DÉCEMBRE 2019 -
JANVIER 2020

La France, entre OTAN et Russie

par Alexandre PAJON

Jeudi 7 novembre 2019, dans un entretien à The Economist, le président français Emmanuel Macron, relate le fait que l'OTAN serait en état de mort cérébrale. Vrai ou faux, cela nous amène tout de même à repenser la nécessité ou non du rôle de l'OTAN et comment l'Union européenne pourrait assurer sa propre sécurité.
L'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord a été créée peu après la Seconde guerre mondiale et devait assurer la sauvegarde du continent ouest-européen face au bloc communiste. Aujourd'hui, elle est toujours censée assurer la sauvegarde de la liberté et de la sécurité de ses membres, que ce soit par des moyens militaires ou politiques. La mission de défense collective reste au cœur de ses priorités et crée un esprit de cohésion entre ses membres.
Mais les menaces ont changé de nature et les États-Unis, grands contributeurs de l'Alliance, souhaitent se tourner vers d'autres horizons. Nous assistons par exemple de plus en plus à un G2 composé de la Chine et des États-Unis, l'Europe étant mise au banc. Dès lors, l'OTAN a-t-elle toujours un sens ?
Depuis plusieurs années, les États-Unis prennent des décisions de plus en plus unilatérales. Ils annoncent leur retrait de l'accord sur le nucléaire iranien et la décision de rétablir les sanctions complètes à l'égard du pays, ils annoncent leur retrait des troupes américaines de Syrie, ils se rapprochent de la Turquie pour créer une zone de sécurité au Nord de l'État...Toutes ces mesures ont été prises au détriment de la sécurité des Européens et sans que ces derniers n'aient été consultés. Pourtant l'OTAN ne se réduit pas seulement à son article 5 concernant la clause d'assistance mutuelle. L'OTAN est également son article 4 qui stipule que « Les parties se consulteront chaque fois que, de l’avis de l’une d’elles, l’intégrité territoriale, l’indépendance politique ou la sécurité de l’une des parties sera menacée. »
Or, c'est ce que ne font pas les États-Unis lorsqu'ils prennent des décisions menaçant l'intégrité ou la sécurité de ses alliés atlantistes. Et l'OTAN ne joue pas son rôle quand il faut rappeler à Washington ses obligations. Les États-Unis ne se gênent pas de rappeler aux Européens leurs devoirs, mais personne ne rappelle aux États-Unis leurs obligations. Concernant l'intervention turque en Syrie, par exemple, le risque est important pour la France de voir les membres de Daesh être libérés et menacer son territoire. Parallèlement, le président américain, Donald Trump, ne cesse de répéter que les Européens ne paient pas pour leur défense. Ce qui n'est pas tout à fait vrai car tous les pays européens augmentent leur budget de défense depuis au moins 3 ans.
Le doute plane donc quant à la solidarité américaine en cas d'attaque d'un pays membre de l'OTAN.

Le général d’armée aérienne Sir Stuart Peach, président du Comité militaire de l’OTAN
Nous pouvons remarquer que la question n'est pas principalement celle de l'OTAN mais plutôt celle de la relation entre l'Europe et les États-Unis. Et sur ce sujet, le président français Emmanuel Macron est assez clair : face à une telle situation, l'Europe doit vraiment se prendre en main en matière sécurité car sinon les pays européens ne seront plus protégés et de plus l'Union ne pourra pas peser grand-chose sur la scène internationale.
Il est nécessaire de rappeler qu'il n'y a pas d'armée de l'OTAN, il n'y a que des armées nationales qui peuvent agir dans le cadre de l'OTAN, ou dans tout autre cadre d'ailleurs. L'OTAN, sans les capacités américaines, n'est plus l'OTAN, cela devient l'Union européenne.
Il est important de ne pas confondre les structures et les concepts. L'OTAN et l'Union européenne sont compétentes en matière de défense, elles ont toutes les deux une clause d'assistance mutuelle mais en principe c'est l'OTAN qui détient la primauté en matière de sécurité collective. Par exemple, les Accords de Berlin de 2003, dits « Berlin Plus », permettent à l'UE de disposer des moyens de l'OTAN et permet à l'Alliance de soutenir l'UE là où l'OTAN n'intervient pas. L'UE s'appuie donc sur l'OTAN et non l'inverse. C'est dans ce cadre que l'UE est intervenue en Macédoine en 2003 comme en Bosnie-Herzégovine en 2004.
C'est pourquoi la France souhaite développer les capacités militaires au sein de l'Union européenne en s'appuyant sur des initiatives que sont la coopération structurée permanente tout comme le Fonds européen de défense. Et développer les capacités militaires dans le cadre de l'UE ne signifie pas forcément remettre en cause l'Alliance puisque ce sont les armées des États membres de l'Union européenne qui se sont renforcées et qui pourront servir dans le cadre soit de l'UE soit de l'OTAN.
Quant à l'architecture de sécurité européenne, ce concept avait été développé par François Mitterrand après la fin de la Guerre Froide et consistait à nouer un dialogue permanent de sécurité avec la Russie. Emmanuel Macron remet cette proposition à l'ordre du jour, jugeant qu'on ne peut continuer sans cesse à être en situation de tension avec Moscou. Cela ne cela ne signifie évidemment pas qu'il faille céder à toutes les demandes du Kremlin mais que l'on mette plutôt tout en œuvre pour créer une structure de dialogue de sécurité paneuropéen. Et cette architecture européenne ne serait pas une alliance militaire signifiant la fin de l'OTAN. Elle se situerait sur un autre plan.
C'est un défi difficile pour Emmanuel Macron car il doit convaincre tous les pays européens. Il est certain que les pays du Nord et de l'Est de l'Europe sont inquiets de la résurgence de la menace russe et qu'ils gardent une attitude ne froissant les États-Unis. Mais il est nécessaire de faire comprendre à ces pays que le désengagement américain de la sécurité de l'Europe n'est pas lié au président Trump. C'est une tendance de long terme qui a commencé sous la présidence d'Obama et qui risque de se poursuivre après les prochaines élections présidentielles américaines de novembre 2020. Il faut donc penser à l'échelle européenne, et cela ne signifie pas forcément écarter les États-Unis. L'UE doit simplement se montrer responsable vis-à-vis de ses citoyens en leur montrant qu'elle peut les protéger.
Pour la France, cela implique évidemment de ne pas négliger le ressenti des pays nord et est-européens vis-à-vis du sentiment de la menace russe. Car sinon l’UE ne sera pas crédible, surtout si la France souhaite nouer un dialogue de sécurité avec la Russie. Cela suppose également que les Russes puissent faire des gestes sur certains dossiers, comme par exemple l'Ukraine, puisqu’ils ont le même intérêt que l'Union européenne. Donc la France doit réussir à convaincre que son projet profite à tous les pays membres de l'UE et non uniquement à elle.
Les conditions pour un succès peuvent être nombreuses et mais également contradictoires. La marge de manœuvre est assez limitée mais elle a le mérite d'exister. La France doit donc faire comprendre à ses partenaires qu'elle ne joue pas contre eux mais pour eux.

A.P.

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