« War is peace. Freedom is slavery. Ignorance is strength. »
George Orwell, 1984
« Par-dessus tout, lâalliance potentiellement la plus dangereuse, selon le point de vue des USA, a toujours été une alliance entre la Russie et lâAllemagne. Cela serait une alliance entre la technologie et le capital allemands avec les ressources naturelles et humaines de la Russie. »
George Friedman
Les guerres en Ukraine sont « hybrides » bien au-delà de ce que lâexpression recouvre habituellement : elles sont politiques, économiques, médiatiques, militaires, internes et externes, publiques et privées, locales et intercontinentales, humaines et technologiques, conceptuelles et opérationnelles, par procuration. Kiev, la Crimée, le Donbass sont les points chauds à défaut dâêtre les épicentres. Quelles conceptions du monde sâaffrontent-elles ? Comment maîtriser lâInfowar et lâinfodominance? Lâunité géographique du continent eurasiatique sera-t-elle renforcée par des unions politiques ou contrariée par lâalliance euratlantique ? au cÅur de lâEurasie, lâUkraine est un cas dâécole pour le contrôle de lâordre du monde et notre ami Gabriel Galice nous propose une analyse des différents enjeux.
La guerre hors limites...
Voilà vingt ans que les colonels chinois (devenus généraux) Qiao Liang et Wang Xingsui nous en ont avertis, systématisant les analyses états-uniennes en termes de soft, hard et smart power : les guerres du xxie siècle seront des « opérations de guerre non militaires » (OGNM)1. Les opérations militaires ne disparaissent pas, tant sâen faut2, mais elles sont enrichies, préparées, valorisées, par de multiples champs, procédés et procédures. La multiplicité des champs de conflictualité, de belligérance, leurs imbrications complexifient les notions dâalliés ou dâadversaires. Une guerre en cache une autre, lâallié recèle un adversaire redoutable, lâennemi déclaré est (aussi) un allié occulte. Les trois conflits dâUkraine, dâIran et de Syrie (sans parler du Yémen) illustrent lâinédite cartographie des guerres contemporaines, redessinées par les nouvelles technologies. Un paradoxe apparent ajoute à la complexité : le présentisme nâabolit pas le poids de lâhistoire. Lâamnésie des personnes se double dâune mémoire longue des peuples, sans laquelle le présent paraît insensé. Si Ãtats-uniens et Chinois affichent leurs desseins et méthodes, les stratèges russes ne sont pas en reste. Valery Gerasimov, chef dâétat-major, livre ses réflexions dans lâarticle intitulé « La valeur de la science est dans la prospective », sous-titré « Les nouveaux défis exigent de repenser les formes et les méthodes de conduite des opérations de combat. » La version en anglais est publiée dans Military Review de janvier â février 2016.
V. Gerasimov écrit3 :« Au vingt et unième siècle, nous avons observé une tendance au brouillage des frontières entre les états de guerre et de paix. [...] Parmi ces actions (asymétriques) figurent lâutilisation de forces dâopérations spéciales et lâopposition interne pour créer un front opérationnel permanent à travers tout le territoire de lâÃtat ennemi, ainsi que des actions informationnelles et des moyens qui sont constamment perfectionnés. »
En dâautres termes, lâassertion dâOrwell se vérifie : guerre et paix se mélangent au point de se confondre. Guerre économique, guerre de lâinformation, opérations militaires et paramilitaires constituent des continuums unifiés par les technologies.
« Lorsque la compréhension dâun problème se situe manifestement à lâarticulation de deux disciplines, comme la gestion de lâéconomie et celle de la violence, on est bien obligé de la référer à un concept créé pour former passage entre elles, comme celui de ânéolibéralisme de guerreâ. »4
Sans doute le terme de néocapitalisme5 de guerre serait-il davantage plus rigoureux, rendrait compte de la connivence entre la violence des marchés et les marchés de violence6.
Sâils sont entremêlés, les vecteurs belligènes ont des particularités, quâil convient de repérer, puis de contextualiser.
Visions du monde
Républicaine ou démocrate, lâadministration états-unienne reste persuadée de la vocation nationale au leadership de lâhumanité. Des intellectuels marginaux, dâanciens diplomates de renom comme George Kennan7 ou même Henri Kissinger8, des universitaires comme Charles Kupchan9 et John Mearsheimer10 soulignent les responsabilités occidentales dans lâextension de lâOTAN ou la crise ukrainienne et font entendre des voix favorables au rapprochement avec la Russie, mais ils ne pèsent pas lourd face aux néoconservateurs et au lobby militaro-industriel, fusionné avec le lobby financiéro-médiatique.
La vision du monde préférentielle de la Russie était celle dâun trait dâunion entre lâEurope et lâAsie, géographie oblige, sans même solliciter la théorie russe de lâeurasisme, de nos jours reprise par Alexandre Douguine.
Les offres de Mikhael Gorbatchev, puis de Dimitri Medvedev, enfin de Vladimir Poutine dâun partenariat fort avec lâEurope et dâune relation sereine avec les Ãtats-Unis dâAmérique nâont pas rencontré lâécho espéré. à défaut, la Fédération de Russie a donc resserré ses liens avec son environnement proche (Organisation du Traité de sécurité collective ou OTSC en 2002) et avec la République populaire de Chine (Organisation de coopération de Shanghai en 2001).
La guerre économique et lâéconomie de guerre
La « guerre économique » nâest pas une métaphore, elle participe de la guerre globale, elle est coextensive à lâimpérialisme nouvelle mouture11. Elle provoque la mort, biologique12 ou sociale. Ãditorialiste influent au New York Times, Thomas Friedman systématise hardiment le couplage entre lâéconomique et le militaire : « Lâintégration économique de la planète requiert la disposition de la puissance américaine à utiliser sa force contre ceux qui, de lâIrak à la Corée du Nord, menaceraient le système de mondialisation. La main invisible du marché ne peut pas fonctionner sans un poing caché â McDonaldâs ne peut pas fonctionner sans McDonnell Douglas, qui construit les F-15. Et le poing caché qui rend le monde sûr pour les technologies de la Silicon Valley sâappelle lâarmée, la force aérienne, la force navale et les marines des Ãtats-Unis. »13
La guerre économique, irréductible à « la main invisible du marché », accompagne lâemploi de la force armée. Guerre industrielle (espionnage aidant), guerre financière (gel dâavoirs bancaires vénézuéliens, russes, iraniens), guerre monétaire (à commencer par le privilège exorbitant du dollar états-unien), embargos états-uniens décidés sans lâaval du Conseil de sécurité (Russie, Iran...), puis imposés aux « alliés » (et concurrents) sont autant de facettes de la guerre économique. Lâancienne économie de guerre se voulait la plus autarcique possible, la nouvelle est délibérément extravertie.
La guerre de lâinformation
Loin dâêtre nouvelle, la guerre de lâinformation/désinformation (Infowar) prend des formes inédites et des dimensions considérables. Le modelage méthodique de lâopinion par les grandes entreprises et les dirigeants politiques remonte à Edward Berneys (neveu de Sigmund Freud) et à la propagande en faveur de lâentrée en guerre des Ãtats-Unis, en 191714. Pour les dirigeants, la question est de savoir comment sâabstraire de la volonté populaire en démocratie ? Réponse : en la façonnant. Les spin doctors étaient nés, ils font fureur. Régis Debray sâest attaché à repérer les incidences des évolutions des systèmes de communication sur lâorganisation politique15. François-Bernard Huyghe sâest spécialisé dans ce domaine : « La guerre ne consiste pas seulement à faire rentrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair, mais aussi des idées dans des esprits ; elle suppose autant de moyens de propagation que de destruction. »16 Le plus déterminant â et le plus difficile â est de saisir les tenants et aboutissants des interrelations entre les aspects du système de domination. Le départ dâune grille de lecture plausible nous semble résider dans la notion de « système national/mondial hiérarchisé » (SNMH), mise en avant par Michel Beaud17. Penser ensemble le politique, lâéconomique, le militaire, lâidéologique revient à redéfinir rigoureusement les notions de nation, dâempire, dâimpérialisme. Sami Naïr fournit une piste intéressante :« Lâempire est un système-monde, lâimpérialisme est un comportement politique, économique, militaire, qui peut caractériser une grande comme une petite nation. [...] Lâempire est le système marchand désormais mondialement dominant, lâimpérialisme loge en son cÅur, à travers lâhégémonie structurelle des Ãtats-Unis. »18 La « synecdoque19 tueuse », ravageuse, est une pratique courante de la guerre de lâinformation. Nombre dâintellectuels ou supposés tels y cèdent à leur insu, quand ils nây participent pas.
Il sâagit de réduire un peuple, un Ãtat, à son chef, puis de vilipender ledit chef avant dâentreprendre la destruction matérielle du pays. Gamal Abdel Nasser, Slobodan Milosevic, Saddam Hussein, Vladimir Poutine, Mouammar Kadhafi, Bachar El Assad, bien dâautres encore, illustrent le procédé, doublé parfois de lâidentification intempestive : Nasser = Hitler, Poutine = Hitler (Hillary Clinton dixit).
La Russie partage les conceptions techniques, sinon la vision du monde occidental. La « communication stratégique » est définie par Evgeny Pashentsev comme « la projection par lâÃtat de valeurs, intérêts et objectifs, vitaux et de longue portée, dans la conscience des publics nationaux et étrangers. Elle est réalisée au moyen dâune synchronisation adéquate dâactivités multiformes dans tous les domaines de la vie sociale, avec le support dâune communication professionnelle. »20
... appliquée à lâUkraine
La crise ukrainienne est à la fois un témoignage éloquent des guerres actuelles et un indicateur des blocs en reconstitution. Réputé (naguère, au moins) pour son sérieux, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) semble subir un alignement partisan croissant sur les positions otaniennes.
« Depuis son accession à lâindépendance après lâéclatement de lâUnion soviétique en 1991, [...] la Russie, qui considère ses intérêts comme menacés par une Ukraine tournée vers lâOccident, a annexé la Crimée en mars 2014, après la chute du président ukrainien Viktor Ianoukovitch. [...] Elle a également contribué à provoquer une rébellion dans les oblasts de Lougansk et de Donetsk, dans la région industrialisée du Donbass, à lâest de lâUkraine. Après presque sept ans de guerre et plus de 15 000 morts, lâintervention militaire russe domine la plupart des aspects de la vie politique en Ukraine. »21
Arguer que la Russie aurait brutalement « annexé » la Crimée, méfait conduisant aux « sanctions occidentales », câest ignorer autant lâhistoire longue22 que lâenchaînement des événements consécutifs à la chute du mur de Berlin.
Les grandes puissances ont des conceptions du monde, explicites, semi-explicites, implicites. Les Ãtats-Unis dâAmérique sont, quâon sâen réjouisse, que lâon sâen moque ou quâon le déplore, la principale puissance mondiale. Quâils soient les plus puissants nâimplique pas quâils soient « méchants », contrairement à ce que me faisait dire tout à tour Bernard-Henri Lévy et une journaliste de la RTS. De la puissance, on use et on abuse, simplement. Câest donc des conceptions du monde respectives (de soi, des autres) quâil faut partir avant de se perdre dans les considérations psychologiques, tactiques, militaires des protagonistes.
Il se trouve que les Ãtats-Unis, nonobstant leur fâcheuse propension à lâhégémonie baptisée « leadership », présentent lâappréciable avantage de mettre au grand jour les visées stratégiques conçues par leurs théoriciens et stratèges.
Zbigniew Brzezinski (1928-2017) aura été, plus dâun demi-siècle, un inspirateur majeur de la politique états-unienne. Son maître livre, Le Grand échiquier â LâAmérique et le reste du monde 23, reste une clé de compréhension de la politique extérieure des Ãtats-Unis.
Euramérique et Eurasie
Dès 1997, Zbigniew Brzezinski explique dans son maître-livre (actualisé par « Le vrai choix » en 2004) pourquoi et comment contrôler lâEurasie.« LâEurasie reste lâéchiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale. » [...] « Le but de ce livre est de formuler une politique géostratégique cohérente pour lâAmérique sur le continent eurasien. »
Hypothèses et raisonnements sont dâune grande rigueur intellectuelle. LâEurasie est centrale, lâAmérique doit y être présente pour dominer la planète, lâEurope est la tête de pont de la démocratie en Eurasie, lâOTA N et lâUnion européenne doivent de conserve étendre leur influence en Eurasie, les Ãtats-Unis doivent jouer simultanément lâAllemagne et la France (carte des zones dâinfluences respectives de ces deux pays à lâappui), alliées fidèles, mais, de façon différente, remuantes et capricieuses. Cela sera laborieux :« Quoi que lâavenir nous réserve, on peut raisonnablement conclure que la primauté américaine sur le continent eurasien sera soumise à de fortes turbulences et même confrontée à des épisodes de violence. » (p. 85)
Lâauteur repère cinq « acteurs géostratégiques » : la France, lâAllemagne, la Russie, la Chine et lâInde et cinq « pivots géopolitiques » : lâUkraine, lâAzerbaïdjan, la Corée, la Turquie et lâIran.« Exclure la Russie (de lâUE ou de lâOTA N) pourrait être lourd de conséquences â cela validerait les plus sombres prédictions russes â, mais la dilution de lâUnion européenne ou de lâOTAN aurait des effets fortement déstabilisateurs. » « Le dilemme se résume à un choix entre équilibre tactique et dessein stratégique. » Le « pivot géopolitique » ukrainien fait lâobjet de longs développements :« Dès 1994, Washington accorde la priorité aux relations américano-ukrainiennes (p. 140) [...] Au cours de la période 2005-2010, lâUkraine pourrait à son tour être en situation dâentamer des négociations en vue de rejoindre lâUE et lâOTA N. »
Brzezinski suggère dâétendre à lâUkraine le « triangle de Weimar » constitué en 1991 par la France, lâAllemagne et la Pologne pour en faire « la colonne vertébrale de la sécurité européenne ».
« Une question essentielle se pose : ce scénario se déroulera-t-il dans un environnement apaisé ou dans un contexte de tension avec la Russie. »
Nous avons la réponse. Mais le défi lancé aux Russes sâencombre peu de subtilités : « Pour que le choix de lâEurope â et en conséquence de lâAmérique â se révèle fructueux, la Russie doit satisfaire à deux exigences : tout dâabord rompre sans ambiguïté avec son passé impérial ; ensuite, cesser ses tergiversations à propos de lâélargissement des liens politiques et militaires entre lâEurope et lâAmérique. »
Brzezinski distingue lâEurope géographique vassalisée (« Surtout lâEurope est la tête de pont géostratégique fondamentale de lâAmérique [...] Pour le dire sans détour, lâEurope de lâOuest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Ãtats rappellent ce quâétaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires. », p.88) de lâEurope géopolitique : (« Par Europe, nous entendons lâensemble géopolitique uni par le lien transatlantique et engagé dans lâélargissement de lâUnion européenne et de lâOTAN, tel quâil prend tournure. »24)
Bref, le scénario de Brzezinski sâest déroulé comme prévu, vassalité du « protectorat américain » et « tension avec la Russie » inclusivement. Le reste est mise en scène, câest-à -dire mise en Åuvre stratégique, tactique, opérationnelle sur les différents champs de la nouvelle guerre hors limites. Mettant les points sur les « i », portant le fer dans la plaie, George Friedman renforce et rend opérationnelle la vision de Brzezinski25, ainsi quâen témoigne, après une vidéo, son entretien avec la revue russe Kommersant le 22 décembre 2014.
Kommersant : « Mais les officiels US, aussi bien que les directions des Ãtats membres de lâUE, ont justifié leur politique très dure contre la Russie par le fait que, avec lâannexion de la Crimée, la Russie a âredessiné des frontières par la forceâ depuis la Seconde Guerre mondiale. »
George Friedman : « Les Américains savent que câest un non-sens. Le premier exemple de changement des frontières par la force a été la Yougoslavie. Et le Kosovo fut seulement lâachèvement du processus. Et les Ãtats-Unis sont directement impliqués dans ce processus. »
Kommersant : « Quel est le but de la politique US pour ce qui concerne lâUkraine ? »
George Friedman : « Durant les cent dernières années, les Américains ont poursuivi avec constance une politique étrangère très consistante : empêcher quelque nation que ce soit de constituer une trop grande puissance en Europe. Dâabord, les Ãtats-Unis ont cherché à empêcher lâAllemagne de dominer lâEurope, ensuite ils ont cherché à limiter lâinfluence de lâURSS. » « Lâessence de cette politique est ceci : maintenir aussi longtemps que possible un certain rapport de force en Europe [qui les avantage], en aidant les partis les plus faibles, et lorsque le rapport de forces existant était [ou est] sur le point dâêtre modifié, â en intervenant au dernier moment. Ce fut le cas durant la Première Guerre mondiale, lorsque les Ãtats-Unis intervinrent seulement après lâabdication du tsar Nicolas II en 1917 pour éviter que lâAllemagne sâaffirmât dâune façon prééminente. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les Ãtats-Unis ouvrirent un second front très tardivement (en juin 1944), après quâil fût devenu évident que les Russes allaient lâemporter sur les Allemands. Par-dessus tout, lâalliance potentiellement la plus dangereuse, selon le point de vue des Ãtats-Unis, a toujours été une alliance entre la Russie et lâAllemagne. Cela serait une alliance entre la technologie et le capital allemands avec les ressources naturelles et humaines de la Russie. »
Or lâUkraine, « pivot géopolitique », selon Brzezinski, est, historiquement, géographiquement, stratégiquement, le point dâapplication optimal du levier pour empêcher « lâalliance entre la Russie et lâAllemagne ». Qui ne comprend pas cela ne comprend rien à la « révolution orange », à Maïdan (vocable dâorigine turque) ni à la détermination des protagonistes.
LâEuramérique est un projet et une réalité.
Et la Russie ?
La Russie nâentend pas diriger le monde, elle sait ne pas le pouvoir. Sa priorité est de constituer une zone de protection dans son « étranger proche », accessoirement de disposer dâalliés sur les différents continents. Sa zone de protection immédiate est constituée par lâOTSE (Organisation du Traité de sécurité collective), créée en 2002, quâelle forme avec lâArménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, la Serbie étant observateur.
Le second cercle est constitué de lâOCS (Organisation de coopération de Shanghai), dont le noyau est la Chine et la Russie. LâInde et le Pakistan sont deux puissants associés. LâIran et lâAfghanistan sont observateurs. Les BRICS constituent, au plan économique, une forme de deuxième cercle.
Le démantèlement du Pacte de Varsovie, puis lâextension à lâest de lâOTA N, ont en effet fragilisé son dispositif de sécurité. Mikhael Gorbatchev nâa pas voulu, pas su ou pas pu imposer un accord écrit des Ãtats-Unis sur la non-extension de lâOTA N à lâest de lâancienne RFA. Seule lâex-RDA est exempte de bases de lâOTA N, ce qui constitue un indice. Car quel serait lâintérêt dâune démilitarisation de lâest de lâAllemagne sâil sâagissait dâintégrer la République tchèque et la Pologne à lâOTAN ?
Les dirigeants russes nâont pas pu ignorer les visées. Ils mettront du temps à manifester leur réaction mais elle sera alors foudroyante avec la prise de contrôle de la Crimée.
La Crimée en question
Encore convient-il dâexaminer le cas de la Crimée de façon moins caricaturale que ne le fait lâOccident. Anciennement peuplée, occupée par des envahisseurs successifs (dont les Scythes, les Goths et les Alains), elle tomba entre les mains des Tatars et des Mongols au xiie siècle. « Mais les Byzantins gardèrent solidement le sud de la Crimée jusquâà la conquête complète du pays par les Ottomans en 1475. »26 Les Tatars devinrent les vassaux des Ottomans, jusquâà la conquête par les troupes russes de la Grande Catherine au xviiie siècle, qui fonde Sébastopol en 1783. Elle fut colonisée par des Russes, des Ukrainiens, des Allemands, des Grecs, des Arméniens. La France, la Grande-Bretagne et le Piémont interviennent dans la guerre de Crimée (1853-1856) pour barrer la route aux Russes voulant reprendre Constantinople aux Ottomans. à partir de 1922, la Crimée devient un République socialiste soviétique autonome, intégrée à lâURSS. En 1944, Staline déporte les Tatars. En 1954, Nikita Khrouchtchev cède par décret la Crimée à la République socialiste soviétique dâUkraine.
Un fait majeur, ignoré des commentateurs occidentaux, pointé par Guy Mettan, est que les habitants de Crimée furent consultés dès janvier 1991 sur lâavenir de leur pays.
« Si les correspondants occidentaux avaient bien fait leur travail, ils auraient pourtant pu souligner que ce référendum (de 2014) ne faisait que confirmer un précédent vote, celui que les nouvelles autorités ukrainiennes avaient organisé tout à fait légalement le 12 janvier 1991 : avec un taux de participation de 81,37%, 94,3% des votants sâétaient prononcés en faveur du rétablissement dâune république de Crimée indépendante et membre du nouveau traité de lâUnion proposé par Gorbatchev. »
Un résultat en tous points semblable à celui du 16 mars 2014. Mais en 1991 comme en 2014, la communauté internationale, Ãtats-Unis en tête, sâétait dépêchée de faire annuler le référendum : en février 1991, sur les conseils de Georges Soros, le Parlement ukrainien revenait sur sa décision et votait en catastrophe une loi rétroactive pour casser le vote des Criméens. Pas question de laisser échapper la base navale de Sébastopol et dâoffrir à la Russie un accès gratuit à la mer Noire. Dans le tumulte de lâépoque, personne nây a prêté attention et lâhistoire a été oubliée, sauf par les Criméens, spoliés de leur décision démocratique. Au Kosovo, en 2008, il nây a pas eu de double référendum et pourtant la province a obtenu son indépendance. Où sont les médias qui ont rappelé ces faits contradictoires ? 27 En février 1992, les Criméens fondent la République de Crimée. En 1995, lâUkraine lui accorde un statut spécial. Elle suspend le président, abroge la Constitution et met ses hommes en place, proclamant une République autonome de Crimée au sein de lâUkraine. Des libertés consenties à lâUkraine sont abolies en 1998. Le coup de force de Kiev conduit le Conseil suprême de Crimée à proclamer son indépendance le 11 mars 2014, décision validée, avec le rattachement à la Russie, par le référendum du 16 mars 2014. Le 17 mars, la Russie reconnaît lâindépendance de la Crimée et signe un traité de rattachement à la Fédération de Russie le lendemain.
Baser les « sanctions » contre la Russie sur son « rattachement autoritaire » de la péninsule revient à faire lâimpasse et sur lâévolution juridique et politique de la Crimée depuis 1991 et sur la volonté, deux fois exprimée, des Criméens. Les autorités russes, dont Vladimir Poutine, ont finalisé un processus conduit par les Criméens eux-mêmes. Elles y furent conduites à la fois par le souci dâatténuer la mainmise occidentale sur lâUkraine et par lâimpératif de garder le contrôle de la base navale de Sébastopol.
Les Français seraient avisés de considérer leur propre histoire, en particulier celle du « rattachement » (terme qui remplace celui dâannexion à partir de 1960, année du centenaire) de la Savoie à la France, qui fut le fruit dâun arrangement entre Cavour et Napoléon III.
Lesdites « sanctions », soufflées par les Ãtats-Unis, pénalisent lourdement plusieurs pays européens â au-delà de lâUE â et la Russie, sans porter ombrage aux intérêts états-uniens.
Le Donbass en feu
La partie orientale de lâUkraine, tournée vers la Russie, nâa pas accepté le coup de force de Maïdan, et encore moins la suppression de la langue russe comme langue officielle. Les Accords de Minsk II du 12 février 2015 nâont pas eu plus de succès que le Protocole de Minsk du 5 septembre 2014. Des milices armées « militantes » opèrent dans les deux camps, certaines unités pro-gouvernementales étant formées de militants dâextrême droite ou dâanciens combattants de Tchétchénie28. Lâarmée de Kiev est fournie en matériel de guerre par lâOccident, les rebelles de lâEst reçoivent de lâéquipement et des conseillers militaires russes.
Pour Anna Maria Dyner, la « guerre hybride » en Ukraine, aux contours flous, est clairement une stratégie russe qui menace lâOTAN : « Les études sur la défense et le langage politique nâont pas encore défini avec précision ce que lâon entend par guerre hybride. Ce manque de précision est particulièrement problématique pour lâOTAN en ce qui concerne la guerre dans lâest de lâUkraine. Par conséquent, lâAlliance nâest pas en mesure dâévaluer avec justesse comment ce conflit menace les membres de lâOTAN et quelle devrait être sa réaction aux événements qui se sont produits en Crimée et dans lâest de lâUkraine. [...] Ainsi, ses principales caractéristiques comprennent lâabsence dâun front de bataille clair et des actions militaires irrégulières comme la déjudiciarisation, la rébellion, la reconnaissance et la désinformation. [...] une guerre hybride est aussi une forme de guerre civile qui inclut des activités séparatistes comme le terrorisme. Une autre composante importante de la guerre hybride est la cyberguerre, qui consiste non seulement à diffuser de la propagande, mais aussi à attaquer lâinfrastructure informatique dâun ennemi. [...] Fait intéressant, bien que non qualifié dâ« hybride », un tel concept de guerre apparaît dans la doctrine militaire de la Fédération de Russie »29.
En résumé, selon AM Dyner :
1) la notion de guerre hybride est imprécise,
2) ses manifestations en Ukraine dressent le portrait chinois de la Russie,
3) le tout constitue une menace pour lâOTAN.
Son portrait chinois vaudrait pourtant pour les opérations conduites par lâOccident depuis des lustres. Lâincendie volontaire de la maison des syndicats dâOdessa fit 42 morts prorusses, sans parler des milliers de civils victimes de lâarmée ukrainienne ou des milices associées.
Au plan opérationnel, des sociétés militaires privées de sécurité, états-uniennes, mais aussi russes, interviennent. Du côté états-unien, on cite Akademi et Greystone, du côté russe Vnevedomstvenaya Okhrana et Wagner.
Quelle sortie de crise ?
Les occasions dâune sortie de crise pacifiée nâont pas manqué. Les mêmes raisons qui provoquèrent la crise expliquent son installation. Deux voies sâoffrent, lâapaisement et la crispation. Certains protagonistes, dont la Pologne, lâAllemagne et la France, sont partagés entre volonté dâapaisement et alignement sur les partisans de la tension. Les Ãtats-Unis ont voulu faire de lâUkraine le point dâapplication du levier permettant de séparer la Russie de lâAllemagne, plus largement de lâEurope. La ligne de partage coupe lâUkraine en deux, sa partie occidentale étant tournée vers lâEurope, sa partie orientale vers la Russie.
La russophobie portée par des néonazis ukrainiens renoue avec lâantagonisme nazisme/communisme de la Seconde Guerre mondiale. Les hérauts des droits de lâhomme nâont pas hésité à faire cause commune avec des néonazis pour sâopposer à la Russie.
Michel Segal retrace les mécomptes de la crise russe, mettant lâaccent sur la désinformation dont elle fait lâobjet.
« Le 7 mai, Didier Burkhalter (chef du département des Affaires étrangères de la Confédération suisse), le président de lâOSCE, est à Moscou et met au point une feuille de route avec Vladimir Poutine pour parvenir à la paix dans le conflit ukrainien.
Câest en fait un vrai coup de théâtre, car la réunion surprend tous les observateurs, à peine trois semaines après lâAccord de Genève (Lavrov/Kerry) ultramédiatisé dans son déroulement et sa préparation. Et câest une vraie bonne nouvelle pour ceux qui veulent la paix, car la démarche peut aboutir.
Là aussi, il est certain que ni lâUE ni les Ãtats-Unis nâont dû être avertis. Sans lourde machine, sans communication, sans les Ãtats-Unis, sans lâUE, la rencontre se veut simple et efficace. Burkhalter déclare : âCe nâest pas une conférence de suivi de Genèveâ. Là , on est dans une approche plus pragmatique, un peu plus âà la suisseâ. On propose un plan avec des points sur lesquels on est dâaccord pour avancer. », lit-on dans Le Figaro qui ajoute que la Bourse de Moscou a pris 5% à lâannonce de cette rencontre, « un signe qui ne trompe pas », ajoute le journal. [...] « Le plan de Burkhalter est soutenu par les 28 de lâUE, mais Iatsenouk accueille très mal cette rencontre [...] Les Ãtats-Unis montre également de lâhostilité à la démarche de paix qui ne cadre visiblement pas avec leurs projets. »30.
LâUE sâalignera banalement sur la position états-unienne, prenant le parti de la guerre contre celui de la paix. La chronique tenue par Michel Segal repère les bifurcations historiques.
« Le jour où le président est renversé, lâUE reconnaît le gouvernement provisoire et reprend immédiatement les discussions pour signer le fameux accord ALE. [...] (146) lâUE qui avait été si virulente à condamner la répression policière des événements de novembre 2013 à février 2014 ne dira pas un seul mot sur la guerre lancée par Kiev contre sa propre population, guerre lancée pour la bonne raison que cette population demande un référendum. (147) [Hollande] appelle « lâUkraine à faire preuve de retenue et de discernement dans les opérations militaires en cours contre les séparatistes »31.
« Lâattitude de lâUE, appuyant sans réserves par son silence la guerre ukrainienne menée par Porochenko, apparait le plus clairement et sous son jour le plus cynique lors de la signature du volet économique du 27 juin. Le 20 juin, Porochenko décide dâun cessez-le-feu assorti dâun ultimatum aux rebelles pour déposer les armes. [...] On verra les photos du président serrant les mains de Barroso et van Rompuy, les trois personnages hilares. Le lendemain, de la signature, lâUE lance un ultimatum de 72 heures à la Russie quâelle accuse dâêtre entièrement responsable des combats. Et le 1er juillet, les attaques de lâarmée reprennent. »32
Conclusion provisoire...
« Sâil envisage de lancer des guerres hybrides à lâavenir, le Kremlin devrait sâattendre à des sanctions économiques occidentales durables et massives, ainsi quâà des problèmes qui affaibliront la capacité de lâarmée russe à mener dâautres opérations militaires. », écrit Krisztian Jojart, en conclusion de son article pro-occidental33. Lâarticle se garde dâévoquer les visions respectives du monde et les méthodes occidentales de « guerre hybride » en Ukraine, où lâinfodominance nâest certes pas du côté de la Russie.
Lâévocation des « sanctions économiques » lève un coin du voile sur la guerre économique.
Le conflit ukrainien est local/global ; sa globalité est géographique et sectorielle. Lâorigine du nom du pays signifie la marche frontière. LâUkraine marque une marche géographique et un tournant historique. Au sortir de la guerre froide, en renforçant et en élargissant lâOTA N, lâOccident a choisi la poursuite de lâamenuisement de la Russie au lieu dâopter pour la paix. LâUE a pris le parti des Ãtats-Unis, contre ses intérêts économiques et stratégiques, poussant la Russie vers la Chine, avec laquelle elle constitue désormais lâOrganisation de coopération de Shanghai.
Comprendre les enjeux, les forces et les faiblesses des protagonistes de la scène ukrainienne suppose de considérer les visions du monde en présence, les plans stratégique, tactique et opérationnel, les dimensions politiques, militaires, informationnelles, reliées entre elles par les technologies disponibles.
G.G.
NOTES ET RÃFÃRENCES
1. Qiao Liang et Wang Xiangsui, La Guerre hors limites â Lâart de la guerre asymétrique entre terrorisme et globalisation, Paris, Payot, 2003.
2. Sur lâOTAN, .
3. « The Value of Science is the Foresight », .
4. Alain Joxe, Les Guerres de lâempire global, La Découverte, 2012, p. 59.
5. Pierre Dockès, « Périodisation du capitalisme et émergence dâun néocapitalisme », P. Dockès (dir.), Ordre et désordres dans lâéconomie-monde, Paris, PUF, 2002.
6. Cf. Gabriel Galice, Les Empires en territoires et réseaux.
7. http://www.nytimes.com/1998/05/02/opinion/foreign-affairs-now-a-word-from-x.html
8. , en français : .
9. .
10. John Mearsheimer, « Why the Ukraine Crisis is the Westâs Fault », .
11. Cf. David Harvey, Le Nouvel impérialisme, Les prairies ordinaires, 2010, et Claude Serfati, Militarisme et impérialisme : lâactualité du xxie siècle, 2003, p. 2.
12. .
13. Thomas Friedman, The Lexus and the Olive Tree, cité par S. Halimi, Le Grand bond en arrière, Paris, Fayard, 2004, p. 414
14. Edward Berneys, Propaganda (1928), Paris, La Découverte, Zones, 2007.
15. Régis Debray, Lâ état séducteur, Les Révolutions médiologiques du pouvoir, Paris, Gallimard, 1993.
16. François-Bernard Huyghe, La Quatrième guerre mondiale â Faire mourir et faire croire,Monaco, Ãditions du Rocher, 2004, p. 14.
17. Gabriel Galice, « Les Peuples-Nations dans le SNMH », Revue Politique et Parlementaire, n° 1087-1088, 22 août 2018,
18. Sami Naïr, LâEmpire face à la diversité, Hachette, 2003, p. 10-11.
19. Figure de rhétorique faisant, ici, passer le particulier pour le général.
20. Evgeny Pashentsev and Erik Vlaeminck, Strategic Communication in EU â Russia Relations : Tensions, Challenges and Opportunities, ICSPSC, Moscow, 2018
21. SIPRI Yearbook 2018, p. 63.
22. Alexandre Volonsky, Ukraine, la vérité historique, 1re édition 1920, Ãditions des Syrtes en mars 2015.
23. Zbigniew Brzezinski, Le Grand échiquier, lâAmérique et le reste du monde, Hachette Littératures â Pluriel, 2002.
24. Op. cit., p. 156.
25. .
26. Laurent Bayard, Ukraine â Le Royaume de la désinformation, Tatamis, 2015, p. 237. Nous lui reprenons lâessentiel des informations sur la Crimée.
27. Guy Mettan, Russie-Occident â Une guerre de mille ans, Ãditions des Syrtes, 2015, p. 99.
28. Stanislav Byshok & Alexey Kochetkov, Neonazis & Euromaidan â From Democracy to Dictatorship, kmbook, 2014.
29. Anna Maria Dyner, « Hybrid Warfare : The challenge of our time », New Eastern Europe, n° 5/2014, p. 80-81.
30. Michel Segal, Ukraine, Histoires dâune guerre , 21 novembre 2013â5 septembre 2014, Autres Temps Ãditions, 2014, p. 105-106
31. La Tribune, 14 août 2014.32 Michel Segal, op. cit., p. 146-147.33 .
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