DÉCEMBRE 2019 -
JANVIER 2020

Rosatom : la résurrection d’un géant

par François-Joseph HENRY

Le 20 novembre 2017, la Russie a reconnu de manière officielle être à l’origine d’une fuite de Ruthénium 106, émetteur de rayons bêtas, après avoir été mise en cause fin septembre par l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire française. Les causes de cet incident restent encore très vagues même s’il s’agit probablement d’une erreur faite au niveau du traitement des déchets radioactifs par une des sociétés du géant Russe Rosatom.
Depuis la tragédie de Tchernobyl du 26 avril 1986 qui a profondément marqué les esprits en Europe, le secteur du nucléaire civil soviétique puis russe a complètement changé la manière de concevoir les centrales nucléaires. La gestion des risques est devenue centrale à tous les niveaux de la filière et la sécurité a été considérablement renforcée. En outre Rosatom est le premier constructeur de centrale nucléaire à avoir mis en route un réacteur de troisième génération plus, c’est-à-dire qui prend en compte les conclusions et l’expérience acquise en matière de sécurité après l’accident de Fukushima au Japon.
A la chute de l’Union Soviétique en 1991, la Fédération de Russie était un des rares pays à posséder une industrie nucléaire complète depuis l’extraction du minerai jusqu’à la construction des réacteurs et le traitement des déchets. Dans les années 90, le secteur qui était alors morcelé est passé sous le contrôle de Rosatom, agence d’Etat qui a fait renaître le phénix de ses cendres. En effet si la Russie, aujourd’hui, possède moins de réacteurs nucléaires que la France (33 en Russie contre 58 en France) les perspectives de développement domestique sont immenses, car en 2010 seuls 18% de la production d’énergie étaient réalisé par le nucléaire et l’objectif en 2100 est de monter ce chiffre à 80%.
Depuis 15 ans, le groupe brille de manière toute particulière à l’international en damant le pion de manière régulière à Areva, son principal concurrent notamment en Europe de l’Est. Ainsi, chaque année voit un nouveau record du nombre de contrats signé à l’international tomber.
Le plus souvent, ces contrats sont signés dans les pays qui étaient sous influence soviétique, mais pas seulement ce qui fait titrer le quotidien français Le Monde du 8 mars 2017, « Rosatom, l’Europe atomisé » suite à la perte de nombreux contrats par Areva en Europe centrale au profit du géant russe qui commence à se tailler la part du lion.
La raison de ces succès à répétition et de ce retour très rapide sur la scène internationale est doubles. Tout d’abord, le fait de pouvoir fournir des projets clefs en main grâce à une maîtrise de la filière de A à Z y compris la formation des équipes sur place est un atout indéniable. Mais c’est surtout sur la question du financement que les Russes sont très agiles en proposant des formules moins chères que celles des concurrents et moins contraignantes.
Signature d’un protocole d’entente pour l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire entre la Tunisie et la Russie

De plus, la volonté en termes de politique internationale de créer un monde multipolaire pousse certains pays comme récemment la Tunisie à diversifier leurs partenariats stratégiques et la Russie est évidemment toute indiquée dans ce cas. De nombreux pays africains ont ainsi émis le souhait de signer des partenariats avec les Russes pour développer leur industrie nucléaire civil. C’est ainsi que Kirill Komarov le directeur général adjoint responsable des exportations de Rosatom confiait que par une politique exportatrice tous azimuts et agressive la Russie peut espérer en 2025 détenir 1/3 du marché mondiale. Au vu des récents succès en Finlande en Chine en Hongrie et en Inde, c’est une prévision qui est aujourd’hui tout à fait réalisable.
Ainsi, il apparaît clairement que Rosatom ne va pas brider ses ambitions à l’international et est un challenger très sérieux pour les géants occidentaux du secteur. Il ne faut pas perdre de vue le fait que chaque contrat signé pour la construction d’une centrale est aussi un acte diplomatique de coopération internationale bipartite forte. Aussi, il est intéressant de voir comment par l’intermédiaire de sa filière nucléaire civile le Kremlin étend son soft power économique et technologique y compris en Europe et en Afrique, des régions qui lui était jusqu’alors interdites.

F-J. H.

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