AVRIL 2018

L’incident de Sagallo et les tentatives russes d’implantation au 19e siècle sur la côte de la Mer Rouge

par Patrick GUILLARD

La localité de Sagallou (Sagallo) sur le golfe de Tadjourah a pendant très longtemps revêtu une importance particulière dans l’histoire de la région. En vous rendant à Tadjourah, n’hésitez pas à y faire une halte et vous imprégner de la beauté des paysages situés entre mer et montagnes, tout en appréciant l’hospitalité légendaire des habitants de cette contrée.

Le 17 janvier 1889 fut le commencement d’une histoire assez extraordinaire pour la quiétude du golfe de Tadjourah qui souleva une émotion considérable à Paris et à Saint-Pétersbourg.

Ce jour-là, un Russe du nom d’ACHINOFF sollicita des Français l’autorisation de débarquer de l’AMPHITRITE à Tadjourah pour traverser ce qui était à l’époque un comptoir colonial français et se rendre en Ethiopie. Il était à la tête de cent cinquante Cosaques et moines russes. On imagine l’attraction que cela a dû représenter à leur arrivée. 

Groupés autour d’Achinoff et du père PAISSI, les popes élevaient leurs croix vers le ciel, tandis les cosaques radieux, groupés en carré, entonnaient à pleine voix des cantiques d’actions de grâce et de graves chants religieux pour célébrer l’heureux débarquement. Après ces remerciements au ciel, on décida de porter quelques toasts et de marquer cet instant d’allégresse par une distribution de vodka. 

Mais que venaient donc faire ces Russes dans le golfe de Tadjourah ?

Depuis le congrès de Berlin en 1885 qui eut tant de conséquences sur l’histoire de l’Afrique, et le tracé de ses frontières, l’attention de la Russie, partie tardivement dans l’aventure coloniale fut éveillée et orientée sur l’Ethiopie. La Russie n’ayant jamais accepté la main mise de l’Italie sur les rives de la mer rouge et de la Corne de l’Afrique avec sinon la complicité, du moins la bienveillance de l’Angleterre, cherchait en effet un moyen depuis Pierre le Grand de pénétrer dans les mers chaudes. 

Politique que le Tsar de l’époque ALEXANDRE III avait repris, voulant lui aussi se ménager des positions, des relais et des escales sur la route de Suez vers l’océan Indien et l’Extrême-Orient. A cette époque et depuis le percement du canal de Suez ouvert à la circulation maritime en 1869, les grandes puissances européennes redoublaient d’effort pour prendre pied sur le littoral ouest de la mer Rouge, alors sous souveraineté toute relative des Ottomans ou plus exactement des Egyptiens. En effet son influence sur les rivages de la mer rouge décroissait d’année en année faute de moyens financiers et militaires. L’Angleterre qui exerçait alors un protectorat sur l’Egypte combla le départ des troupes égyptiennes rappelées lors de la révolte des derviches au Soudan. L’Angleterre déjà présente à Aden, occupa ainsi ZEILA, BERBERA et BULHAR et à la suite de traités avec les chefs de tribus somalies entre 1884 et 1886, établit son protectorat sur le SOMALILAND.

La France de son coté, avait signé, en 1862 un traité avec les chefs Afar qui souhaitaient contrebalancer la puissance anglaise dans le Golfe. Traité qui cédait à la France le mouillage d’Obock et les territoires s’étendant entre le Ras DOUMEIRA et le Ras ALI. D’autres traités, avec le Sultan de Tadjourah, le sultan du Gobad et les chefs Issa lui cédaient également, en 1884 et 1885 les territoires de Sagallo, du Goubet et la côte du golfe de Tadjourah jusqu’au Ras de Djibouti. Enfin l’Italie, installée à Assab depuis 1869, avait occupé Massawa. Puis le traité d’Uccialli entre l’Ethiopie et l’Italie qui fut par la suite point de discorde et sujet de conflit, étendait la souveraineté de l’Italie sur toute l’Erythrée actuelle. Il ne restait donc plus grande place à prendre pour la Russie. Mais un certain général russe NICOLAÏEFF, qui avait « exploré » comme beaucoup d’autres à cette époque l’Afrique, avait été frappé au cours de ses séjours en Ethiopie, par les analogies entre le rite copte éthiopien et le rite orthodoxe russe dont les origines communes remontent à la période pré-islamique. Le fertile cerveau du général, qui se faisait fort d’obtenir l’accord du négus en place Johannes IV en lui offrant de le soutenir contre l’Italie, proposa au tsar de créer en Russie une sorte de mouvement qui se donnerait pour but de fonder en Ethiopie une communauté religieuse russe. Accompagné dans son voyage par un certain nombre d’émigrants, prélude à une installation plus solide et plus durable, ce projet devait à long terme déboucher sur un protectorat. Conquis probablement par la chaude éloquence de Nicolaïeff qui lui offrait un moyen véritablement providentiel et mystique de donner à la Russie la possibilité de satisfaire ses ambitions impériales en mer Rouge, le Tsar accepta. Le mouvement ne tarda pas à susciter l’enthousiasme d’un ecclésiastique russe, le Père Paissi qui reçut le titre d’Archimandrite. Cet excellent homme prêcha une véritable croisade et ne tarda pas à réunir un certain nombre de popes et de moines russes entraînés par leur foi. Pour les émigrants, ce fut une toute autre affaire. Nicolaïeff s’adressa à Achinoff qui avait en Circassie de sérieux démêlés avec le gouvernement du Tsar.

Dévoré d’ambition, querelleur et violent, il avait fondé un mouvement séparatiste dans le Caucase et commençait à agacer sérieusement le Tsar qui trouva dans le projet de Nicolaïeff le moyen de se débarrasser de ce trublion. Achinoff, qui rêvait de fonder son propre royaume et de rétablir sa situation fi nancière, accepta les propositions de Nicolaïeff. Il fut fortement soutenu dans sa décision par sa femme, fi lle d’un seigneur terrien. Cette femme, qui fait partie intégrante de l’aventure, était une femme de tête, pleine d’autorité et d’allant, et ses avis étaient fidèlement suivis par le terrible chef cosaque. Le gouvernement russe, tout en restant officiellement à l’écart du projet, le soutenait avec satisfaction. Si la tentative réussissait, il ne manquerait pas de s’en approprier les bénéfices, si elle échouait, il se désolidariserait de cette aventure n’y perdant que quelques roubles et des trublions.

Pour ne pas attirer l’attention des puissances européennes, cette joyeuse compagnie devait voyager jusqu’à Port-Saïd sur un vapeur russe et, ensuite sur un navire autrichien, l’AMPHITRITE, affrété pour la circonstance. Le point de débarquement choisi, gardé soigneusement secret, était bien Tadjourah d’où il était possible d’atteindre le Choa par caravane et où on pensait que la France, non consulté, n’était pas encore bien installée. 

La Russie pensait également qu’en choisissant ce point de la colonie française de la Corne, elle éviterait des complications avec l’Italie et l’Angleterre. L’expédition fut bientôt rassemblée à Odessa sur la mer Noire. Elle comprenait Achinoff qui en était le chef, 120 vrais ou faux cosaques, 5 femmes et 40 ecclésiastiques groupés sous la houlette pacifique du père Paissi. Il est difficile de se faire une idée précise sur cette société qui tenait à la fois d’une troupe de théâtre, d’une bande de flibustiers, d’une expédition de conquistadors et d’une secte religieuse animée de la foi vibrante des missionnaires. 

Le navire russe, le CARMILOV, quitta Odessa le 22 décembre 1888. Les pauvres cavaliers cosaques, déroutés par le mal de mer, se soignèrent à la vodka jusqu’à Istanbul. Arrivé le 1er janvier à Port- Saïd, l’escale dura cinq jours pendant lesquels les agents de police de la ville furent sur les dents pour ramener, disent les journaux de l’époque, les cosaques de l’expédition trouvés ivres morts dans les rues de la ville. 

L’embarquement, non sans mal, d’Achinoff et ses cosaques à bord de l’Amphitrite à Port-Saïd avait causé une certaine sensation dans les chancelleries européennes. Le gouvernement italien avait donné l’ordre à un aviso stationné en mer Rouge de suivre les cosaques et de leur interdire tout débarquement.

De son côté, le gouvernement français avait prévenu, M. Lagarde, gouverneur d’Obock à l’époque, de ne laisser passer que des voyageurs sans arme et à destination de l’Ethiopie. Il devait s’abstenir de toute relation officielle avec Achinoff. L’aviso français, LE METEORE, était en surveillance à proximité immédiate du port d’Obock. Mais l’Amphitrite entrant dans le golfe de Tadjourah dans la nuit du 16 au 17 janvier, réussit en passant plus au sud à déjouer la surveillance des Français et à débarquer tout son monde armé à proximité de Tadjourah comme indiqué plus haut. Qu’advint-il ensuite ? Les choses, bien sûr, avec une telle troupe se gâtèrent. 

D’après un journal russe de l’époque, le NOVOÏEVREMA, le père Paissi, après avoir porté un toast à Achinoff déchanta quand, après lui avoir demandé de partir sans attendre pour l’Ethiopie où la ferveur de ses moines le poussait, la femme d’Achinoff lui répondit qu’ils n’iront nulle part ailleurs et resteront ici. Là-dessus les circassiens déguenillés surenchérirent en demandant où étaient les riches caravanes des commerçants à piller afin de se procurer vivres et argent rapidement. Le 19 janvier, trente cosaques entreprirent avec la bénédiction de leur chef et sous l’accablement de l’Archimandrite, une razzia dans les montagnes sur les troupeaux. Sur le chemin du retour et pour faire bonne mesure, vexés probablement de n’avoir pu mettre la main sur une caravane, ils s’attaquèrent à la population. L’émotion, on s’en doute, fut vive et le lendemain le sultan de Tadjourah vint porter plainte devant Achinoff à qui il demanda de cesser ces pirateries et de réparer les préjudices que ses cosaques avaient causés. Il fut très mal reçu par le Russe qui le traita avec le plus grand mépris.

Achinoff qui campait aux alentours de Tadjourah et jugeant à juste titre sa sécurité précaire, investit après quelques jours de pérégrination dans la région, l’ancien fort égyptien de Sagallo à l’ouest de Tadjourah, au sud d’Ambabo, fort qui était vide d’occupants. Le déménagement fut aussitôt entrepris et le 28 janvier, l’expédition, après avoir loué deux grands boutres pour transporter les bagages, atteignait le fort qui fut baptisé : La Nouvelle Moscou. C’était leur qu’ils la prirent, une vieille construction à demi ruinée, construite sous l’occupation égyptienne par les soldats du Khédive. La façade de la redoute, tournée vers la mer, représentait un blockhaus construit avec des galets. Au milieu, on voyait une grande porte surmontée d’une tourelle et toute cette façade était percée de meurtrières. Les trois autres côtés formaient des murs unis bâtis avec les mêmes matériaux. Ils étaient entourés d’un fossé. On arbora en grande pompe le pavillon russe sur la tourelle et une chapelle fut aménagée sur la terrasse. Le lendemain de l’occupation Atchinoff fi t commencer les réparations du fort. Mais ces travaux de terrassement sous le clément soleil de janvier n’étaient guère ce que souhaitaient nos ardents et valeureux cosaques. La discorde sourdait parmi la troupe.

Bien évidemment, la nouvelle du débarquement était parvenue à Obock et le jour même, le Météore envoyait à Achinoff un officier qui lui faisait connaître les ordres du Gouverneur Lagarde : ne commettre aucun acte hostile contre les habitants ou le territoire, faute de quoi, les forces françaises seraient obligées d’agir contre lui en vertu des accords passés avec le sultan et les chefs locaux. D’Obock la nouvelle avait par télégraphe atteint l’Europe et la presse italienne se déchaîna contre la France l’accusant de favoriser la pénétration russe. Elle avait fait savoir d’ailleurs qu’elle s’y opposerait par la force s’il le fallait par l’intermédiaire de son allié, le Sultan de l’Aoussa. A Tadjoura, les choses, nous l’avons vues, empirèrent rapidement. Aux débordements des soldats, s’ajoutait la présence du drapeau russe sur le bastion. Les autorités françaises demandèrent d’y adjoindre les couleurs françaises. Les Russes refusèrent affichant ainsi leur détermination de prendre pour leur compte et définitivement cette parcelle de terre. 

.jpg">A Paris le 24 janvier, l’ambassadeur de Russie était convoqué par le ministre des Affaires Étrangère français pour lui demander des explications sur cet acte délibéré qui frisait l’hostilité. L’ambassadeur, sentant que l’affaire prenait mauvaise tournure, consulta Saint-Pétersbourg. Le Tsar ne voulant pas détériorer ses rapports avec la France fi t savoir qu’il désapprouvait totalement cette entreprise qui d’ailleurs était d’origine privée et ne pouvait en aucune manière bénéficier d’un appui politique et à plus forte raison militaire de la part du gouvernement russe. 

Fort de ces renseignements, le gouvernement français décida d’agir sans délai et de redresser la situation. Il donna l’ordre à l’amiral Orly, commandant la flotte du Levant, de se rendre à Obock avec le Seignelay et le Primauguet et envoya le 8 février ses instructions à Lagarde. Elles se résumaient ainsi : donner l’ordre à Achinoff d’amener le pavillon russe, de rendre les armes et de grouper son expédition sur la plage d’où elle serait embarquée pour Suez. Si ces conditions n’étaient pas acceptées, la force serait utilisée. Le 16 février 1889, le Seignelay et le Primauguet mouillaient sur la rade d’Obock et après avoir embarqué le gouverneur Lagarde, la division navale arriva devant Tadjourah. Un officier fut dépêché à terre pour parlementer. A ce stade de l’affaire, on pouvait penser que devant se déploiement de force, notre cosaque se rendit à la raison d’autant que son clergé l’y incitait vivement. Et bien non, stimulé par les pillages de caravanes qui avaient repris de plus belle et sous l’effet de l’éloquence de monsieur, et surtout madame Achinoff, les cosaques ne voulurent rien entendre. Ils reçurent très mal l’officier français, prétendirent agir sous les ordres du Tsar et ne devant recevoir que des ordres de lui seul et pour convaincre l’officier français de sa détermination, ils firent découvrir une mitraillette. L’officier français tenta de poursuivre l’entretien et demanda à Achinoff de vouloir prendre connaissance des dépêches échangées entre les deux capitales et de l’intention de la Russie de les faire rapatrier immédiatement. Rien n’y fit : Achinoff rompit les pourparlers et sa femme appela ses cosaques aux armes. L’officier fi t son rapport dès son retour à bord et après une brève conférence entre Lagarde et Orly, ordre fut donné d’ouvrir le feu sur le bastion. 

Neuf obus furent tirés qui firent de nombreux blessés. Les cosaques furent impressionnés et malgré la fureur de sa femme qui lui demandait de poursuivre le combat, Achinoff céda et accepta les conditions du gouvernement français. La horde de cosaques fut embarquée et conduite dans un premier temps à Obock pour arriver à Suez le 4 mars où elle embarqua sur la corvette russe ZABIAKA qui la reconduit à Odessa. On n’entendit plus jamais parler dans la presse d’Achinoff et de ses cosaques qui disparurent sans laisser de traces dans les profondeurs de l’empire des Tsars. Ainsi se termina cette incroyable aventure que les vieux de Sagallo continuent de raconter mais qui n’avait plus été publié à Djibouti depuis 1961, date où l’amiral Labrousse, alors capitaine de frégate, la rapporta dans un numéro de la revue Le Réveil de Djibouti et la revue Pount n°5.


P. G.

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