter les termes de lâaccord complémentaire, qui devait déterminer les modalités pratiques de la coopération. Précisons que le traité était conçu comme la première étape dâun système de sécurité dâEurope de lâest, incluant par la suite lâAllemagne, la Tchécoslovaquie, la Pologne et les pays baltes. On peut regretter que lâapplication du traité se heurtât à lâobstruction de lâÃtat-major et du ministre de la Défense Edouard Daladier, qui jugea préférable de signer les funestes accords de Munich de 1938 avec Neville Chamberlain, Benito Mussolini et Adolf Hitler.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, lâEscadron de chasse Normandie-Niémen des Forces aériennes françaises libres fut engagé à partir de 1942 sur le front de lâest aux côtés des Soviétiques. En décembre 1944, le gouvernement provisoire français dirigé par le général De Gaulle se rendit à Moscou pour prendre contact avec Molotov et Staline.5 Les deux pays projetaient la signature dâun pacte dâalliance de vingt ans destiné, comme à lâaccoutumée, à les prémunir contre toute nouvelle agression allemande.
Le pacte fut signé mais, désormais, le rapport de force avait changé : le concert des nations européennes du XIXème siècle avait fait place au monde bipolaire.

Suivant un curieux raisonnement, les dirigeants de la France, qui avait été défaite en mai 1940, tinrent rigueur à la Russie de son propre déclassement : leurs principaux griefs étaient de ne pas avoir été conviés aux conférences des vainqueurs de Yalta et Potsdam, ainsi que la perte de lâempire colonial. Ãcoutons à ce sujet lâambassadeur Garreau, en poste à Moscou à lâépoque : « Quelques semaines sâétaient écoulées depuis la signature du pacte lorsque fut réunie la conférence de Yalta. Il était du devoir de lâUnion soviétique dâexiger que la France participât à cette conférence. Ne lâayant pas fait, elle a violé ses engagements. II en a été de même à la conférence de Potsdam. Répudiation bien plus grave encore du pacte dâalliance, que la reconnaissance par lâUnion soviétique du gouvernement insurrectionnel de Ho Chi-Minh en Indochine française. » Mais était-il bien fondé de reprocher à lâUnion soviétique lâimpéritie des gouvernants de la Troisième République qui, seule, avait mené le pays à la débâcle ? De plus, lâambassadeur Garreau et ses amis semblent avoir vite oublié un point fondamental : ce fut Staline qui insista, contre lâavis de Churchill et de Roosevelt, pour que la France dispose de son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de lâONU.
Un autre point dâincompréhension fut la politique dâinfluence menée par lâUnion soviétique dans les pays dâEurope de lâest, en particulier de la Pologne. Lors de la visite de De Gaulle en 1944, les Soviétiques lui demandèrent la reconnaissance de jure du gouvernement polonais institué à Lublin sous la protection de lâarmée rouge, à laquelle le général opposa un refus catégorique. Pourtant, après le cataclysme de la guerre, fallait-il sâétonner que les Soviétiques veuillent garantir leur sécurité par la formation dâun glacis de régimes non hostiles à leur frontière orientale ? En outre, une fois de plus, la partie française raisonnait selon les catégories datées du XIXème siècle de nations souveraines et dâéquilibre européen ; câétait refuser de voir que la logique impériale des blocs était déjà à lâÅuvre. En effet, même si les premières escarmouches de la Guerre froide datent seulement de la fin 1945 - début 1946, une rivalité était déjà perceptible entre les armées libératrices ; lâenjeu était de renforcer leurs positions afin de disposer de la légitimité nécessaire pour imposer leurs exigences dans lâordre européen dâaprès-guerre. Ignorer cette tension, qui deviendrait palpable à Yalta et Potsdam, et rester attaché à lâidée dâune Pologne souveraine et neutre relevait certes dâune belle et généreuse intention, mais condamnait par avance toute négociation à lâéchec et la France à lâisolement diplomatique.
En définitive, lors de ses années au pouvoir, de 1958 à 1969, le général De Gaulle nâa cessé de faire comme si le poids de la France était resté inchangé depuis le XIXème siècle, voire depuis 1815, avant quâelle ne perde deux guerres et nâen gagne une au prix du sacrifice de toute une génération. A lâépoque où elle dominait encore lâEurope, ses alliances et ses campagnes militaires redessinaient les frontières et les hiérarchies entre les nations. Lâamitié de la France était un privilège chaudement convoité et son hostilité avait valeur dâanathème.
Héritier de cette tradition, le général De Gaulle était parfaitement au fait des intérêts français et avait fait de son slogan « lâEurope de lâAtlantique à lâOural » lâétendard de la liberté et de la fierté gauloises. Voici ce quâil disait de la Russie :
« La décision funeste de Napoléon dâattaquer Alexandre Ier est la plus lourde erreur quâil ait commise. Rien ne lây forçait. Câétait contraire à nos intérêts, à nos traditions, à notre génie. Câest de la guerre entre Napoléon et les Russes que date notre décadence. Il est de lâintérêt de la France dâavoir de bons rapports avec la Russie. Ãa a toujours été une période faste de notre histoire, quand la France était en bonnes relations avec les Russes. »6
Cependant, tout en reconnaissant une décadence française, il nâen a pas moins mené une diplomatie dâÃtat souverain dont la France, hélas, nâavait plus les moyens. Et plus les résultats démentaient ses illusions, plus il sâenhardissait. Notamment, suite au fiasco du traité de lâElysée7, De Gaulle a enchaîné les protestations dâindépendance et de grandeur françaises : en mars 1966, il fit sortir la France du commandement intégré de lâOTAN ; en septembre de la même année, il prononça à Phnom Penh un discours où il tançait les Américains sur leur action au Vietnam ; en 1967, il lança la fameuse exclamation « Vive le Québec libre ! ». Câest dans cette perspective quâil convient dâaborder sa visite en Union soviétique de juin 1966 qui, pour aussi sincère et enthousiaste quâelle fût de part et dâautre, ne dépassa pas les déclarations incantatoires. Mais, après tout, nâest-ce pas dans cet aveuglement obstiné sur la relégation de la France au rôle de satellite du bloc de lâouest que réside à la fois la splendeur et la misère du mythe gaullien ?

Arrivée du Général De Gaulle à lâaéroport de Novossibirsk le 23 juin 1966
Dans les faits, depuis les débuts de la Guerre froide, il faut bien reconnaître quâen dehors de postures de circonstance dictées par lâagenda international, la France vassale des Ãtats-Unis et de lâOTAN nâa plus mené de politique souveraine envers la Russie. Un conseiller de lâÃlysée parlait pudiquement au journaliste du Monde évoqué en introduction dâune rupture de lâ« équilibre transactionnel entre lâUE et la Russie » ; le lecteur appréciera lâeuphémisme qui, du reste, nâenvisage même pas de relation bilatérale propre entre la France et la Russie. Détail révélateur, les ambassadeurs français à Moscou ignorent la langue de Pouchkine, donnant une preuve sâil en fallait encore que lâÃlysée nâa littéralement aucune intention de parler la même langue que le Kremlin. Cette mauvaise habitude remonte à loin : le dernier ambassadeur russophone était Barthélémy de Lesseps et il avait dû quitter Moscou avec Napoléon. Câétait en 1812.
Le défi eurasien en 2020 : le coq, lâours et le Grand Echiquier
Mais revenons à notre époque. Quelle est aujourdâhui la pertinence dâune nouvelle alliance franco-russe ? Et quelle forme doit-elle prendre ? Nous avons rappelé plus haut que lâamitié franco-russe avait été scellée par lâunion religieuse du roi de France avec Anne de Kiev, quelques années à peine avant le Grand schisme dâOrient. Depuis ce moment et malgré les siècles, la proximité culturelle entre les deux pays ne sâest pas démentie. Citons quelques-uns de leurs traits communs : la matrice chrétienne des cultures nationales qui a inspiré certaines valeurs (charité envers les faibles, humilité, éthique chevaleresque et une certaine forme de matriarcat dérivé du culte de la Vierge), les origines essentiellement paysannes de la population, une vocation messianique (qui sâexprima entre autres dans les croisades, lâépopée napoléonienne ou lâutopie communiste) et un Ãtat centralisé fort dirigé par un monarque (le présidentialisme de la Cinquième République ne fait ici pas exception à la règle).
Cette homogénéité morale et spirituelle est en soi le gage dâune relation étroite, efficace et confiante, qui sâillustra autrefois dans un dialogue littéraire fourni. Le passage des frontières par Dostoïevski, Tourgueniev, Tchékhov, Alexandre Dumas ou Balzac fut rendu possible précisément grâce à ce socle commun de valeurs en même temps quâil lâenrichissait dâun nouvel imaginaire partagé par les deux peuples.

De plus, nâoublions pas que depuis le XVIIIème et le règne dâElisabeth Ière, le français était la langue de la cour et des élites intellectuelles, qui le parlaient souvent mieux que le russe. Là non plus, les années nâont en rien amoindri la francophilie des Russes â ni la russophilie des Français. Pour se convaincre de ce tropisme français, il suffit dâévoquer la réponse de Poutine au journaliste du Financial Times8 qui lui demandait quel chef dâÃtat, parmi ceux quâil avait côtoyés, avait suscité son admiration.
Et le président russe de prononcer sans hésiter le nom de Jacques Chirac, dont, selon ses termes, lâérudition, lâindépendance dâesprit et la courtoisie avaient produit sur lui une forte impression. Il nâest pas à exclure que cette perception tienne autant à la personne-même de lâancien président de la Cinquième République quâaux préjugés favorables que Poutine a de la France. Un autre exemple récent nous a été donné lors de lâincendie de Notre Dame : Poutine avait alors déclaré que « tous les Russes avaient regardé cette tragédie avec les larmes aux yeux, [â¦] que cet incendie était une douleur dans le cÅur des Russes » et avait sur-le-champ proposé dâenvoyer ses meilleurs spécialistes pour participer à la reconstruction.
Imbus de morgue et de suspicion, nos dirigeants se sont montrés ignares et lamentables en dédaignant avec constance cette franche amitié au profit de partenaires ô combien moins bénéfiques, voire nocifs aux intérêts de la France.
Fin de la première partie.
Retrouvez la seconde partie dans notre prochain numéro.
R.A.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1 Piotr Smolar, « La campagne russe dâEmmanuel Macron : retour sur le pari diplomatique le plus incertain du quinquennat », Le Monde, 14 février 2020.
2 Jacques Bainville, « Lâalliance russe », LâAction française, 30 juillet 1908.
3 Stanislas Jeannesson, « La difficile reprise des relations commerciales entre la France et lâURSS (1921-1928) », Histoire, économie et société / Année 2000 / 19-3 / pp. 411-429.
4 Georgette Elgey, La République des contradictions, 1951-1954, Fayard, 1968, pp. 292-293.
6 Voir le récit des négociations par lâambassadeur à Moscou de lâépoque Roger Garreau : « Comment fut signé le pacte franco-soviétique », Le Monde diplomatique, janvier 1955, pp. 1 et 4.
7 4 janvier 1965. Alain Peyrefitte, Câétait de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002, p. 910.
8 En 1963, De Gaulle avait conclu avec le chancelier allemand Konrad Adenauer un traité dâamitié franco-allemand qui avait pour buts de lier étroitement lâAllemagne et la France et de détacher celle-ci de la protection américaine dans la perspective dâune Europe indépendante de la tutelle des Ãtats-Unis. Mais, cinq mois plus tard, le Bundestag ratifia le traité après y avoir ajouté un préambule qui en ruinait toutes les promesses : affirmation dâune association étroite entre lâEurope et les Ãtats-Unis, admission de la Grande-Bretagne au traité, défense sous lâégide de lâOTAN et relations commerciales facilitées avec la Grande-Bretagne et les Ãtats-Unis. Furieux, voici ce quâaurait déclaré le président français en découvrant le préambule : « Les Américains essaient de vider notre traité de son contenu. Ils veulent en faire une coquille vide. Tout ça, pourquoi ? Parce que les politiciens allemands ont peur de ne pas sâaplatir suffisamment devant les Anglo-Saxons ! Ils se conduisent comme des cochons ! Ils mériteraient que nous dénoncions le traité et que nous fassions un renversement dâalliance en nous entendant avec les Russes ! » voir Alain Peyrefitte, Câétait de Gaulle, tome 2, Paris, Fayard, 1997, p. 228.
9 Interview de Vladimir Poutine au Financial Times, 27 juin 2019.
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