FÉVRIER - MARS 2020

Poutine, le Tsar indéboulonnable ?

par Roland LOMBARDI

Même si au grand dam de certains, Vladimir Poutine demeure encore très populaire en Russie, le président russe est conscient que sa popularité connaît néanmoins une relative érosion et que le mécontentement social est palpable. Il sait qu’après plus de vingt ans à la barre, l’usure du pouvoir le guette... C’est la raison pour laquelle, le maître du Kremlin a annoncé la semaine dernière, et à la surprise générale, des changements constitutionnels significatifs. Sans entrer dans des détails trop techniques, ces réformes vont permettre à Poutine de se mettre en retrait après la fin de son mandat en 2024, tout en faisant émerger et préparer jusque-là une nouvelle génération de cadres politiques capables de poursuivre son « œuvre ». Or, ne nous faisons pas d’illusions, Poutine ne sera jamais bien loin de la place Rouge puisqu’il a tissé un solide réseau de fidèles, placés, au fil des années, aux postes clés dans l'appareil militaire, sécuritaire et diplomatique.
En véritable homme d’État, il sait qu’il a besoin de ce fameux « temps long » pour consolider et asseoir la puissance et l’influence de la Russie du XXIe siècle. Après 2024, sauf accident, il continuera donc, d’une manière ou d’une autre, à tirer les ficelles notamment dans les domaines régaliens comme la Défense, la sécurité et la politique étrangère de la Russie. Comme, par exemple, en tant que président du conseil national de sécurité...
L’intelligentsia occidentale, et surtout française, ne cesse alors de pourfendre Vladimir Poutine. En effet, le président russe représente tout ce dont certains intellectuels bien-pensants et « russophobes » exècrent : un conservateur, nationaliste et autocrate à la tête d’un pays revigoré par une foi, une religion et un patriotisme assumés. Pour eux, Poutine n’est qu’un nouveau Tsar impitoyable, sans scrupule et brutal. Mais ce portrait, même s’il n’est pas totalement faux, est somme toute très réducteur. Car, que cela nous plaise ou non, Vladimir Poutine sera, à n’en pas douter, pour les historiens du futur (à condition qu’ils soient honnêtes !), un des grands leaders de ce début de XXIe siècle. 
Dans la droite ligne de Pierre le Grand (qu’il admire), la Grande Catherine, Alexandre Ier, Alexandre II et Staline, Poutine aura marqué l’Histoire de son pays mais également celle du monde. Depuis 20 ans, il est à la tête de la Fédération de Russie. En politique intérieure comme extérieure, force est de constater, que la Russie est aujourd’hui plus forte que le 31 décembre 1999, date à laquelle il fut président par intérim suite à la démission de Boris Eltsine. 
A l’issue de ce long règne, l’inamovible Poutine possède un bilan plus que positif. Sur le plan interne d’abord, l’ex-colonel du KGB a mis au pas les puissants oligarques russes tout en relevant et modernisant un pays tombé littéralement dans le chaos après la chute de l’Union soviétique au début des années 1990.
Certes, la Russie connaît encore de nombreuses difficultés démographiques, économiques et sociales (Elle est 12e dans le classement des pays selon leur PIB, derrière l’Italie...). Or, n’oublions pas que le pays, le plus vaste de la planète (17 millions de km2 !), grand producteur de pétrole et de gaz, 2e exportateur mondial d’armes, dispose par ailleurs d'atouts non négligeables comme justement sa superficie et ses innombrables et extraordinaires ressources naturelles encore inexploitées notamment en Sibérie...
En politique étrangère, Poutine a redonné à son pays une influence dans le monde, perdue sous Gorbatchev et Eltsine. Profondément déçu par les Occidentaux, notamment à cause des sanctions mais surtout des promesses non tenues des Américains concernant l’OTAN et son expansion jusqu’aux frontières russes, Poutine s’est tourné vers la Chine et a conclu une alliance stratégique avec le président Xi. 
Il a annexé la Crimée et est intervenu dans le Donbass en défiant les Etats-Unis et l’Europe. Aujourd’hui, le président russe est le chef d’État le plus respecté dans les rues et les chancelleries africaines. En 2019, pour la troisième année consécutive, il a été classé, selon le magazine Forbes, comme l’homme le plus puissant de la planète. Il est vrai que l'ancien petit garçon turbulent des rues de Saint-Pétersbourg est plus puissant qu'il ne l'a jamais été. Tout semble lui réussir. Les establishments de Washington et de Bruxelles le craignent, alors que Trump l'apprécie et dans les faibles démocraties de l'UE, la grande majorité des peuples européens admire, à tort ou à raison, son charisme et sa force tranquille. Dans le monde arabo-musulman et au Moyen-Orient, région qui me tient à cœur, Poutine, soutenu par la Chine et toutes les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, est le fer de lance de la lutte contre le terrorisme islamiste et l’islam politique. 
Véritable juge de paix de la région, tous les leaders arabes « amis » comme anciens adversaires, de même que l’israélien Netanyahou ou l’iranien Rohani, se bousculent au Kremlin pour discuter avec le Tsar russe !
De fait, avec le succès de son intervention militaire, mais également diplomatique, en Syrie, à partir de septembre de 2015 pour soutenir Assad, Poutine a démontré qu’à l’inverse des Occidentaux, les Russes étaient des alliés sérieux, solides et fiables. Aujourd’hui, bien que les diplomates russes ont jusqu’ici fait preuve d’une certaine maestria, il n’en demeure pas moins qu’il va être cependant de plus en plus compliqué pour Moscou, dans ce jeu complexe, de faire coïncider les intérêts fort divergents de tous les acteurs de la région. 
Toutefois, depuis 2011 et l’affaire libyenne, les Russes ont pratiquement fait un sans-faute ! En relations internationales et surtout dans cette zone, c’est assez rare ! En effet, jusqu’ici, en toute objectivité, force est de reconnaître qu’ils ont fait montre d’une incontestable virtuosité dans leur partition. Or, même les plus grands musiciens ne sont jamais à l’abri d’une fausse note et la route vers une pax russica dans la région peut-être encore semée de nombreuses embûches... D’ailleurs, la logique mathématique voudrait qu’après cette longue période sans erreurs, un premier faux-pas soit obligatoirement inévitable.
En attendant, Vladimir Poutine, est parvenu en quelques années, et pour l’instant, à réaliser le rêve inassouvi des Tsars et des dirigeants soviétiques du passé, à savoir, atteindre un leadership inégalé dans l’histoire régionale et donner une place centrale à la Russie dans ce Moyen-Orient que certains jugent si compliqué…

R.L.

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Roland Lombardi est l’auteur de Poutine d’Arabie, Comment et pourquoi la Russie est devenue incontournable au Moyen-Orient, qui paraîtra prochainement chez VA Editions.
https://www.va-editions.fr/poutine-d-arabie-c2x30794898

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