DÉCEMBRE 2019 -
JANVIER 2020

Quand Churchill et Roosevelt complotaient contre De Gaulle l’anglophobe

par Serge ENDERLIN

Selon des archives rendues publiques il y a presque une vingtaine d’années, le premier ministre britannique a tenté, avec le président américain, de se débarrasser du chef des forces de la France libre, un dictateur en puissance, selon lui.
L'histoire de la Deuxième Guerre mondiale vient de s'enrichir à l'aube du troisième millénaire d'un épisode croustillant au sujet des relations parfois houleuses entre Alliés. Il était jusqu'ici de notoriété publique que Winston Churchill et le général de Gaulle entretenaient une solide antipathie mutuelle. Mais on ignorait que cette rancœur entre les deux avait provoqué côté britannique un projet de « complot » contre le héraut de la France libre. Les archives rendues publiques révèlent l'ampleur insoupçonnée de la haine du premier ministre britannique pour l'homme de l'Appel du 18 juin.
Winston Churchill montrait du doigt l'« intolérable impolitesse » de De Gaulle, personnalité « vaine et malfaisante », et souhaitait que Londres lui retire son soutien, montrent les documents confidentiels dévoilés par le Bureau des archives publiques de Grande-Bretagne. Les textes en question consistent en une série de télégrammes codés échangés entre Londres et Washington, alors que le premier ministre britannique s'entretenait aux Etats-Unis avec le président Franklin Roosevelt. Nous sommes au printemps 1943, l'année de la reconquête, au moment où les Alliés commencent à gagner du terrain sur les troupes allemandes en Afrique du Nord, en remportant à Bizerte (Tunisie) une bataille décisive.

« Absorbé par sa carrière »

La teneur des discussions entre les deux dirigeants anglo-saxons est on ne peut plus claire. Churchill se plaint de De Gaulle, qu'il décrit comme un être « peut-être honnête », mais doté d'un « complexe messianique » avec « des tendances dictatoriales ». En outre, le général « déteste l'Angleterre et concourt à diffuser cette anglophobie partout où il passe ». Méprisant, Churchill fait valoir que le général, qui aime se draper dans sa dignité de militaire, « n'a pas combattu depuis qu'il a quitté la France ».
Dans un télégramme envoyé depuis la capitale américaine au vice-premier ministre Clement Attlee et au secrétaire au Foreign Office Anthony Eden le 21 mai 1943, il écrit: « Je dois maintenant vous avertir solennellement qu'une situation très sérieuse se développe ici au sujet de De Gaulle (…). Il est à mon avis absorbé par sa carrière personnelle qui dépend d'un effort vain de se faire l'arbitre de la conduite de chaque Français après la défaite militaire. Je demande à mes collègues de considérer en urgence la possibilité d'éliminer maintenant de Gaulle en tant que force politique. »
Dans un mémorandum adressé le même jour à son ministre des Affaires étrangères, Churchill va communiquer des informations transmises par les services secrets de Londres qui décrivent de Gaulle comme « complètement hostile à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis ». Le texte précise que « tout en affectant des sympathies communistes, il a des tendances fascistes ». Dans une autre note, le premier ministre britannique redoute que de Gaulle pactise avec l'ennemi : « Il n'a plus confiance dans les Anglo-Saxons. (…) A l'avenir, il basera sa politique seulement sur la Russie et peut-être l'Allemagne. »

Écarté de Yalta

Les archives confirment que Churchill voulait promouvoir à la place de De Gaulle le général Giraud, basé en Afrique du Nord et proche des Américains. Roosevelt avait lui aussi une dent contre de Gaulle, dont il jugeait que la conduite « frôle l'intolérable ». Il suggéra, pour s'en débarrasser, de l'expédier en exil, comme « gouverneur à Madagascar ».
Londres et Washington avaient vu dans un long rapport du FBI datant de 1943 des preuves supplémentaires de la fourberie supposée du général. Le rapport accusait notamment des gaullistes basés à New York de recruter des prostituées pour « retourner » des marins fidèles au général Giraud de passage aux Etats-Unis. « La France libre utilisait toutes sortes de méthodes douteuses pour recruter », note Pearce Brendan, historien britannique qui a consulté les archives. La crainte de voir la résistance française passer complètement sous la coupe des communistes et le rapprochement entre de Gaulle et Giraud ont finalement convaincu Américains et Britanniques d'épargner le général.
Malgré ses efforts pour déboulonner de Gaulle, Churchill n'était en outre jamais parvenu à convaincre ses collègues du War Cabinet britannique de l'époque, qui réunissait en union sacrée conservateurs et travaillistes. La suite de l'histoire entre Londres et Paris reste marquée par cette défiance mutuelle. Deux ans après les très particulières correspondances entre Churchill et Roosevelt, la France était écartée de la conférence de Yalta. De Gaulle se vengea plus tard en s'opposant avec la dernière énergie à l'entrée du Royaume-Uni dans la Communauté européenne, à laquelle Londres n'adhérera qu'en 1973. Il provoqua également la colère des Américains en se retirant de la structure du commandement intégré de l'OTAN en 1966. « Ces tensions restent d'actualité aujourd'hui », conclut le Guardian, allusion à peine voilée aux derniers épisodes de la « guerre du bœuf ».

S.E.

Article reproduit avec l’autorisation de l’auteur et extrait du quotidien suisse francophone Le Temps, regroupement du Journal de Genève, de la Gazette de Lausanne et du Nouveau Quotidien.

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