AVRIL 2018

Conversations avec Poutine d’Olivier Stone

par Michel MOGNIAT

Ce sont des conversations à bâton rompu et pourtant très réfléchies et prudentes que nous livre le journaliste et cinéaste américain, Oliver Stone, Conversations avec Poutine, éd Albin Michel. Ces conversations entre Oliver Stone et le Président Russe, Vladimir Poutine, sont le fruit de neuf rencontres, entre juillet 2015 et février 2017, lors de quatre voyages qu’entreprit Oliver Stone.

Les paroles de Vladimir Poutine ont été traduites du russe à l’anglais puis de l’anglais au français, ce qui parfois peut être source de confusion. La valeur littéraire de l’ouvrage est tout simplement nulle, mais le but du journaliste n’était certainement pas de faire œuvre littéraire.

De ces entretiens ont été tirés également un film qui fut un temps disponible sur la chaine française FR3. Il ne l’est plus aujourd’hui. 

La quatrième de couverture est assez trompeuse, on peut en effet y lire : 


« Voici l’interview complète où le maitre du Kremlin aborde sa vie personnelle, revenant sur son parcours, son enfance et sa vie de famille... »


En vérité il y a peu de choses sur sa vie privée, et c’est tant mieux ; un chef d’état n’a pas à étaler sa vie comme une starlette qui confie sa vie privée aux journalistes, il n’y a qu’en France qu’on voit ça. À peine apprend-on que Vladimir Poutine a deux filles et qu’elles sont mariées. (p.138)

S’il n’est rien dit dans les 400 pages de sa passion pour le jeu d’échecs, Oliver Stone nous fait savoir que le Président russe avait un côté voyou avant de découvrir le judo :


« OS : ...Vous étiez un peu voyou jusqu’à ce que vous vous mettiez au judo à l’âge de 12 ans.
VP : ...quand j’ai commencé le judo, ma vie a changé dans le bon sens. » P.20
« OS : C’est intéressant. On dit aussi que votre philosophie de la vie vient du judo, est-ce vrai ?
VP : Oui, plus ou moins. Le principe essentiel dans le judo, c’est la voie de la souplesse. Parfois, il faut céder aux autres. Si c’est la voie qui mène à la victoire, il faut le faire. » p.43


Tout au long des entretiens on a parfois l’impression que Poutine n’ose pas répondre directement aux questions qui lui sont posées par O Stone. On a assez souvent la sensation que le journaliste est de connivence avec V. Poutine, mais c’est là s’arrêter sur une perception qui n’est peut-être pas exacte. En réalité Poutine emmène Stone là où il le veut ; par un silence réfléchi, le Président russe laisse Stone développer le sujet afin qu’il n’ait plus qu’à confirmer les dires du journaliste, Illustration même du judo. 

Le livre est surtout consacré à la politique étrangère de la Russie, qui occupe la place d’honneur, mais quelques incursions sont faites dans la politique intérieure en revenant sur une donnée historique importante de la fin de l’URSS :


« V.P : Avant toute chose, il faut se rappeler qu’après la désintégration de l’Union Soviétique, en l’espace d’une nuit, vingt-cinq millions de Russes se sont retrouvés à l’étranger. » p.29


Le redressement du niveau de vie qui a eu lieu sous Vladimir Poutine est réellement spectaculaire, lorsqu’il prit les responsabilités du pouvoir, le pays était véritablement à deux pas de la ruine totale : 


« OS : En 2000, le revenu moyen était de 700 roubles. En 2012, il est passé à 29 000 roubles.
VP : C’est exact. » p.38 


En sus de la misère régnant partout, l’armée était moribonde, les sous-marins rongés par la rouille, l’honneur de la population russe presque perdu. Ce redressement spectaculaire est dû à la politique que Vladimir Poutine a mise en place, mais également à la volonté du peuple russe qui a refusé de se laisser dépecer.

Le livre revient peu sur cet état de faits, certes, le lecteur n’attendait pas une hagiographie du locataire du Kremlin, mais un rappel historique un peu plus important que celui opéré au fil des conversations aurait été bienvenu.

 Il est assez curieux que Poutine, tout au long de ces entretiens, emploie le terme de « partenaires » pour parler des Occidentaux, particulièrement des américains. Même si, dans la préface de l’ouvrage, Robert Scheer nous avertit que ce « partenaire » contient beaucoup d’ironie.


« Aujourd’hui l’OTAN n’est qu’un outil de la politique extérieure américaine. Les États-Unis n’ont pas d’alliés, uniquement des vassaux. » p.69


On trouve à la page 79 une erreur si grossière dans les propos de Poutine qu’on est en droit de se demander si elle n’est pas le résultat de cette succession de traductions, maniées et remaniées. On reste quand même dubitatif qu’elle ait pu passer à la relecture et à la mise en page :


« Les États-Unis et l’Angleterre entrèrent tard en guerre contre l’Allemagne –bien trop tard pour que cela fut utile à l’Union Soviétique-, et n’envoyèrent pas de grands contingents de soldats avant 1944. » p.79 


Suite à l’attaque de Pearl Harbor, (07 décembre 1941) le lendemain 08 décembre 1941 les États-Unis déclarèrent la guerre au Japon. Conformément au Pacte Tripartie, le 11 décembre l’Allemagne et l’Italie déclarent la guerre aux États-Unis. Mais l’Angleterre, elle, a déclaré la guerre à l’Allemagne avant la France, très exactement le 3 septembre 1939 à 11 heures pour l’Angleterre et à 17 heures pour la France. L’Angleterre n’est donc pas rentrée tard dans la guerre mais immédiatement, puisque c’est elle qui la déclara à l’Allemagne ! Au reste, comme il y avait un certain pacte appelé Molotov/Ribbentrop, il n’y avait pas encore en 1939 de Front de l’Est. Sans refaire l’histoire de la seconde guerre mondiale, il y a eu tout de même ce que l’on a appelé la « Bataille de France » dans laquelle des troupes anglaises combattirent suivie de la « Bataille d’Angleterre » très aérienne. Avant le débarquement en Normandie, où il est vrai, les américains envoyèrent de gros contingents d’hommes, il y a eu un précédent en Afrique du Nord où les anglo-américains débarquèrent quand même nombreux en 1942. Il est vrai par contre comme le note Poutine, citant Churchill à la même page, que cinq soldats allemands sur six trouvèrent la mort sur le front de l’Est.

Le Donbass est largement abordé de la page 101 à la page 124 (entretien du 4 juillet 2015) et tous deux y reviendront lors des entretiens ultérieurs. Poutine commence par un bref rappel des faits à la page 106, puis dans les pages suivantes il définit clairement sa position par petites touches, avec finesse et fermeté, en ce qui concerne l’Ukraine et les républiques sécessionnistes : 


« Dans le territoire appelé le Donbass, où se trouvent deux grandes villes, les populations n’acceptèrent pas non plus le coup d’état. D’abord on a essayé de les arrêter, mais la police a vite changé de camp. Alors les autorités centrales ont commencé à dépêcher les forces spéciales, et des individus se retrouvaient enlevés en pleine nuit et envoyés en prison.
Après il y a eu la tragédie d’Odessa. Des gens sont descendus dans la rue, ont manifesté sans armes de manière pacifique, et se sont fait acculer à l’intérieur d’immeubles avant d’y être massacrés sans pitié. Même les femmes enceintes. Une véritable catastrophe. Mais personne n’a enquêté là-dessus, et certainement pas les habitants du Donbass qui ont pris les armes peu après. » P. 106


On sent au fur et à mesure des entretiens qu’O. Stone a beaucoup de sympathie envers Vladimir Poutine. Ce qui n’empêche pas le journaliste de poser parfois des questions délicates sans développement préalable. Poutine n’hésite sur aucune réponse. À propos de la loi de 2013, qu’il a avalisée en tant que Président, loi interdisant auprès des mineurs la propagande homosexuelle et dont la presse occidentale a fait ses choux gras anti-Poutine, le Président Russe est très clair : 


« Pendant l’époque soviétique les homosexuels étaient pénalement responsables, ce qu’ils ne sont plus. Nous avons supprimé l’homosexualité du code pénal dans les années 1990. Tandis qu’aux États-Unis il existe encore quatre états, je crois, qui criminalisent les homosexuels. » p.149


Il est vrai que l’on n’entend pas beaucoup les associations concernées, qui ont œuvré tous azimuts dans les médias, dénoncer bruyamment le sort atroce réservé aux homosexuels dans des pays « alliés » de la France. Pas plus qu’on ne voit ces mêmes associations faire du lobbying auprès des médias pour dénoncer la condition des homosexuels dans les cités françaises. 

Lorsque sur certains sujets délicats, V. Poutine reste très diplomate, c’est O. Stone qui rappelle des faits parfois gênants. Au sujet de l’armement américain massé près des frontières de la Russie, devant la prudence de Poutine, O. Stone parle à sa place :


« OS : ...mais Obama lui-même et le Pentagone n’ont cessé d’augmenter la présence des forces de l’OTAN aux frontières russes. Ils dépensent quatre fois plus cette année en Europe de l’Est qu’auparavant. » p. 178


Ou bien, toujours Oliver Stone suppléant Poutine, -ce dernier étant toujours soucieux de ne pas trop dire du mal- de son « partenaire » américain :


« En Ukraine, c’était hallucinant de voir comment les ONG vendaient efficacement le pack « Rejoignez l’Europe. Devenez riche. Le matérialisme ça marche. Nous voulons tous vivre à l’américaine. » p.187


Des chiffres concernant le renseignement, ces chiffres, comme souvent dans l’ouvrage sont avancés par le journaliste, Poutine se contentant de confirmer ses dires : 


« OS : J’aimerais y revenir après cette question : Pouvez-vous me dire combien la Russie dépense dans le domaine du renseignement ? Les États-Unis dépensent –ce sont des chiffres officiels – 75 milliards de dollars par an, dont 52 milliards dans le renseignement civil, c'est-à-dire CIA, FBI et NSA, tandis que le reste est militaire. » p.268


Dans le domaine militaire, c’est également Oliver Stone qui se fait le suppléant de Poutine en avançant des chiffres :


« Au niveau militaire comme vous l’avez expliqué, le budget annuel américain est de 600 milliards de dollars et le budget russe est de 66 milliards selon les statistiques. 66 c’est à peu près un dixième des dépenses américaines. Les chinois, eux, dépensent 215 milliards de dollars. L’Arabie Saoudite, 87. Ce qui place la Russie en quatrième position, avec 66 milliards de dollars. Est-ce que ces chiffres sont exacts ?
VP : Oui, c’est à peu près cela. » p.358 


Tous les domaines de la politique extérieure sont abordés un à un, pas toujours dans un ordre précis comme le ferait une étude rigoureuse et commandée. Si l’Ukraine dans ce domaine occupe une large place, la Syrie n’est pas oubliée. Poutine explique souvent en termes simples des situations extrêmement complexes qu’un occidental peut avoir de la difficulté à comprendre, notamment sur les conflits avec les pays aujourd’hui indépendants qui ont appartenu à l’ex-URSS. L’Islam occupe une place de choix dans les propos de Poutine, on apprend au fil des dialogues que 15 % de citoyens russes sont musulmans. Il convient donc à la Russie de prendre en compte ce problème, qui comme le dit Poutine n’en est pas vraiment un : ces musulmans, pour la plupart, sont nés et vivent en Russie depuis des générations. Il n’y a pas en Russie un Islam importé, bien que des musulmans russes soient allés rejoindre les combattants du Califat.

Le livre se termine sur l’économie intérieure de la Russie ; taux d’inflation historiquement bas à 5,4 %, augmentation de la production agricole de 3 % en 2016. La production de céréales a franchi des records : 


« VP : Comme je sais que vous adorez la Russie, je vous annonce avec enthousiasme qu’elle est devenue le premier exportateur mondial de blé.
OS: J’aime le pain, le pain noir est mon préféré.
VP : Avant nous achetions nos céréales et notre blé.
OS : Au Canada, oui. » p.381


Le final est un petit chef d’œuvre de conversation amicale et de reconnaissance de part et d’autre :


« VP : Ça vous est déjà arrivé dans la vie de vous faire taper dessus ?
OS : Oui, j’ai déjà pris des coups.
VP : Alors, ce ne sera pas nouveau. On vous fera souffrir pour ce que vous avez fait.
OS : Je le sais, mais ça en vaut la peine. Si ça peut aider à un peu de paix et une prise de conscience.
VP : Je ne sais pas si cela intéressera quelqu’un.
OS : Merci. Monsieur Poutine. »


Bien sûr il n’est pas possible en quelques lignes de résumer la richesse de ces propos et la valeur de l’ouvrage : il faut le lire ! Même si son style est brut de décoffrage, sa rareté le place parmi les plus importants livres politiques sortis ces dernières années. Il est assez rare d’entendre un véritable homme d’état se livrer sur la politique qu’il déploie, en usant avec tact d’un langage ferme tout en conservant un esprit ouvert. Ce type d’homme d’état fait cruellement défaut à l’Europe Occidentale : il n’y en a plus.


M.M.

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