AVRIL-MAI 2019

Anna Akhmatova. Poète dans le tourbillon (1ère partie)

par Graham HARRISON

Je n’ai jamais trouvé de bien-aimé ;
peine perdue dans tous les pays. 
J’ai dit, de retour au Père céleste :
« Père, votre monde est plein de beauté.
L’océan bleu marine caressait mon corps,
les oiseaux bredouillaient leurs contes insensées ;
mais dans mon pays natal la poigne du gel
fait grisonner mes cheveux châtains foncés.
Dans leurs cellules écartées, les moines 
se donnent aux prières longues, éprouvantes.
Je le sais : quand la terre se désintègre
Vous la regarderez d’un œil compatissant.
Seigneur ! J’ai tenu votre alliance
et répondu d’allégresse à votre appel.
Tout ce qu’il y avait sur votre terre, je m’en souviens :
Je n’y ai pas trouvé de bien-aimé. »

Я любимого нигде не встретила:
Столько стран прошла напрасно
И, вернувшись, я Отцу ответила:
«Да, Отец! – твоя земля прекрасна.
Нежило мне тело море синее,
Звонко, звонко пели птицы томные.
А в родной стране от ласки инея
Поседели сразу косы темные.
Там в глухих скитах монахи молятся
Длинными молитвами, искусными…
Знаю я: когда земля расколется,
Поглядишь ты вниз очами грустными.
Я завет твой, господи, исполнила
И на зов твой радостно ответила,
На твоей земле я все запомнила
И любимого нигде не встретила». 

(1914)

Un jour au début des années 1990, une collègue russe me demanda (avec l’aimable franchise que pratiquent ses compatriotes en s’informant combien on touche par mois) : « Qu’est que c’est, à votre avis, le but de la vie ? Qu’est-ce qui lui donne de la valeur ?» Voilà une bonne question dont, éventuellement, tout le monde a son point de vue. Je ne me rappelle plus ma réponse. Inutile en tout cas, parce que c’était elle qui avait envie de me donner sa solution : « Moi, je le sais : c’est le sacrifice. »
Ma collègue me rappelait la poète Anna Akhmatova qui, elle aussi, suite à de multiples déceptions, se demandait quel était l’objet de sa vie, et découvrit en elle la notion de sacrifice. Elle avait une vocation à la vie de poète — coûte que coûte – et cette vocation, une fois reconnue, la conduisit dans des souffrances de toutes sortes. 
Vers la fin de sa vie, en 1965, elle reçut l’honneur de doctorat à l’université d’Oxford ; cet honneur ne fut pas le couronnement d’une vie littéraire comme s’il récompensait, en quelque sorte, les tribulations qu’elle avait à négocier. 
Non. Elle n’avait pas « surmonté » les troubles de la vie : elle les avait subis ; en même temps elle avait trouvé en elle-même la volonté de continuer, de vivre, d’écrire en dépit de tout. Elle avait découvert ce que c’est que le sacrifice. Faire sacrifice, c’est « consacrer » quelque chose, « le sacraliser » ; le sacrifice est quelque chose qu’on apporte : ce n’est pas un sentiment ni un état d’âme : le sacrifice est plutôt une action, l’offrande de quelque chose dont, en quelque sorte, je me prive. Le sacrifice est une action qui remonte aux plus anciens temps de la race humaine, et comme je vais le montrer, il caractérise nolens volens (хочешь не хочешь) la vie d’Akhmatova. 
Anna Andréïevna Gorenko est née en 1889 à Bolshoi Fontan près d’Odessa, mais elle grandit à Tsarskoye Selo, pas loin de Saint-Pétersbourg. Sa famille appartient à la classe des petits nobles, mais ne fréquente pas l’élite du monde pétersbourgeois. Elle est intelligente, aime lire, écrire. On raconte qu’Anna apprend le français en cachette : elle se tient derrière la porte où la gouvernante française donne des cours à sa sœur aînée, Inna.
Elle a des manières de garçon manqué – on la désignait alors comme une « enfant sauvage » (дикая девочка) – mais elle va devenir une jeune femme gracieuse. A treize ans Anna se voit courtisée par un jeune homme de seize ans, Nikolaï Stepanovitch Gumilev.(1) C’est un poète précoce ; il la trouve fascinante. Par contre elle ne s’intéresse pas tellement à lui, elle le considère peu élégant. Ils partagent, quand même, une passion pour la poésie, surtout pour les « symbolistes »(2) et pour le poète Alexandre Blok, très célébré à l’époque.
A Saint-Pétersbourg et à Moscou on publie les vers de Nikolaï Stepanovitch; il participe aux soirées littéraires, il lit ses poèmes et ceux de ses contemporains. Lorsqu’elle aussi commence à écrire et publier ses vers dans les journaux littéraires, elle prend le nom d’Akhmatova (nom d’une de ses ancêtres tatars) pour ne pas gêner son père ; la vie littéraire, en ce temps-là, est censée être inconvenante pour une jeune fille de bonne famille : certains artistes et gens de lettres qui fréquentent le bar du « Chien perdu » (Бродячая собака) à Saint-Pétersbourg, mènent une vie assez dissolue. 
Anna Andréïevna se sent étrange dans la vie. Dans des vers en 1913 elle parle d’un temps où elle « était comme un oiseau de passage sur la terre ». Elle évoque la rencontre exceptionnelle avec sa Muse, celle qui l’inspire, qui la commande, qui lui impose des sacrifices, qui l’empêche de vivre comme les autres : 

Cette fois-là quand je cueillais 
le raisin dans ma corbeille de paille,
voilà la Belle, assise sur l’herbe
les yeux fermés, ses tresses dénouées,
langoureuse, engourdie de l’arôme
lourd des grappes noires et du souffle
capiteux de la menthe sauvage.
Dans le coffret de ma mémoire
elle enfonça des mots miraculeux ;
et laissant tomber la corbeille pleine
je me suis écroulée sur la terre odorante
Comme à un bien-aimé quand l’amour chante.

И только раз, когда я виноград
В плетеную корзинку собирала,
А смуглая сидела на траве,
Глаза закрыв и распустивши косы,
И томною была и утомлённой
От запаха тяжелых синих ягод
И пряного дыханья дикой мяты, --
Она слова чудесные вложила
В сокровищницу памяти моей,
И, полную корзину уронив,
Припала я к земле сухой и душной,
Как к милому, когда поет любовь.

(1913)

Déjà on pressent que cette relation exclusive avec sa Muse lui interdira tout engagement ultérieur. Les amants d’Anna Andréïevna (et il y en aura beaucoup) ne pourront rivaliser avec ce lien étroit et créateur ; et elle sentira, elle-même, l’écrasante douleur de ces amours frustrés. (Voir les vers en tête de cet article.)
En 1905 Nikolaï Stepanovitch déclare son amour à Anna, qui le rejette. Il veut se suicider. Elle refuse de subir ce chantage. Ils se brouillent (Anna avait déjà une liaison dont il n’est pas au courant). Anna et Nikolaï ne se voient de nouveau qu’après quelques mois, au printemps 1906. À cette époque Nikolaï poursuit la vie mouvementée qui le caractérise ; il n’a aucun scrupule à entretenir des liaisons romantiques transitoires au cours de ses voyages. Lorsqu’il réitère sa demande en mariage, Anna le rejette encore une fois. Elle ne l’aime pas.
Le cœur brisé, il part pour Paris en août 1907, où il fait une tentative de suicide au Jardin du Luxembourg. Cependant, de retour d’Istanbul cette même année il vient voir Anna à Kiev. Les deux échangent beaucoup autour de la poésie, de l’occultisme et des sciences mystiques. Cela nous rappelle l’intérêt mutuel à l’anthroposophie que portent à cette époque les poètes Maximilian Alexandrovitch Volochine et Margarita Vassilïevna Sabachnikova et qui les conduit à un mariage de courte durée. Voir l’article « Russie-Paris : Aller-Retour », Revue Méthode, janvier 2019.) 
Pour nous, en 2019, cette passion pour la poésie reste difficile à concevoir. En Russie pourtant le métier d’écrivain, du poète, était considéré comme une vocation qui demande une responsabilité élevée, une conscience. C’est pour cela que l’état (le tsar, et ensuite le pouvoir soviétique) surveillait les gens à lettres, en interdisant leurs écrits, en les emprisonnant et en les envoyant en exil (la ссылка notoire) au cas où leurs œuvres s’avéraient trop critiques du pouvoir civil (le cas de Pouchkine est bien connu) : en Europe de l’ouest, par contre, on ne prend pas la vie littéraire trop au sérieux ; la poésie est traitée plutôt comme un simple divertissement. L’art noble de la poésie en Russie se voit par exemple au moment où, après la Seconde Guerre Mondiale (Великая отечественная война, « La grande guerre patriotique » de 1941 -1945), le pouvoir soviétique (sous Serguéï Jdanov et dans le cadre de la ждановщина) impose une censure sévère sur les artistes et les écrivains, et en particulier sur Akhmatova et Zochchenko. 
En novembre 1909 Anna accepte de se marier avec Nikolaï. Elle a toujours des doutes : est-ce qu’elle l’aime ou non ? Peut-être elle se sent destinée à lui ; certes, elle veut partager la vie littéraire qu’il représente. Ayant reçu son consentement, Nikolaï, toujours impatient, entreprend (seul) un voyage en Afrique de l’est. Un an plus tard Anna Andréïevna et Nikolaï Stepanovitch se marient dans l’église Nikolaïevsky près de Kiev, sans participation d’aucun représentant de la famille de l’épouse (des Gorenko). Ils vont à Paris en voyage de noces. Anna fait la connaissance de Paris pour la première fois ; Nikolaï connaissait Paris depuis quelques années déjà. (Il avait pris des cours de littérature française à la Sorbonne.) Après la vie Parisienne, les nouveaux mariés passent quelque temps à la campagne chez la famille Gumilev. Nikolaï Stepanovitch fait du cheval ; Anna Andréïevna s’ennuie. On remarque qu’aux heures des repas elle ne participe pas point aux conversations, ne parle à personne. Les époux commencent rapidement à se détacher l’un de l’autre. En septembre Nikolaï part pour l’Abyssinie, où il passe six mois.

Il aimait trois choses dans ce monde :
les vêpres chantés, les paons blancs,
et des anciennes cartes d’Amérique.
Ce qu’il n’aimait pas : les enfants qui crient,
le thé à la framboise 
et les femmes hystériques.
Et moi, j’étais son épouse !

Он любил три вещи на свете:
За вечерней пенье, белых павлинов
И стертые карты Америки.
Не любил, когда плачут дети,
Не любил чая с малиной
И женские истерики.
… А я была его женой.

(1910)

Est-ce que ces vers témoignent de la relation des époux Gumilev ? Bien sûr, partiellement, mais on ne parle pas ici du grand rôle que joue la poésie en les réunissant. Même lorsqu’ils se seront séparés, Anna reconnaît en NikolaÏ un poète de qualité et déclame ses vers aux soirées littéraires. En mentionnant ici la poésie d'Akhmatova en tant qu’évidence biographique, il faut préciser que ses vers sont plutôt une création lyrique : elle ne nomme jamais ses amants. Ce ne sont pas des « confessions. » Les personnes qui habitent ses vers sont bien réelles, d’un côté ; mais par ailleurs ils symbolisent « la condition humaine » — ce qui les rend universels. C’est cette universalité qui peut entraîner nous, les lecteurs, à chercher Anna Andréïevna dans ses écrits.
Nikolaï parti en Afrique, Anna, de retour à Tsarskoe Selo(3), écrit, participe aux soirées littéraires à Saint-Pétersbourg. Elle se sent un peu gênée d’être fêtée en poète de la nouvelle génération. Elle commence à comprendre que la vie familiale, conventionnelle ne peut pas coexister en concurrence avec sa vocation :

Ma Muse ! Tu vois comme elles se contentent,
les jeunes filles, les femmes et les veuves :
Je préfère me laisser rouer à mort
que supporter ces entraves.

Муза ! ты видишь, как счастливы все –
Девушки, женщины, вдовы …
Лучше погибну на колесе,
Только не эти оковы.

(1911)


Anna en 1914
C'est une prise de conscience ; et à l’avenir elle passera par beaucoup d'autres étapes importantes. Elle a rejeté ces « entraves » conventionnelles, mais il arrivera un moment, avec la Révolution, avec les deux guerres et l’après-guerre soviétique, où elle peinera tout simplement pour se maintenir en vie. A ce moment-là, Anna et Nikolaï arrivent à s’entendre. Ils sont quand même un couple marié. Ils auront un fils, Lev, en 1912.(4) Cela ne les empêche pas, pour autant, de nouer d’autre liaisons. Les premières années en ce début de siècle, on pressentait que maintes choses allaient changer, les relations hommes-femmes incluses ; il y avait beaucoup de libertinage surtout dans les milieux intellectuels. 
Quant à la vie littéraire, Nikolaï et Anna collaborent, ils s’apprécient mutuellement. Ils ne sont pas des écrivains rivaux ; cependant Nikolaï est jaloux de la place trop importante de la poésie dans la vie d’Anna. Si elle est centrée sur sa Muse, elle n’est pas centrée sur lui ; et cela le tue. Et elle le sait, mais elle n’y peut rien : elle ne peut pas « supporter ces entraves ». Il y a ici sans doute un certain égoïsme ; mais il y a aussi quelque chose qui va relativiser radicalement le monde d’Anna – comme femme, comme mère, même comme écrivain : en 1915 elle écrit un petit poème entitulé « Prière » (Молитва) qui exprime, tel une prophétie, ce défi à ses idées d’autrefois :

Donnez-moi des amères années,
l’asphyxie, la fièvre, l’insomnie : 
prenez l’ami, mon enfant, prenez
le don mystérieux de la poésie ;
Puis je prierai dans votre liturgie
après tant de jours douloureux
que l’orage qui menace la Russie
devienne des nuages en rayons glorieux.

Дай мне горькие годы недуга,
Задыханья, бессонницу, жар,
Отыми и ребенка, и друга,
И таинственный песенный дар –
Так молюсь за твоей литургией
После стольких томительных дней,
Чтобы туча над темной Россией
Стала облаком в славе лучей.

(1915)

C’est le destin de la Russie qui est en question et qui relativise tout : ici Anna annonce qu’elle est prête à se sacrifier – à ne pas conserver pour elle – tout ce qui fait partie de sa vie actuelle, sa poésie incluse, pour que son pays soit protégé. Voilà : elle découvre qu’il y a quelque chose qui vaut le sacrifice : la Russie.
Après la naissance de son fils, comme on pouvait le prévoir, Nikolaï part : cette fois en directeur d’expédition en Somalie. (Deux semaines plus tard il sera père d’un fils, né d’une actrice de théâtre pétersbourgeoise.) Anna devient de plus en plus célèbre ; on la publie ; c’est ainsi qu’elle s’approche du grand poète Alexandre Blok dont elle adore depuis longtemps les œuvres. Ils se connaissent, se respectent. Il apprécie la poésie d’Anna, l’encourage à poursuivre son métier. Akhmatova et Blok s’étaient dédiés des poèmes, et en 1914 on publie ces poèmes ensemble dans la revue « l’Amour des trois oranges » (Любовь к трем апельсинам). Elle pense, peut-être, débuter des relations romantiques avec lui, mais lui ne le souhaite pas :

J’aborde exprès le lieu où vous êtes,
la maison rouge à côté du fleuve :
mais il me semble que je trouble la paix 
de votre vie tranquille, ensoleillée. 

Красный дом твой нарочно миную,
Красный дом твой над мутной рекой,
Но я знаю, что горько волную
Твой пронизанный солнцем покой.

(1913)


Portrait d’Anna Akhmatova par Olga Della-Vos-Kardovskaya, 1914
C’est en 1914 que de faite termine le mariage de Nikolaï Stepanovitch et Anna Andréïevna, quoiqu’ils ne divorceront à titre officiel qu’en août 1918. En 1914-1915 elle prend des amants plus ou moins transitoires parmi la classe aisée, artistique ou intellectuelle : le poète et historien d’art Nikolaï Nedobrovo (5) ; le musicien Artur Lourié (6) ; Vladimir Chiléïko (7), chercheur érudit de l’histoire babylonienne, tout adonné à ses recherches d’écrits cunéiformes ; l’historien de l’art et de l’architecture Nikolaï Nikolaïevitch Pounine(8) et un ami de Nedobrovo, Boris Anrep(9), artiste reconnu pour ses mosaïques, descendant d’une famille militaire). Anna traite avec ménagement Nedobrovo, homme sérieux et intelligent, lui consacrant de beaux vers : elle a profité de l’amitié et de la gentillesse qu’il lui a témoignées, mais se sont éteints les premiers émois qu’elle a éprouvés :

Après le vent, après le gel,
C’est agréable se réchauffer.
Alors de mon cœur je ne prenais pas garde
Et on me l’a bien dérobé.

Le Nouvel An s’étale fastueux ;
Sont molles les tiges des roses de la fête. 
Mais déjà se tait dans ma poitrine
Le tremblement de libellule.

Pas difficile de deviner qui l’a volé !
Je le reconnaîtrai à ses yeux.
Et ce que terrifie : vite, très vite
Il va certainement me le rendre.

После ветра и мороза было
Любо мне погреться у огня.
Там за сердцем я не уследила
И его украли у меня.

Новогодний праздник длится пышно,
Влажны стебли новогодних роз
А в груди моей уже не слышно
Трепетание стрекоз.

Ах! не трудно угадать мне вора,
Я его узнаю по глазам.
Только страшно так, что скоро, скоро
Он вернет свою добычу сам.

(1914)

Nikolaï Goumilev et Anna Akhmatova, en 1916, avec leur fils, Lev Goumilev

Donc lequel de ces prétendants aura « volé » son cœur ? C’est Boris Anrep, l’artiste des mosaïques. Nous en parlerons davantage. Mais après son divorce de Nikolaï Stepanovitch, Anna décide de se marier à Vladimir Chiléïko, c’est à dire l’homme le moins recommandable au monde. Pourquoi est-ce qu’elle choisit un pédant égoïste qui sera insensément jaloux de sa Muse, qui lui demande qu’elle cesse d’écrire et qu’elle se consacre entièrement aux travaux domestiques – et ces derniers deviennent de jour en jour plus pénibles à cause de la guerre et de la Révolution – et qui la traite cruellement jusqu’à leur divorce en 1925 ?
Quelque chose a changé dans son esprit. Les vers de la poète débutante qui témoignaient surtout de sa vie intérieure s’ouvrent sur un autre monde. Il faut aussi tenir compte des grands évènements nationaux et politiques, de la guerre qui fait des veuves, de la chute des paramètres de la vie sociale et économique dans les grandes villes ; et surtout de la famine. Bref : il s’agit de survivre. Qui plus est : une femme non-mariée, à cette époque, comment peut-elle vivre sans partager le salaire d’un mari ? Les femmes professionnellement indépendantes n’existent pas. Même si Anna est un écrivain connue (et elle l’est) les honoraires qu’elle reçoit ne sont pas suffisants pour entretenir un foyer. Il y a pire : l’effondrement de la société entraîne la contraction du nombre de lecteurs de journaux, de livres. Donc la plupart des auteurs n’ont pas de futur, et ceux qui restent devront écrire selon les canons de la doctrine communiste. 
On s’habitue au manque de chauffage, de l’alimentation. Anna Andréïevna et Chiléïko mènent une vie difficile. Ils s’entendent mal. Ils sont malades tous les deux. Il poursuit ses recherches, demande à Anna de l’aider à faire des transcriptions et traductions de textes babyloniens en plus de faire le ménage et être en quête perpétuelle de nourriture. Il la traite avec violence, lui interdit d’écrire et la menace de mort s’il s’aperçoit qu’elle le trahit : 

Entendu : tu veux me tuer :
seulement pas de rudesse.
Tu ne veux pas d’enfants de moi,
et mes vers ne te plaisent pas.

Tout comme tu veux ; allez-y !
je reste fidèle à ma promesse. 
Ma vie – déjà je te l’ai donnée ;
jusque dans la tombe j’apporte ma tristesse.

Если надо -- меня убей,
Но не будь со мной суров.
От меня не хочешь детей
И не любишь моих стихов.

Все по-твоему будет: пусть!
Обету верна своему,
Отдала тебе жизнь, но грусть
Я в могилу с собой возьму. 

(1918)

Elle a choisi de se soumettre en forme de pénitence. Elle écrit vraiment peu entre 1917 et 1921.(10) Mais il y a quand-même, de temps en temps, une certaine tendresse réciproque : entre les deux l’amour peut prendre des apparences variées, voire contradictoires. Même après leur divorce en 1925 Anna le visite de temps en temps, le soigne, lui apporte de l’argent, s’occupe de son chien. Il mourra de tuberculose en 1930.
Il nous faut revenir quelques années en arrière. En 1915 Anna avait fait la connaissance, entre autres, de Boris Anrep, l’ami de Nedobrovo. (Les garçons s’étaient rencontrés à l’école à Kharkov.) Anrep partage la vie des élégants de Londres, il passe quelque temps à Paris. Au déclenchement de la guerre en 1914 il revient en Russie, il est nommé officier dans l’armée russe. En 1915 Anna et lui font du ski, ils se rencontrent au restaurant. Anrep est beau, intelligent, sportif et créatif à la fois. Il est aussi, de l’autre côté, gai, frivole, se moque de la religion. Anna tombe passionnément amoureuse de lui. L’attraction est mutuelle :

Jaunit la lumière vaste du soir ;
il y a une douce fraicheur d’avril.
Tu viens des années bien trop tard
mais je suis contente de te voir :

Assieds-toi ici près de moi ;
regarde-moi avec tes yeux si gais.
Et avec mes vers de jeune fillette
regarde ce cahier en bleu foncé.

Pardonne, que je vivais en deuil
et ne me réjouissait du soleil ;
j’ai pris, hélas ! -- pardonne-moi,
trop d’amants au lieu de toi .

Широк и желт вечерний свет
Нежна апрельская прохлада.
Ты опоздал на много лет
Но все-таки тебе я рада.

Сюда ко мне поближе сядь,
Гляди веселыми глазами:
Вот эта синяя тетрадь –
С моими детскими стихами.

Прости, что я жила скорбя
И солнцу радовалась мало.
Прости, прости, что за тебя
Я слишком многих принимала.

Anrep, cependant, n'a aucune envie de rester en Russie : il veut reprendre sa vie agréable en Angleterre. Alors, comme lui dit Anna, elle perd « une espérance de plus » (il part) et elle gagne « une chanson de plus » (on trouvera Anrep — jamais nommé — dorénavant dans l’arrière-plan des poésies d’Akhmatova). Ils ne se voient pas pendant un demi-siècle. Pendant un temps Anna se moquait de la religion pratiquée par son mari Gumilev (en dépit de toute vie dissolue) : comme nous avons vu, elle trouvait risible qu’il se passionne pour « les vêpres chantés ». Maintenant elle critique l’esprit arrogant, cynique d’Anrep, qui ne partage pas sa croyance orthodoxe : elle n’a pas la moindre intention de quitter son pays natal ni son fils (Anrep avait voulu la persuader de le suivre en Angleterre) : et pourtant elle l’aime à la folie.

Ton esprit est troublé par la hauteur :
alors tu restes aveugle à la lumière.
Tu dis que notre foi ne soit qu’un songe,
et Petrograd rien qu’un mirage.
Tu dis : mon pays embrasse le péché ;
Hélas ! le tien reste sans aucun Dieu.

Высокомерьем дух твой помрачен,
И оттого ты не познаешь света.
Ты говоришь, что вера наша – сон
И марево – столица эта.
Ты говоришь – моя страна грешна, А я скажу – твоя странa безбожна.

(1917)

Cet amour, elle le conservera longtemps dans son cœur. (Certains pensent qu’elle l’aurait oublié s’il serait resté en Russie après 1917). Anna ne l’oubliera jamais.
En 1925 Anna emménage chez la famille Pounine qui habite un petit appartement dans le Grand Palais Cheremetiev. On s’étonne, peut-être, que des épouses puissent tolérer les ménages à trois : il semble, cependant, en temps de famine, qu’on s’habitue à des conditions de vie exceptionnelles ; en fin de compte il faut trouver un abri peu importe où. Après le bombardement de la cité par les Allemands en 1918, Lénine ordonne le déplacement du gouvernement russe à Moscou. Petrograd est abandonné, il n’y a plus d’éléctricité, d’eau, ni de système d’égouts. Une lettre de Tchoukovski(11) à Maximilian Volochine(12) évoque la situation à Petrograd en 1923 : 

« Il n’y a aucun espoir d’emploi. Personne n’achète plus de livres. Personne ne fréquente les soirées littéraires, le théâtre, même le cinéma. Partout le ton est abattu, terrible. Le désastre des Editions de l’état (à Moscou) a mis tous les ‘ouvriers littéraires’ en chômage. On voit Sologoub(13) assis sans un kopek ; il ne peut placer aucun de ses livres. J’ai vu Mouïzhel’ (14) qui se traîne dans la rue : C’est un vrai squelette ; il meurt de la consomption et d’épuisement. J’étais chez A(nna) A(ndréïevna) : elle a finalement reçu quelques honoraires arriérés ; avant, elle vivait comme les clochards (как нищая). »

[fin de la première partie]

G.H.

Notes

(1) Nikolaï Stepanovitch Gumilev (né en 1886) était poète, critique littéraire, voyageur passionné et officier militaire. Au début de la première guerre mondiale en 1914 il intégra une élite compagnie de cavalerie et se battait en Prussie d l’Est et en Macédoine. Il fut deux fois décoré. Royaliste, il ne cachait pas son aversion pour les révolutionnaires. Les bolcheviques l’ont fusillé en 1921.

(2) Symbolisme et acméisme sont deux courants qui se considèrent opposés dans la poésie au début du 20-ème siècle. Les symbolistes évoquent l’univers surnaturel et mystérieux qui se laisse deviner par des symboles (y compris la poésie) ; les acméistes (tel N.Gumilev) nomment plutôt les choses et expériences de la vie quotidienne qui, elle-même, est censée suffire en tant que véhicule de valeurs et d’interprétation de ce monde. En réalité cette opposition n’est pas littéraire (on peut trouver les deux courants dans une même œuvre), mais philosophique, voire religieuse. Akhmatova, par exemple, dans son poème bien connu « Soir » (Вечер, 1909) décrit l’aspect physique d’un rayon de lumière qui pénètre dans sa chambre ; par contre la première ligne du poème, « J’adresse ma prière au rayon… » (Молюсь оконному лучу…) relève d’une atmosphère et d’une action religieuses.

(3) Tsarskoye Selo : petite ville (maintenant incorporée dans la ville de Pouchkine au sud de Saint-Pétersbourg) où habitaient les Gorenko (la famille d’Anna Andréïevna), propriétaires. Anna et Nikolaï s’y rencontraient à l’école ; leur instituteur, Innokenti Fiodorovitch Annenski (1856-1909), était, lui-même, poète.

(4) Lev, le fils d’Anna Andréïevna et Nikolaï Gumilev, est né le 1 octobre 1912. Sa grand’mère, mère de Nikolaï s’occupe de lui et l’adore. Lev se sent abandonné par Anna : leurs relations restent perturbées pendant beaucoup d’années. Persécuté par la Tchéka, il est souvent arrêté et emprisonné. Il devient soldat et participe à la bataille de Berlin en 1945. On le libère finalement de prison en 1956. Ayant surmonté de grands obstacles il poursuit ses études et devient professeur universitaire. Il meurt en 1992, chercheur renommé en anthropologie eurasienne.

(5) Nikolaï Vladimirovitch Nedobrovo (1882-1919) historien de l’art, poète.

(6) Artur Lourié (1892-1966) musicien qui, une fois, avait joué dans le bar du « Chien perdu » avec le compositeur allemand Richard Strauss et qui sera – d’assez courte durée – commissaire de musique au gouvernement post-révolutionnaire.

(7) Vladimir Kazimirovitch Chiléïko (1891-1930) assyriologue.

(8) Nikolaï Nikolaïevitch Pounine (1888-1953) historien et critique littéraire.

(9) Boris Anrep : né à St-Pétersbourg 1883, mort 1969 à Londres, artiste germano-balte. Il se passionne pour les mosaïques byzantines et s’y consacre. On monte sa première exposition personnelle en 1913 à Londres. Officier de l’armée russe en 1914, il combat en Galicie (maintenant en ouest-Ukraine), puis est délégué à Londres en 1916 en liaison avec l’armée britannique. Après la Révolution de février 1917 il part définitivement en Angleterre. Ses mosaïques monumentales se trouvent à la National Gallery, Londres ; ainsi que dans la cathédrale de Westminster et la Banque d’Angleterre à Londres. Dans la cathédrale du Christ-Roi, Mullingar (République Irlande) se trouve sa grande peinture en mosaïque entitulée « Saint Anna » (c.à d. pas Sainte Anne) – ce qui peut être compris comme une référence masquée (et à dessein irrévérencieuse) à Anna Andréïevna. Ils ne se reverront qu’après presque un demi-siècle, à Paris en 1965, deux ans avant la mort d’Anna. N’empêche qu’au moins 30 de ses poèmes relèvent en quelque part de sa relation avec Anrep dans les années 1914-1917.

(10) Ce qui ne veut pas dire qu’elle ait cessé de créer des vers dans son esprit : beaucoup plus tard, pendant le règne de Jdanov, quand tout signe de production littéraire de son part entraînerait une peine de prison ou pire, elle s’entraine à mémoriser ses poèmes. En plus, ses amis dévoués les ont appris par cœur exprès pour les conserver.

(11) Korneï Ivanovitch Tchoukovski (1882-1969) journaliste, écrivain, critique littéraire, professeur de littérature russe.

(12) Maximilian Alexandrovitch Volochine (1877-1932) poète, écrivain, philosophe.

(13) Fyodor Sologoub (1863-1927) poète, écrivain de romans, traducteur d’œuvres de Balzac, Verlaine, Mistral.

(14) Viktor Vassilïevitch Mouïzhel’ (1880- 1924) peintre et écrivain. Journaliste de la première guerre mondiale.

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