OCTOBRE-NOVEMBRE 2019

L’insurrection du Rand (1922)

par Vincent GOJON

Ce sont des faits bien oubliés dont nous allons parler ici. Oubliés car lointains dans le temps (un siècle) et dans l’espace – l’Afrique du Sud, qui a depuis quelques années arrêté de captiver les consciences militantes et médiatisées. Oubliée aussi cette tentative de révolution, si atypique que personne n’en a réclamé l’héritage. Et pourtant… ces tragiques évènements sont riches d’enseignements, comme il vous sera facile de le réaliser une fois le théâtre mis en place.

Nous sommes à la fin de 1921. La révolution bolchevique qui a triomphé en Russie au prix de souffrances immenses, cherche maintenant à s’implanter dans d’autres pays, selon les objectifs déclarés des premiers congrès du Comintern. Les résultats les plus concrets seront l’insurrection spartakiste de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en Allemagne, et la République des Conseils de Béla Kun en Hongrie, deux tentatives écrasées par une répression féroce.
L’Afrique du Sud quant à elle cherche alors péniblement à panser les cicatrices de la guerre des Boers, perdue une quinzaine d’année auparavant par ces paysans d’origine hollandaise qui avaient pensé que l’isolement les protégerait des visées anglaises… une longue suite d’incidents tout au long du 19° siècle aura conduit à cette guerre, caractérisée sur la fin par les premiers camps de concentration créés par les Anglais pour y enfermer les familles des insurgés.
Lizzie van Zyl est une petite fille boer d'Afrique du Sud, morte en 1901 à l'âge de sept ans de la fièvre typhoïde des suites de son internement dans un camp de concentration britannique à Bloemfontein, durant la Seconde guerre des Boers.

Les combats dévastèrent ces plateaux d’altitude (1500 mètres !) secs et froids en hiver, légèrement plus humides en été, et surtout dépourvus de population indigène conséquente (au contraire d’autres provinces plus à l’Est, comme la côte de l’océan Indien colonisée directement par les Britanniques) S’apparentant aux grands espaces américains ou australiens, tout semblait prêt pour assurer le succès d’une implantation européenne durable, d’autant plus que la découverte de diamants et surtout d’or allait finalement assurer à ces territoires de généreux profits. Des mineurs venus du Pays de Galles en avaient démarré l’exploitation, au sein des Républiques Boers (ce qui servit de prétexte à l’intervention anglaise via de multiples provocations) puis après la Première Guerre mondiale ce fut un misérable prolétariat afrikaner chassé de ses campagnes, qui vint compléter cette main d’œuvre…. technique et d’encadrement. Comme il existait parallèlement un fort besoin de travailleurs non-qualifiés, que ne pouvait combler l’immigration européenne diminuée par les pertes de la guerre sur ce continent, les chambres syndicales de l’industrie minière - le patronat dirait-on maintenant - mirent alors en place un vaste système de collecte de main d’œuvre à travers tous les pays d’Afrique Australe, et c’est par trains entiers qu’arrivèrent les mineurs noirs déracinés …. un peu comme les représentants de Peugeot et autres, allaient dans les années soixante chercher dans les douars du Maghreb les ouvriers que réclamait l’expansion économique, le rideau de fer de l’époque freinant l’immigration de l’Europe de l’Est…. Notons comme curiosité que ce patronat essaya brièvement d’importer des ouvriers chinois, qui furent ensuite expulsés par trains entiers suite à un changement de plan….
Les cours de l’or ayant baissé d’un bon tiers au tournant des années 20, le patronat décida alors de remplacer une partie des ouvriers blancs par ces Noirs dont le niveau technique s’était entretemps amélioré, sans augmenter leur salaire… Ce furent donc plus de 2000 mineurs blancs parmi les moins qualifiés, qu’il fut prévu de débaucher, alors même que le reste de l’économie fort morose ne pouvait leur retrouver une place. Avec des syndicalistes récemment arrivés d’Europe, de Manchester notamment la patrie du socialisme, et au fait des insurrections communistes que nous avons mentionnées, s’opposant à une attitude sans concession de l’industrie, ainsi qu’un ressentiment latent de la plus pauvre partie de la population afrikaner contre les gouvernants désormais liés aux Anglais, tout était en place pour démarrer la tragédie.
Le gouvernement du premier ministre Jan Smuts, ancien général Boer devenu l’homme des Anglais, se contentait d’une doctrine libérale : laisser le marché se réguler de lui-même. Alors les grèves commencèrent, s’aggravèrent en janvier 1922, selon la tactique de l’époque : piquets de grève, chasse aux « jaunes », violentes actions de police en réponse.
Le gouvernement Smuts en 1923:
Assis au 1er rang : Thomas Watt, F.S. Malan, Jan Smuts, Thomas Smartt, Henry Burton Debout au 2d rang : N.J. de Wet, Deneys Reitz, Patrick Duncan, J.W. Jagger et Hendrik Mentz.

Notons dès le début que les mineurs se partageaient à égalité entre anglophones, plus ou moins syndicalisés, et afrikaners, côte à côte dans leurs revendications. Cependant tous étaient unis dans leur désir de maintenir en infériorité la population de couleur, et pour commencer le Parti Communiste sud-africain, dont le slogan d’alors "Workers of the world, fight and unite for a white South Africa"1 se passe de commentaires : les Noirs n’étaient tout simplement pas considérés comme des travailleurs, ce qui avait l’avantage de la simplicité – nous y reviendrons. Tous étaient donc ligués contre ces grands propriétaires "britanniques et juifs" perçus comme n’en ayant rien à faire de l’Afrique du Sud…. La réplique de ces derniers fut d’embaucher encore plus de Noirs, ce qui finit par mettre dans la rue plus de 20 000 mineurs blancs, ouvriers et ingénieurs… Après les premiers morts à Boksburg, la grève générale est déclenchée le 6 mars 1922.
Jan Smuts qui s’est rendu sur place a vite saisi le caractère insurrectionnel de l’affaire : c’est un général, de surcroit un homme de la terre, et il déteste les idées socialistes de l’époque. Après avoir échappé de peu à un attentat, il proclame la loi martiale le 10 mars, et fait rappeler les réservistes, notamment les régiments anglophones revenus d’Europe, à l’esprit de corps encore vif et aux énergiques officiers qui sauront se faire suivre de leurs hommes. Sa chance sera de pouvoir y agréger des commandos de Boers des régions agricoles : les forces de l’ordre comportaient des représentants des deux communautés – mais en ces temps de misère, l’apport d’un salaire de policier ne pouvait être négligé, et l’ordre avait malgré tout ses partisans. Comme l’a si bien dit le grand écrivain Wilbur Smith dans sa relation romancée des évènements "A Sparrow falls" - ce sera frères contre frères, dans une orgie de violence où on ne fera pas beaucoup de cadeaux. Des faubourgs entiers de la région minière du Sud de Johannesburg (le Reef) passeront aux mains des insurgés, certains commissariats de police assiégés des jours durant, les agents sachant très bien qu’ils seront fusillés voire torturés s’ils se rendent, des Noirs isolés dans les rues pourchassés et battus à mort alors qu’ils se tenaient à l’écart du conflit….
L’organisation militaire et la puissance de feu, l’aviation notamment - dont certains pilotes revenaient juste d’Irak où ils avaient discrètement et violemment bombardé des tribus rebelles – finiront par emporter la décision.
De toute la région convergeaient des colonnes de troupes, et les positions des rebelles finirent par tomber les unes après les autres, au prix de sanglants combats. Le paroxysme fut atteint à Fordsburg le 15 mars : après le spectacle pitoyable de centaines de femmes et d’enfants évacués avant que l’artillerie et l’aviation écrasent les derniers nids de résistance, l’assaut final conduisit au suicide les deux leaders communistes Fisher et Spendiff dont on peut au moins se rappeler les noms : « nous mourons pour la cause » disait une lettre laissée à côté d’eux.
Rassemblement du Parti communiste d’Afrique du Sud

De nombreux insurgés disparurent alors dans la nature comprenant que la partie était jouée, profitant de la similarité ethnique des deux bords…. et de l’existence d’une importante minorité silencieuse.
Jan Smuts était donc victorieux, même si la dureté de cette répression devait dresser contre lui l’opinion publique et lui faire perdre les élections de 1924 (il retrouva le pouvoir en 1939 pour être un allié fidèle de Churchill pendant la guerre) Du côté des vaincus, 1500 mineurs furent licenciés, les meneurs retrouvés et arrêtés – de tous ceux qui furent jugés, quatre furent pendus en novembre et montèrent au gibet en chantant "le drapeau rouge" – avant leur enterrement suivi par un cortège de 10 000 personnes. Dans un premier temps des milliers de mineurs furent mis à pied, et ceux qui furent réembauchés le furent avec un salaire réduit d’un tiers. Les grévistes avaient donc clairement perdu, même si quelques lois de compensation allaient ensuite être votées Seules les familles des morts et des estropiés furent laissées à leur chagrin et leur solitude, sans que personne ne daigne s’y intéresser, comme après la Commune de Paris :

De l’histoire des vaincus
On peut pleurer hélas
Mais ni secours ni pardon
(W.S. Auden)

Quant au Parti Communiste sud-africain, son échec évident conduira à une érosion rapide de ses effectifs, la classe ouvrière afrikaner rejoignant en réaction les partis nationalistes d’opposition, dont la victoire en 1948 amènera l’instauration de l’apartheid. Suivant les consignes de Moscou qui avait bien perçu les réalités du pays, le Parti se reconfigurera en moins de cinq ans en parti indigéniste et dès lors confidentiel, dont les membres seront presque tous noirs, avant d’être absorbé par l’ANC dans les années 50.

Monument aux victimes de la révolte des mineurs de Brakpan
La population blanche d’Afrique du Sud ayant perdu ensuite d’autres combats soixante-dix ans après, a vu depuis son pays lui être confisqué, ses villes débaptisées, son histoire effacée au profit d’une doxa mondialisée et bien-pensante. L’insurrection du Rand de 1922 est désormais reléguée au titre de "combats entre blancs" et, à ce titre, destinée à être effacée des mémoires.
Que retenir pour nous de ces évènements ?
Que des troupes fermement commandées ou suffisamment ignorantes peuvent être amenées à tirer sur leur propre peuple2….
Que les intérêts économiques supposés propres à un pays, peuvent primer sur ceux de sa propre population ….
Que le recours à l’immigration fut un outil de pression salariale à la baisse …
Le lecteur fera les rapprochements qui lui sembleront pertinents sur ces deux derniers points.

V.G.

NOTES

1. visible sur la banderole d’une des photos de meeting

2. tels l’armée française et les gendarmes mobiles, lors des insurrections d’Alger et d’Oran de 1962 ….

BIBLIOGRAPHIE

"The Rand insurrection " (Jeremy Krikler) la meilleure et plus complète narration de ces évènements, très documenté et humain. Republié sous le titre " White rising"
"A Sparrow falls" (Wilbur Smith) A lire en anglais si possible, pour se passer de la déplorable traduction française, qui parle d’hélicoptères en 1922( !) et qui fait perdre tout le souffle de ce si grand écrivain….
"Jan Smuts, by his son” Précis et détaillé.
 "History of the SAAF" (Bouwer & Louw)
 “My early life” (Winston Churchill)
https://www.youtube.com/watch?v=EBxpyPDSEVE Actualités British Pathé

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