AVRIL - MAI 2020

Sortir du piège américain de l’opposition OTAN-Russie. Préalable indispensable à l’émergence de l’Europe politique

par Grégoire DIAMANTIDIS

L’unilatéralisme des États-Unis, danger stratégique pour l’Europe (et le monde)

Parallèlement à leur stratégie otanienne en Europe, les États-Unis dès le début des années 2000, préoccupés par la montée en puissance de la Chine, vont chercher à se donner « les mains libres » vis-à-vis des contraintes internationales, en adoptant une stratégie générale de puissance tendant à s’affranchir des contraintes du multilatéralisme (ONU, OSCE) et de certains traités internationaux.
Parmi d’autres, deux axes de cette stratégie ont abouti à placer en particulier l’Europe dans une situation préoccupante pour sa sécurité. Nous limiterons donc ici notre propos à ces deux axes en considérant :
- La politique américaine en Irak soutenue par de nombreux états européens, dont il résultera in fine une division de l’Europe et une déstabilisation du Moyen-Orient avec un accroissement significatif de la menace terroriste sur le flanc sud de l’Europe,
- La stratégie des États-Unis de remise en cause des grands traités nucléaires avec la Russie, et l’utilisation de l’OTAN pour rompre l'équilibre nucléaire vis-à-vis de la Russie, rendant l’Europe otage d’un potentiel réarmement nucléaire général à sa frontière.
 

L’Irak après la 1ère guerre du Golfe : Unilatéralisme américain, instrumentalisation et manipulation

Placé sous embargo et sanctions économiques par l’ONU début 1991 à l’issue de la 1ère guerre du Golfe, l’Irak a vu les restes de son arsenal d’armes de destruction massive (ADM), détruits par les très nombreuses missions d’inspection de l’UNSCOM (United Nations Special Commission), ininterrompues de 1991 à 1998.
Très intrusives et efficaces, ces inspections ont abouti - in fine - à la destruction quasi-totale, sous contrôle international de toutes les ADM qui avaient survécu aux 2 guerres précédentes de l’Irak (1980-88 contre l’Iran, et 1991 contre la coalition occidentale). 
Quelques crises eurent bien lieu entre l’Irak et l’UNSCOM perçue par les irakiens comme de plus en plus arrogante, et surtout de plus en plus hostile voire provocante, comme par exemple, lorsque la commission exigea l’accès libre et sans préavis, aux différents palais présidentiels ; l’Irak dut finalement s’incliner, mais cette dernière exigence fut reçue comme une inutile humiliation supplémentaire.
Par ailleurs alors que certaines inspections prouvaient un bon comportement et certains réels efforts irakiens, elles étaient présentées au Conseil de Sécurité, de façon biaisée sous la pression américaine, avec une tonalité suffisamment négative pour que l’ONU n’autorise pas tel ou tel quota d’export de pétrole en échange de livraison de nourriture pour l’Irak comme le prévoyait la résolution « pétrole contre nourriture », et il apparut de plus en plus clairement que les États-Unis cherchaient à étrangler l’Irak (par l’embargo alimentaire), ce qui n’était pas le but de l’ONU.
Il devint bientôt patent que l’UNSCOM était assez largement instrumentalisée par les anglo-saxons (États-Unis, Royaume-Uni, en particulier) dans le but de poursuivre leur politique nationale de renseignement et surtout de démembrement de l’Irak au point que son chef, l’Australien Richard Butler, jugé un peu trop « coopérant » avec les américains, dut être remplacé en cours de mandat.

La fin des inspections provoquée par les États-Unis et son allié britannique

Un exemple régulier de cette instrumentalisation de l’ONU au profit des buts de guerre anglo-américains, était le fait que lors de certaines missions, des inspecteurs (US ou UK) n’hésitaient pas à effectuer ostensiblement des pointages précis de coordonnées GPS sur telle ou telle porte de hangar, répertoriant ainsi un catalogue d’objectifs ou de sites militaires fixes (qui d’ailleurs furent plus tard frappés très précisément par guidage laser…).
L’établissement dès 1992 sans mandat de l’ONU de 2 zones d’exclusion aérienne (par UK, US, France) au nord du 36ème parallèle et au sud du 33ème dans le but officiel de protéger les kurdes au nord et les chiites au sud, fut en fait utilisée par les anglo-américains pour bombarder les infrastructures militaires irakiennes en préparation de l’offensive aérienne de décembre 1998.
Prétextant que l’Irak ne coopérait pas assez avec les inspecteurs de l’UNSCOM, les États-Unis et le Royaume-Uni déclenchèrent du 16 au 19 décembre 1998, l’opération « Desert Fox » débutant par une vaste campagne de bombardements massifs sur les objectifs militaires de l’Irak, de nouveau en dehors de tout mandat de l’ONU.
Ce fut au point que l’UNSCOM fut avertie la veille au soir de quitter rapidement Bagdad avant l’aube ! Les équipes d’inspecteurs et le personnel de la commission quittèrent précipitamment le PC de Canal Hotel à Bagdad, et purent atteindre juste à temps, à l’aube, la frontière jordanienne avant le début des bombardements.
Le Conseil de Sécurité fut simplement « informé », en pleine séance, que les bombardements se déroulaient depuis le matin même ! Cette opération qui fit entre 1000 et 2000 morts irakiens, mit fin aux inspections de l’ONU, et fut suivie de la dissolution de l’UNSCOM par le Conseil de Sécurité.
Mais il fut allégué dans tous les médias occidentaux que c’était Saddam Hussein qui avait provoqué la fin des inspections ! Il n’est pas interdit de penser que comme les inspections ne trouvaient plus vraiment d’ADM en Irak, le « risque » d’une future levée des sanctions par l’ONU grandissait, et qu’il valait donc mieux bloquer le processus qui aurait pu prouver un Irak propre et débarrassé de ses ADM, ce que prouvera d’ailleurs la suite en 2003 !
Au bilan, une nouvelle fois, comme dans l’affaire du Kosovo, les États-Unis, avec leur allié britannique, s’affranchissaient de l’ONU et en particulier des 3 autres membres permanents du Conseil : France, Russie, Chine.
Une fois de plus, les européens (entre autres) qui avaient coopéré activement et loyalement à travers l’UNSCOM au désarmement de l’Irak en vue de rendre possible son retour normal dans la communauté internationale, se retrouvèrent, dans la perception d’une partie du monde arabo-musulman sunnite, associés en tant qu’occidentaux, à l’entreprise américaine de destruction de l’Irak ; on allait bientôt s’apercevoir que l’État Islamique saurait s’en souvenir.
Les deux autres membres permanents du Conseil de Sécurité, la Russie et la Chine, mis une fois de plus devant le fait accompli, protestèrent mais comprenant que seule la force serait respectée à l’avenir, ils décidèrent d’intensifier leur coopération (en particulier militaire) au sein de l’OCS, pour répondre à cet affaiblissement du multilatéralisme de l’ONU.
 

LA 2ÈME GUERRE DU GOLFE 2003. LE TRIOMPHE DU MENSONGE ET DE L’HUBRIS AMÉRICANO-BRITANNIQUE.
L’UE DIVISÉE ET INEXISTANTE. EXTENSION DE LA MENACE TERRORISTE DANS SON FLANC SUD.
L’ONU MÉPRISÉE : LA RUSSIE ET LA CHINE HUMILIÉES SE RAPPROCHENT

L’ UNSCOM ne pouvant plus retourner en Irak, l’ONU créa une nouvelle commission l’UNMOVIC ( United Nations Monitoring, Verification and Inspection Commission) avec pour mission , en attendant un éventuel retour en Irak, d’analyser et présenter au Conseil de Sécurité les résultats d’ensemble des 8 années d’inspection, que l’UNSCOM n’avait que partiellement exploités, afin que le Conseil de Sécurité puisse dès que possible avoir une opinion objective de l’éventuelle existence résiduelle d’armes de destruction massive (ADM).
Cette nouvelle commission internationale se mit à analyser ainsi plus de 2 millions de pages de rapports d’inspection dont la majorité « dormaient » dans les armoires, et présenta chaque semaine l’avancée de ses travaux au CS de l’ONU. Au fil des mois il apparut progressivement que si dans tel ou tel domaine (chimique, biologique ou missiles) on n’arrivait pas tout à fait à zéro dans le décompte des armes consommées (soit entre 1980 et 88 contre l’Iran, soit détruites en 1991 par la 1ère coalition occidentale) , additionnées des armes détruites par les 8 années d’inspections/destructions, du moins les quelques incertitudes résiduelles étaient infimes par rapport aux stocks initiaux (par exemple entre plus ou moins 100 obus chimiques introuvables sur les 68 000 du stock de départ, idem pour les roquettes, etc..)
On était loin d’une « menace planétaire » comme nous le matraquaient les télévisions américaines en 2002, et plus l’UNMOVIC avançait dans ses travaux en 2001 et 2002, plus il apparaissait que les 8 années d’inspections internationales de l’ONU avaient tout éliminé.
Il se trouve précisément que le rédacteur de ces lignes était « l’adjoint analyse » du chef de l’UNMOVIC, l’ambassadeur suédois Hans Blix, et donc responsable de lui fournir les synthèses hebdomadaires de la division d’analystes internationaux, présentées ensuite au Conseil de Sécurité, en matière d’ADM chimiques, biologiques et missiles.
Or pour les anglo-américains il fallait absolument recréer « la menace de Saddam ». Alors la CIA venait tous les quinze jours nous voir avec des renseignements satellitaires « top secret », pour nous montrer un prétendu shelter/laboratoire biologique surpris dans le désert, ou d’autres informations sensationnelles, mais le plus souvent fabriquées, ou « manipulées », aux dires même des experts américains de l’UNMOVIC !
S’agissant du dossier des ADM biologiques, nous étions en contact régulier avec un biologiste britannique, David Kelly, ancien inspecteur en Irak, qui venait mensuellement à New-York s’informer de l’avancée de nos travaux, afin d’en rendre compte à Londres. Sérieux et d’une grande honnêteté intellectuelle, il fut assez vite convaincu que le dossier « biologique » était vide, et s’en ouvrit probablement imprudemment à son retour à Londres. Identifié comme la source d'un journaliste de la BBC qui avait affirmé que le gouvernement avait enjolivé les informations des services de renseignement concernant la présence d’ADM en Irak pour justifier l'entrée en guerre contre le régime de Saddam Hussein, il subit de la part des autorités britanniques une pression telle, qu’on le retrouva « suicidé » …officiellement. Cette affaire déclencha d’ailleurs un scandale d’état sous Tony Blair.
Chacun se souvient de la petite fiole d’anthrax brandie par Colin Powell, qui ne convainquit pas grand monde dans l’ancienne « Europe de l’ouest » mais grâce à laquelle en revanche, de nombreux pays de l’est virent leur participation - même symbolique - à la guerre anglo-américaine comme un certificat de bonne conduite pour leur éventuelle future entrée dans l’OTAN :
Lettonie, Estonie, Roumanie, Albanie, Bulgarie, Ukraine, Macédoine, Bosnie-Herzégovine, Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan.
L’UE fut non seulement inexistante, mais elle s’en trouva divisée puisque le « Groupe de Vilnius » choisit l’Amérique plutôt que l’Europe.
La guerre eût bien lieu, une nouvelle fois sans mandat de l’ONU, sans tenir compte de la France, de la Russie et de la Chine (membres permanents du CS) ; l’Irak fut envahi et toute sa structure militaire, politique et administrative (majoritairement sunnite) fut démantelée, au profit d’une représentativité plus proportionnelle, beaucoup plus favorable à la majorité chiite de la population. Les années de guerre civile qui s’ensuivirent, entraînèrent la montée en puissance de l’État Islamique appuyée sur les ex-élites irakiennes sunnites de Saddam Hussein (officiers, sous-officiers, cadres civils, ingénieurs, professeurs, etc..).
Après 8 années de guerre et de terrorisme en Irak, les États-Unis se retirèrent fin 2011, laissant derrière eux le pays ravagé et détruit (plus de 500 000 morts), et l’islamisme renforcé dès 2012 en Syrie pour devenir finalement l’État islamique en Irak et au Levant (EIL) ou Daech.
L’Amérique légua ainsi au monde une nouvelle déstabilisation du Moyen-Orient avec de nombreux foyers de guerres (Syrie, Libye, Yémen, Irak) et fit « bénéficier » l’Europe de l’extension très significative de la menace islamo-djihadiste dans toute sa façade méditerranéenne qui s’étendra en Afrique jusqu’au Sahel, profitant du chaos laissé par la révolution libyenne et l’intervention de la coalition contre Kadhafi (à laquelle il faut bien reconnaître que la France prit une grande part).

La stratégie nucléaire américaine, menace potentielle pour l’Europe

À partir de 1987 s’engagea entre Moscou et Washington une spirale vertueuse avec la signature du traité INF sur le démantèlement des armes nucléaires à portée intermédiaire en Europe (500-5500 km, SS-20 et Pershing-II), bientôt suivie des négociations START (armes stratégiques intercontinentales) et du traité SORT de réduction des 2/3 du nombre de têtes nucléaires de part et d’autre.  Le tout aboutissant en 2010 à la signature du nouveau traité START fixant à 1550 le nombre d’ogives et 700 lanceurs pour chacun des deux signataires, et arrivant à échéance renouvelable en 2021.
L’Europe ne pouvait que se féliciter de ces mesures de réduction des armements nucléaires, en particulier s’agissant du traité INF qui éloignait pour elle le spectre de servir de champ de bataille nucléaire. De même la Russie, qui, dans sa difficile situation économique post-soviétique, trouvait là un intérêt économique vital à un nouvel équilibre des armements « par le bas », après sa catastrophique tentative de suivre « par le haut », les États-Unis dans le bluff de la ruineuse « guerre des étoiles » de Reagan.
Mais dans le même temps, inquiets de la montée en puissance nucléaire de la Chine, les États-Unis se retirèrent unilatéralement en 2001 du traité ABM qui limitait drastiquement les systèmes anti-missiles balistiques, et le président présenta ce retrait comme une première étape vers la mise au point et le déploiement d'un bouclier de défense anti-missiles destiné selon lui à protéger les États-Unis et ses alliés, dont la Russie (Sic) , d'une attaque de missiles tirés par des «États voyous» , mentionnant notamment l'Iran, la Corée du Nord ou la Somalie (re-Sic !).
Ce système qui prévoyait de compléter les ensembles de Californie et d’Alaska par l’installation d’un bouclier anti-missiles en Pologne et en République tchèque, fut assez vite contesté fortement par la Russie , qui y vit une mise en cause de sa propre dissuasion nucléaire devant sa porte ; par ailleurs, il présentait aussi « l’avantage » de diviser un peu plus le vieux continent entre la vieille Europe (Allemagne et France en particulier) et la nouvelle Europe (de l’est) tout acquise à la cause américaine.
Finalement en 2009 le président Obama annula ce plan de déploiement…en apparence, car en réalité il fut remplacé par un autre système (de défense antimissile de théâtre TBMD), à l’étude dans l’OTAN depuis 2001. De sommet en sommet de l’OTAN, ce système évolua dès 2010 en une véritable architecture globale de défense antimissile balistique en Europe (BMDE), non plus seulement de théâtre, mais couvrant tous les territoires des pays européens de l’OTAN.
Pour tenter d’apaiser ses craintes, la Russie fut associée dès le début, au projet de TBMD, à travers le Conseil Otan-Russie (COR) mais à partir de 2010 (décision du sommet de l’OTAN de Lisbonne entérinant l’élargissement de la TMD en une véritable BMDE) elle dénonça cette évolution fondamentale comme équivalant de facto à un retour déguisé au projet initial de G W Bush pourtant annulé par Obama.
Elle ne pouvait en effet y voir rien d’autre que le déploiement d’un système destiné à rendre une frappe russe en retour impossible en cas d'une première frappe nucléaire américaine stratégique (voire tactique).
De plus, l’assurance lui fut été donnée que les sites de lancement des missiles antimissiles balistiques (ABM) ainsi déployés devant sa porte, pour « contrer une menace iranienne », ne pourraient jamais être retournés en sites offensifs contre son territoire tout proche. Mais la Russie constata dès l’implantation par l’OTAN des premiers lanceurs (MK 41) de missiles ABM en Roumanie en 2013, que ceux-ci pouvaient tout aussi bien servir à tirer des missiles Tomahawk contre son territoire (de portées supérieures à 2000 km selon les versions) en contradiction flagrante avec le traité INF toujours en vigueur à l’époque.
Le système américain de défense antimissile Aegis dans sa variante terrestre en Roumanie

Devant la remise en cause de sa capacité de frappe en second, base de sa dissuasion nucléaire stratégique,  augmentée de la menace potentielle présentée par les capacités offensives des lanceurs standardisés MK 41 (aussi bien embarqués, qu’en silos au sol) , la Russie réagit en suspendant toute coopération au sein du COR fin 2013, donc dès avant l’affaire de la Crimée en 2014,  laquelle sera ensuite utilisée par l’OTAN pour justifier – a posteriori – la protection BMDE de l’Europe  face à la nouvelle « menace russe » ; exit la menace iranienne … (d’ailleurs jugulée dès 2015 par l’accord de Vienne).
A partir de 2014 le déploiement s’accélère (3 destroyers Aegis US, plus un radar BMD sur frégate du Danemark, et un au sol au Royaume-Uni) pour aboutir à la mise en service du site Aegis Ashore de Deveselu en Roumanie, en attendant celle imminente du site polonais.
La Russie placée dans l’impossibilité de connaître en temps réel le type de missiles (antimissiles balistiques ou nucléaires offensifs Tomahawk contraires au traité INF) présents dans les lanceurs de la base de Deveselu et dans ceux qui sont à bord des destroyers US navigant à proximité de ses eaux territoriales va s’estimer en droit de déployer à son tour le missile sol-sol Iskander (500km maxi pour la version terrestre « compatible INF ») dans l’enclave de Kaliningrad ,  pour couvrir  en riposte les territoires de la « nouvelle Europe » de l’est.
Avec un budget militaire d’environ 65 Mds de $, face aux 240 Mds des pays européens de l’OTAN, ajoutés aux 750 Mds des États-Unis, et ne pouvant donc en aucun cas envisager d’opposer au déploiement BMDE américano – otanien, un bouclier ABM équivalent, la Russie va dès lors privilégier la solution beaucoup plus économique de de la flèche pour percer le bouclier. L’accélération du développement du missile 9M729 d’une portée officielle déclarée de 480 km, mais dénoncée par l’OTAN comme dépassant les 500 km, entre dans cette logique d’action – réaction. En 2018, les États-Unis souhaitant se dégager du traité INF pour retrouver leur liberté de manœuvre vis-à-vis de la Chine en tireront argument pour se retirer de ce traité, suivis ipso-facto quelque mois plus tard par la Russie.
La même année, le président Poutine annonçait la mise au point par la Russie d’une panoplie de nouvelles armes stratégiques toutes quasiment impossibles à intercepter, et capables de frapper en n’importe quel point du globe, allant du missile intercontinental  « Sarmat » de 11 000 km de portée,  à la torpille à propulsion nucléaire « Poseïdon »  , en passant par différents missiles de croisière comme le « Bourevestnik-9M730 » subsonique mais de portée supérieure au tour de la planète, ou semi-balistiques incluant un planeur hypersonique « Avangard » (Mach 20 à 25), ou encore le missile hypersonique Kinzhal (Mach 10 ) porté par le MIG 31 .  De même est désormais envisagée la création d’une version sol-sol nucléaire du missile mer-sol Kalibr (portée supérieure à 2000km) utilisé avec succès lors de plusieurs frappes conventionnelles russes en Syrie.
Au-delà de l’effet d’annonce recherché, avec la part probable d’exagération concernant la réalité opérationnelle effective à bref délai de toutes ces armes nouvelles, il est certain que la Russie, en réaction à ce qu’elle perçoit désormais comme une double menace nucléaire tactique et stratégique occidentale sur sa propre dissuasion, développera ce qu’elle sait faire de mieux et de plus économique : la flèche tous azimuts contre la cuirasse.

Les conséquences pour l’Europe

Le cycle provocation-réaction est désormais bien lancé, avec un risque sérieux de re-nucléarisation en Europe et de remontée vers un pseudo-équilibre stratégique « haut » voulu par les États-Unis, et accepté par les européens, contrairement à l’équilibre « bas » qu’avaient procuré toutes les mesures de maîtrise des armements jusqu’à la fin des années 90 et souhaitées par la Russie et les européens à l’époque.
Participante active de la politique d’isolement de la Russie et en partie responsable du rapprochement sécuritaire sino-russe par l’OCS, l’Europe par sa soumission pourrait bien, à terme, progressivement glisser de l’actuelle « paix froide » artificielle à une possible future guerre froide réelle avec la Russie.  
L’Europe comprendra-t-elle enfin qu’avec ses 500 millions d’habitants, et son budget OTAN de 240 Milliards d’€ (sans compter les 700 Mds de $ des USA !), c’est elle qui pourrait bien être perçue comme une menace pour une Russie 3 à 4 fois moins puissante avec ses 145 millions d’habitants et son budget six à dix fois moindre de 65 milliards d’€ ? Avons-nous oublié que depuis 800 ans le danger mortel pour la Russie est toujours venu de l’Europe au moment où nous humilions la Russie en ne l’invitant pas en Normandie pour les 75 ans du débarquement allié ?
En rendant un juste hommage aux 10 000 morts alliées du jour J, n’aurions-nous pas oublié les 26 millions de morts de l’Union Soviétique dont 11 millions de militaires ?
Quand l’OTAN joue à se faire peur avec son nouveau fantasme du « couloir de Suwalki » ou en agaçant la Russie dans ses survols de la Baltique, que cherchent les européens ?
Otage volontaire d’un combat américano-chinois pour l’hégémonie mondiale, qui n’est pas le sien, l’Europe est désormais engagée sur la voie potentiellement dangereuse d’un réarmement nucléaire sur son sol et dans ses approches immédiates. La récente disparition du traité INF et les projets américains et russes de « mini armes nucléaires » de théâtre de « faibles » puissances font courir à l’Europe le risque mortel de devenir un jour un nouveau champ de bataille nucléaire, probabilité d’autant plus dangereuse que leurs sanctuaires nationaux respectifs pourraient même être tenus à l’écart.

Conclusion

Divisée entre les « anciens » à l’ouest et les « nouveaux » à l’est, l’Europe par le biais de l’OTAN, se trouve plus que jamais soumise à la protection américaine « grâce » à la menace russe enfin revenue.  Cette soumission apparaît même dans le domaine économique où elle se révèle impuissante à tenir ses promesses faites à l’Iran face aux sanctions unilatérales américaines, alors qu’elle devrait justement s’y montrer une puissance économique forte avec ses plus de 500 millions d’habitants. Finalement au lieu de s’opposer fermement à la dénonciation unilatérale de l’accord nucléaire de Vienne par les États-Unis, sa diplomatie se couche et va tancer l’Iran qui avait pourtant respecté l’accord !
L’Union Européenne, politiquement inexistante en matière de sécurité, engluée qu’elle est par le tropisme et le formatage otaniens de la plupart de ses états membres (responsables politiques, diplomates et militaires confondus) et malgré ses quelques bonnes initiatives (AED, CSP, IEI, FED), ne pourra espérer atteindre le statut de véritable puissance diplomatique et militaire, qu’en brisant le cercle vicieux antirusse du piège américano-otanien.
Compte-tenu de ses liens particuliers avec la Russie et de sa relative indépendance vis-à-vis des États-Unis, la France, aidée de l’Allemagne, est le seul état européen qui puisse montrer la voie d’un véritable rapprochement avec la Russie.
Non seulement elle le peut, mais elle le doit.
Forte des liens historiques qui l’ont liée à la Russie dans les moments difficiles de son histoire - lorsque fin août 1914 la Russie, à la demande urgente de la France débordée, engagea en  hâte la bataille de Tannenberg en Prusse Orientale et en paya le prix fort pour que Paris ne tombe pas, ou encore lorsque de novembre 1942 jusqu’à la victoire de 1945, plus de 40 pilotes français sont venus mourir aux côtés de nos alliés soviétiques - la France doit  rapidement prendre des initiatives fortes vis-à-vis de la Russie , voire disruptives par rapport à l’OTAN, pour casser le paradigme pervers dans lequel s’enferme l’Europe jour après jour et provoquer dans les esprits un indispensable et salutaire électro-choc.
Les possibilités tant diplomatico-militaires qu’économiques ne manquent pas, allant de la levée immédiate des sanctions, au gel des groupements de forces terre-air-mer « 30 fois 4 » de l’OTAN, jusqu’à la remise en cause du rôle des États-Unis dans l’OTAN, suivi d’une refonte totale de l’Alliance Atlantique avec le retour d’un vrai partenariat avec la Russie. Autant d’étapes indispensables pour espérer permettre un jour l’émergence d’une véritable Alliance européenne de défense, partenaire à parts égales de la Russie et des États-Unis.
Le contexte est favorable, d’une part avec le Brexit qui voit s’éloigner de l’Europe le « sous-marin » américain, et d’autre part avec l’Allemagne motivée comme jamais pour s’opposer au boycott américain sur le gazoduc russo-européen Nord Stream 2 quasiment terminé.
Les deux états, France et Allemagne, doivent prendre l’initiative même s’ils sont seuls au début, puis s’appuyer sur leurs partenaires de la vieille Europe pour entraîner l’Europe de l’est dans ce vaste mouvement. Le parcours sera difficile, et rude car l’OTAN n’est pas morte, loin de là ; il y aura peut-être des coups à prendre car le « grand frère » quoi qu’il en dise publiquement, risque de s’y opposer de toutes ses forces, mais là est l’enjeu.

L’Europe se fera avec la Russie ou ne se fera pas.

G.D.

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