DÉCEMBRE 2017

Guerre psychologique. Coran de la Mecque, Coran de Médine. Entrevue avec le général du Verdier

par Alexandre ARTAMONOV

Général de l’armée de l’air (2S) et ancien professeur à l’École supérieure de guerre aérienne, Jean du Verdier a gratté aussi de ses ergots le sable du Sahara. Il réfléchit beaucoup à la problématique de la guerre à mener contre l’E.I. qui est entrain de battre de l’aile en Syrie en en Irak, mais qui pour autant n’en démord pas. Le général nous propose de comprendre qu’il faut étouffer le mal dans son berceau, à savoir dans la tête des recruteurs de DAECH qui trompent leurs nouveaux adeptes par des idées sectaires d’un autre âge.


Alexandre Artamonov. Mon Général, E.I. est en train de mordre la poussière en Syrie. Solidement épaulée par ses Alliés dont la Russie au premier rang, l’armée syrienne accomplit sa marche victorieuse de Reconquête du pays. Mais d’après vous, les terroristes n’essaieront-ils pas à se venger ailleurs ?

Général Jean Du Verdier. Après la perte de Mossoul et de Raqqa le proto-État Islamique, va disparaître. Mais nous n’en aurons pas fini pour autant avec Daech, Al Nosra et autres organisations terroristes se réclamant de l’Islam. Elles éviteront sans doute maintenant les batailles conventionnelles perdues d’avance qui leur coûtent des milliers d’hommes. Leurs combattants vont se terrer dans le désert de Syrie et d’Irak et surtout se dissimuler dans les villes partout dans le monde. Ils y attendront le moment propice pour y organiser des attentats. La semaine dernière le chef de Daesh, Abou Bakr al-Baghdadi, a appelé ses fidèles à poursuivre la lutte contre les croisés dans tous les pays du monde, partout et par tous les moyens. La menace ne va donc pas disparaître, elle va seulement muter et sans doute devenir encore plus dangereuse.


A.A. Pourtant tous les États modernes ont bien des Commissions Antiterroristes combattant les islamistes et coopérant entre elles…

J. Du V. Dans la guerre à venir la force principale de Daech et des mouvements de même nature reste la foi religieuse et le fanatisme qu’elle engendre. La guerre qui nous est imposée ne se gagnera pas avec des portiques et des policiers, ni avec des Rafales et des Patriot. Elle se gagnera à la racine du mal, dans les esprits.


A.A. Vous entendez par là une guerre de type psychologique ?

J. Du V. Il est illusoire de croire que nous puissions avoir une influence sur les musulmans les plus fanatisés mais nous pouvons agir sur la masse des musulmans afin que les extrémistes ne s’y sentent plus comme des poissons dans l’eau.

Les peuples musulmans sont religieux, c’est à leur honneur. Nous ne les convaincrons pas en leur ventant la grandeur de la société de consommation et de la sécurité sociale. Pas plus qu’en leur proposant des slogans politiques tels que Liberté, Egalite, Laïcité. Nous devons leurs proposer un message religieux.


A.A. Si je comprends bien vous proposez d’assimiler les nouveaux venus en Europe en utilisant la force de la foi chrétienne ?

J. Du V. Jamais sans doute nous ne les convertirons massivement au christianisme. L’Église catholique y a d’ailleurs renoncé et elle ne fait aucun effort d’apostolat dans leur direction. Elle se désintéresse même des Musulmans qui vivent sur notre sol et n’envoie aucun missionnaire en Seine Saint Denis. Elle a oublié le dernier message du Christ : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples…. » (Mat 28-19) 

Une action efficace sur l’esprit des musulmans doit s’appuyer sur l’Islam lui-même. C’est dans le Coran qu’il faut trouver les arguments capables de neutraliser la violence islamique. L’entreprise est réalisable en s’appuyant sur le contexte de la révélation coranique.


A.A. Mais comme n’importe quelle autre communauté religieuse le monde musulman va rejeter impérativement toute tentative de pénétration idéologique en provenance du monde extérieur. Et puis on ne se souvient que trop bien des Guerres de Religion en Europe qui perdurèrent 30 ans à peu près...

J. Du V. Le monde musulman, l’Umma, est loin d’être monolithique. Dès les premiers siècles, dès que le Coran, conçu dans une société arabe, tribale et patriarcale, est devenu le texte de référence de peuples très divers, d’éminents philosophes et religieux ont voulu l’adapter. Ils se sont élevés contre une interprétation littérale du Livre et en ont proposé une lecture raisonnée prenant en compte les réalités du temps. Au XIX° siècle l’Égyptien Abduh et le syrien Abd al-Kawakibi soutinrent que la loi des ancêtres se justifiait autrefois mais que l'islam devait s’adapter à l’évolution du monde. Ils se sont heurtés à des structures religieuses rigides imposées pour des raisons politiques.


A.A. Ce qui veut dire tout de même que, nonobstant leurs efforts, ces deux scientifiques de XIX siècle ne réussirent pas à mener à bien leur Réforme religieuse ?

J. Du V. Aujourd’hui nous pourrions voir poindre l’espoir d’une évolution à travers une lecture historique de la révélation coranique. Nous pourrions nous appuyer sur elle dans notre combat contre l’Islamisme radical.


A.A. Et de quelle façon ?

J. Du V. Mahomet a passé sa vie dans deux villes de l’actuelle Arabie saoudite : La Mecque où il vécut de sa naissance, vers 570, jusqu’à l’Hégire, son émigration à Médine, al-Madīna, littéralement la ville du Prophète, où il séjourna jusqu’à sa mort, en 632.

Dans l’histoire de la révélation coranique on peut donc distinguer deux périodes : une douzaine d’années à la Mecque, de 610 à 622, et une dizaine à Médine, de 622 à 632.

À La Mecque Mahomet est un mystique, il se veut prolongateur et réformateur du judaïsme et du christianisme. Il médite et révèle une religion à valeur universelle. « O vous les Humains… » A Médine il devient un dirigeant politique et un chef de guerre qui légifère pour une société localisée dans l’espace et dans le temps. Il s’adresse à une communauté musulmane soumise à des urgences. « O vous qui croyez… »

La plupart des sourates du Coran peuvent être classées mecquoises ou médinoises selon le lieu et l’époque de leur révélation. Certaines cependant mélangent des versets relevant des deux origines. Il faut alors classer versets par versets.

Mahomet, comme le Christ, ou comme Zoroastre, n’a rien écrit. Le Coran a été mis en forme sous le troisième calife, Uthmân ibn Affân, entre 644 et 656. Ont été alors rassemblées des notes prises par les contemporains du prophète et conservées par Abu Bakr, son fidèle disciple, qui fut le premier calife. Cette compilation, après avoir été soumise aux compagnons du Prophète encore vivants, est devenue un livre, le livre, dont la matérialité est désignée comme le Muṣḥaf. Il empile les sourates, sans logique, par ordre de longueur décroissante. Volontairement ou non les prescriptions mecquoises et les prescriptions médinoises sont mélangées. D’où une confusion entre enseignement religieux et obligations légales contingentes. Mahomet n’a pas eu comme Socrate la chance de susciter un Platon pour ordonner sa pensée.


A.A. C’est là une optique fort intéressante pour traiter de l’histoire de l’Islam en tant que religion, mais je ne vois pas très bien comment associer cette idée à la lutte antiterroriste que nous sommes en train de livrer à des islamistes de tout acabit…

J. Du V. Il existe une bivalence dans l’Islam, à la fois une religion respectable et, en même temps, un système politique obsolète. Bivalence que n’a pas connue le christianisme puisque pendant les trois premiers siècles de son existence il n’a exercé aucun pouvoir politique. Le Christ n’a pas été roi à Jérusalem et n’y a pas légiféré.

L’histoire de la composition, de l’écriture et de la fixation du Muṣḥaf d‘Uthmān, est devenue un élément du dogme, au même titre que le caractère divin de la révélation. Il est donc difficile pour les musulmans d’en accepter une réorganisation.


A.A. Alors, que proposez-vous donc ?

J. Du V. Il faut réaliser un tri des versets en fonction de leur chronologie permettrait de dégager la substance de l’Islam d’une gangue arabe et anachronique qui la défigure. Il permettrait aux musulmans de trouver leur place, sans conflits, dans le monde moderne.


A.A. C’est là une idée propre ou quelqu’un a déjà essayé d’accomplir cette tâche spectaculaire ?

J. Du V. Cette entreprise de clarification été tentée par des exégètes occidentaux comme Grimme, Hirschfeld ou Noldeke-Schwally. Elle a toujours été refusée par les despotes qui, au cours des âges, se sont approprié le message de Mahomet pour soumettre les peuples. Elle est refusée aujourd’hui par les activistes islamistes qui utilisent la forme traditionnelle du Coran pour manipuler leurs troupes et déstabiliser les sociétés occidentales. Il est commode, pour faire accepter des lois désuètes, de les présenter comme l’expression de la volonté divine. Il est adroit pour empêcher les musulmans de s’intégrer aux sociétés occidentales de présenter certaines coutumes alimentaires ou vestimentaires surannées comme des obligations religieuses. Pourtant, si l’Islam veut être considéré comme une religion à part entière, il devra se débarrasser des oripeaux hérités de ses origines.

Les juristes musulmans proches d’Al Qaida et de Daech soutiennent que, en cas de contradiction, les versets mecquois sont abrogés par les versets médinois plus récents. Ils détachent ces derniers de leur époque de pertinence et ils les mettent au service de leur projet politique. Ainsi ils s’appuient sur le terrible verset du sabre : « Tuez les associateurs (c'est-à-dire les Chrétiens) où que vous les trouviez… » pour abroger les versets mecquois bienveillants à l’égard des mêmes chrétiens. Mais nombreux en revanche furent au cours des âges d’éminents docteurs à soutenir la primauté des versets Mecquois et à dénoncer le caractère conjoncturel des versets médinois. Un imam soudanais Mahmoud Muhammad Taha, a plus récemment défendu ce point de vue. Il a d’ailleurs été pendu pour cela, à Khartoum, en 1985, à l’âge de 86 ans.


A.A. Autrement dit vous voulez priver les islamistes de leurs arguments religieux pour qu’ils ne réussissent plus à enfumer les têtes de nouvelles recrues qu’ils se font à travers le monde en prêchant le jihad à mener contre les infidèles aussi bien que contre les musulmans ne respectant pas la règle coranique dans toute sa rigidité la plus absolue ?

J. Du V. La publication d’un Coran présentant les sourates dans leur ordre chronologique, est la première étape d’une remise en cause motivée des versets inacceptables. En soutenant des gens comme Mohamed Ahmed Khalaf Allah, Hamed Abu Zayd, Abdelwahab Meddeb, qui l’ont proposé, nous réduirions l’influence de l’islamisme radical. Un Palestinien, Sami Aldeeb Abu-Sahlieh, a publié un Coran classant les sourates selon l’ordre chronologique. Son ouvrage est disponible en librairie, mais il n’a guère trouvé de relais. Tous ceux qui prétendent émettre un avis, positif ou négatif, sur l’Islam devraient pourtant l’avoir au moins parcouru.


L’action psychologique la plus efficace contre l’islamisme radical passerait par un soutien massif et inconditionnel à ces réformateurs. Il faudrait leur accorder les moyens matériels d’accéder à une large audience auprès des Musulmans, en jouant sur les médias, sur les réseaux sociaux et sur l’enseignement dans les mosquées.

L’adhésion des Musulmans à un Coran débarrassé des versets médinois inacceptables en Occident désarmerait aussi l’hostilité, justifiée, qu’entretiennent les Européens à l’égard de l’Islam. Elle rendrait sans doute possible, espérons-le, une cohabitation non conflictuelle.


A.A.

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