MARS 2018

Origine de Dan Brown

par Michel MOGNIAT

Une très grande documentation, un esprit de rigueur et le sens du suspens signent, une fois de plus, le dernier ouvrage de Dan Brown, « Origine », aux éditions Jean-Claude Lattès. 
L’ouvrage est copieux, pas loin de 600 pages haletantes, qui bien sûr se dévorent en dévorant votre sommeil. Dan Brown, par le sujet de ses romans sait attirer le public : la religion dans le fameux Da Vinci Code (2004) qui revisite les origines du christianisme en se promenant dans des sociétés ésotériques. L’intrigue se passe principalement en France. Puis en (2005) parût Anges et Démons qui conduit le lecteur au Vatican et dans le monde obscur des princes de l’Église, l’énigme, bien évidemment, a lieu à Rome. Après une pause conséquente, en 2009, paraît Le Symbole perdu qui emmène le lecteur à Washington dans le monde de la Franc-maçonnerie.
En 2013 paraîtra Inferno qui promènera principalement le lecteur dans Florence et l’Enfer de Dante. Il y a assez souvent une unité de lieu dans les aventures du héros de Dan Brown car toutes ces histoires ont le même héros : Robert Langdon professeur en « symbologie » que l’on retrouve à Madrid, avec un immense plaisir, dans Origine (2017).
L’intérêt des romans de Dan Brown tient au subtil mélange des thèmes choisis, si la religion ou une quelconque doctrine spirituelle charpentent l’histoire, lui donnent une assise solide, l’autre ingrédient principal de ses romans est la science ; la cryptologie dans le Da Vinci Code, l’antimatière dans Anges et Démons, les limites biologiques de la vie humaine dans Le Symbole perdu, la bombe démographique dans Inferno et enfin l’intelligence artificielle dans le dernier opus, Origine. 
L’intrigue en fait est toujours la même : le monde est mis en péril, le professeur Langdon, dans un premier temps, trouvera son salut dans la fuite avant de sauver le monde. Dans sa fuite il est toujours accompagné par une femme qui est partie prenante dans l’histoire ; cette fuite se passe toujours de nuit et l’intrigue dure rarement plus de vingt-quatre heures, on retrouve une unité de temps. Mais comme l’intrigue se joue sur plusieurs tableaux il n’y a pas d’unité d’action, cela gâcherait d’ailleurs tout.
On pourrait croire que la trame des aventures de Robert Langdon a été écrite par un ordinateur après qu’une main avisée a entré dans la machine cybernétique les attentes des lecteurs. L’ordinateur, si c’est le cas, a bien travaillé : les tirages se comptent en millions d’exemplaires vendus ! 
Le thème de l’intelligence artificielle, qui concerne Origine, n’échappe pas à la règle du genre : un de ses anciens élèves, devenu son ami, est tué au cours d’une conférence de presse mondiale, diffusée par Internet. Cette fois c’est en Espagne que Langdon sauvera le monde. Dans cette conférence de presse mondialisée l’ancien élève devait révéler à la planète entière l’origine du monde, de la vie et son devenir, pas moins. Après le meurtre vécu en direct par des millions d’internautes dans le monde entier, Langdon, une fois de plus, fuit dans la nuit avec une compagne et finira par résoudre l’énigme. 
Bien évidemment l’annonce d’une conférence annonçant l’origine du monde et son devenir ne plaît pas aux responsables religieux, qui, le croit-on, se mobilisent pour que cela n’ait pas lieu. Très vite les meurtres de l’ouléma et du rabbin disculperont les hiérarchies musulmane et juive. La catholique reste en piste, a-t-elle armé la main criminelle ? Au passage Dan Brown nous donne quelques enseignements de l’histoire religieuse concernant l’Islam : 

« À la fin du XI° siècle, les plus grandes découvertes et inventions se faisaient à Bagdad. Mais tout avait brusquement changé quand Hamid al-Ghazali, un théologien considéré aujourd’hui comme une importante figure du monde arabe, avait écrit une série de textes remettant en cause les idées de Platon et d’Aristote. En affirmant que les mathématiques étaient « la philosophie du diable », ces textes signèrent la fin de la pensée rationnelle en Islam. L’étude de la théologie fut déclarée obligatoire. Et c’en fut fini du progrès ». p 124 

Comme le roman est bien construit, au fur et à mesure que l’intrigue avance le lecteur-enquêteur se perd en conjectures, mais l’habitué de l’écriture de Dan Brown pressent bien que celui qui tire les ficelles est Winston, l’IA, l’Intelligence Artificielle, le super ordinateur.
Cette intelligence artificielle n’hésite pas au passage, sûre d’elle, détachée des conventions et des sentiments, exempte du plus gros défaut de l’humanité, l’orgueil, à instruire le lecteur sur l’évolution de l’humanité :

« Il a fallu aux premiers humains plus d’un million d’années après la découverte du feu pour inventer la roue. Puis quelques milliers d’années pour inventer l’imprimerie. Puis deux cent ans pour construire un télescope. Et puis, successivement, en un laps de temps de plus en plus court, la machine à vapeur, la moteur à explosion, la navette spatiale ! Et en seulement vingt ans, nous avons été capables de modifier notre propre ADN ! »p 128

Arrivé à un certain stade de lecture, le lecteur ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec CARL, le super ordinateur du film de Stanley Kubrick, « 2001 odyssée de l’espace » qui s’empare du vaisseau spatial et élimine les astronautes afin que sa mission réussisse. Les humains raisonnant trop en termes d’humanisme, CARL n’a pas ce défaut : il tue pour la réussite de la mission, pour la science. Si le parallèle s’impose, quarante-neuf ans séparent 2001 sorti en 1968 et Origine. Durant ces décennies l’Intelligence Artificielle a progressé à pas de géant et Dan Brown sait placer ces différences avec talent et méthode. Ce qui fait que même si le thème a déjà été visité on navigue dans une mer inconnue, dans la nouveauté.
Avec Origine nous ne sommes pas dans la beauté des phrases ou les grandes réflexions philosophiques, bien que de temps en temps, une réflexion vienne interrompre le suspens :

« Le plus preux dans la vie est toujours un agneau devant le trépas. » p 361

Mais là où l’ouvrage pèche par défaut c’est le débat, la dispute théologique concernant l’affrontement entre partisans du créationnisme et celui de l’évolutionnisme. Ce débat, s’il existe aux États-Unis, est inexistant en Europe. Bien sûr on peut trouver ça et là sur le vieux continent des gens soutenant les thèses créationnistes, encore qu’il faille pour cela fouiller les recoins de quelques minorités religieuses, mais les nombreux fondamentalistes protestants américains sont bien différents de l’ensemble du monde croyant occidental. À commencer par les évêques et la majorité des clercs, en allant jusqu’aux fidèles de base, pour qui le créationnisme n’est qu’une manière symbolique et imagée de présenter l’évolution de l’humanité. Ce n’est pas, comme en Amérique, une parole sacrée prise au pied de la lettre. Même si les européens finissent toujours tôt ou tard par adopter la pensée et l’idéal américain, c’est là que le livre fait un flop, une fausse note. 
Mais qui sait, la vague de puritanisme montant, aidée par l’ascension en puissance de nouvelles religions importées, peut-être que le vieux continent se déchirera sur les thèses créationnistes ou évolutionnistes dans les années à venir.
Cela fera de Dan Brown un visionnaire, mais en attendant le livre rate son coup en situant l’action en Europe. Mettons que l’exportation du conflit semble difficile. Notons quand même qu’en plaçant l’action en Espagne l’auteur a mieux visé que de la placer en Allemagne.
Mais, hélas, ce péché véniel est accompagné d’un autre, bien plus grave : l’idéologie des GAFA.
Faisant parler tour à tour l’Intelligence artificielle, son créateur ou son héros, Dan Brown nous offre un tour d’horizon du monde à venir :

« Dans le monde de demain, la technologie serait omniprésente et si peu chère qu’elle comblerait le fossé entre les nantis et les pauvres. Grâce aux innovations environnementales, tout le monde aurait accès à l’eau potable, à une alimentation saine, et aux énergies propres. Les maladies comme le cancer auraient été éradiquées par les progrès de la thérapie génique. La puissance d’Internet serait enfin domestiquée, et diffuserait la connaissance à tous les peuples, même dans les coins les plus reculés de la planète. Les chaines de montage robotisées affranchiraient les ouvriers des tâches abrutissantes, et leur ouvriraient des métiers nouveaux, dans des domaines encore inimaginables. Et surtout, de nouvelles technologies créeraient une telle abondance de ressources que les humains n’auraient plus jamais à se battre. » p 502

Les politiques, lors de campagnes électorales font généralement plus court : « Demain on rase gratis ! »
Cette vision d’un futur parfait, fait de paix et d’harmonie, sévissait déjà vers la fin du deuxième millénaire, tout le monde était persuadé, ou faisait semblant de l’être, qu’en l’an 2000 il suffirait d’appuyer sur un bouton pour que les machines se mettent à travailler, libérant les hommes des tâches astreignantes. L’auteur a déjà oublié ce qui faisait le thème de son avant-dernier opus : la démographie effrayante de ces époques de progrès.
Cet idéal de l’homme hors sol, condamne bien évidemment tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un sentiment patriotique :

« Et l’histoire nous a maintes fois prouvé que du nationalisme et de l’intolérance naissent les illuminés et les despotes. Aucun pays n’est à l’abri de cette folie .» p 522

Nul besoin de cryptogramme pour déchiffrer le message : mes concitoyens et moi-même sommes des patriotes, les autres peuples patriotes sont des nationalistes. Mon gouvernement et mes dirigeants m’informent, les gouvernements étrangers usent de propagandes envers leurs peuples.
On pardonnera volontiers à Dan Brown ces petits travers et nous lui donnerons l’absolution pour ses péchés véniels d’auteur américain. Comme il avait résolu le problème démographique de façon radicale dans Inferno on fermera les yeux sur cette vision d’un avenir béat de l’homme hors sol, sans racine et sans passé et nous lui donnerons l’absolution.
Lecture haletante donc que ce dernier opus de Dan Brown et tant qu’à lui faire un dernier reproche, accusons-le de maltraiter notre repos : Origine se dévore et empiète sur notre sommeil et notre bon sens... pour notre plus grand plaisir !

M.M.

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