FÉVRIER-MARS 2019

S’il y a une chose que je déteste, c’est bien qu’on m’ignore

par Bruno ADRIE

Depuis ce jour, ils ne me regardent plus. Je les suis dans la rue, je les interpelle, je passe devant eux, je les insulte, même, en pleine face et ils ne me regardent pas. Ils font comme si je n’étais pas là, comme si je n’existais pas. Les ingrats ! Après tout ce que j’ai fait pour ce pays, pour la paix sociale et pour que la richesse ruisselle sur la nation ! Parfois, je crispe mes poings et je les frappe, je leur donne aussi des coups de pied, mais rien n’y fait, ils continuent de marcher, on dirait qu’ils ne sentent rien, qu’ils ne veulent rien sentir, qu’ils ont juré de m’ignorer.
S’il y a une chose que je déteste, c’est bien qu’on m’ignore.
J’ai tellement besoin d’être aimé.
En même temps, je les comprends. Je leur ai tant fait la leçon. Ne leur ai-je pas appris à se responsabiliser, à se lever tôt et à se mettre en marche, à travailler au service du profit qui profite à tous, plutôt que de vivre au crochet de la société ? Ne les ai-je pas poussés à se prendre en main, à ne pas tout attendre de ceux d’en haut, des savants dépositaires des grands secrets, informés du devenir du monde et rapporteurs des ordonnances stellaires dont je suis ? Ne les ai-je pas incités à sortir de cet état végétatif qui me dégoûte par-dessus tout, à sortir de cette torpeur volontaire qui a conduit le pays à se replier sur lui-même ? Car il est bien entendu hors de question que nous tournions le dos à l’aventure la plus formidable qu’il ait été donné de vivre à l’humanité : la disparition des nations, leur fusion dans des ensembles plus vastes, plus beaux, plus ouverts à l’évasion fiscale et à la protection des dividendes. Je leur ai indiqué le chemin, je leur ai montré comment répondre aux défis, comment faire de leurs vies des vies utiles à l’enrichissement du petit nombre. J’ai tout fait pour qu’ils adhèrent à mon projet et admettent que sa réalisation doit passer par le nécessaire sacrifice des nécessiteux – il n’y a pas de grandeur sans tragédie, il n’y a pas de renaissance sans agonie, il n’y a pas… ! Les mots me manquent alors je crie et ma voix se brise.
Je crie et je pleure car, aujourd’hui, mon projet est bloqué, il stagne, retenu comme une vague enragée entre les digues dressées par les préjugés bétonnés d’une populace conservatrice.
Pourtant tout avait si bien commencé. Je me souviens…
(Il sourit, d’un sourire dilaté entrouvert qui montre deux incisives écartées comme des dents d’hippopotame nain)
Je me souviens des applaudissements rémunérés – oh, pas très cher – qui imitaient, autour de mon estrade, l’agitation d’une mer démontée. Il me suffisait de lever les bras pour que la clameur renaisse, comme une lionne aux ordres du dompteur, bondissant sur commande – merveille du Short Message Service de la téléphonie mobile – répondant à mes vociférations – si enivrantes et si longuement répétées devant celle qui m’a tout appris. Je me voyais comme un dieu descellant les forces de la nature, libérant de ses chaînes cette fureur docile qui, à mon signal revenait se lover dans mes poings, avant que je ne la relâche. Le public était ébahi par cette démonstration de mon pouvoir – tous ces paumés utiles qu’on saoule si facilement au vin mauvais des propagandes.
Porté par cette clameur – et par l’argent de mes commanditaires -, j’ai atteint le sommet. L’homme ancien est mort pour que l’homme nouveau puisse renaître. Une pyramide m’a enfanté. Je suis sorti de ses entrailles obscures et cryptiques, et, c’est seul, absolument seul, et arborant une mine grave – qui a nécessité de nombreuses heures d’entraînement avec celle qui a été dès le départ mon entraîneuse – j’ai marché gauchement – j’étais ému et j’avais peur de tomber – devant les gogos muets devant ce tableau. C’était le début d’un beau numéro, d’une belle plaisanterie cosmique, d’un merveilleux traquenard tendu aux cervelles frottées de propagandes et qui étaient loin de se douter que mon intelligence n’a pas son pareil pour emplir les esprits de rêves trompeurs et trompés. 
C’est ce que me disait mon responsable à la banque, quand je faisais de l’argent, quand j’étais payé pour embobiner, pour allécher, pour endormir, pour obtenir une signature, signez-là et puis bye bye, au revoir, poignée de main chaleureuse au soleil hypocrite d’un sourire glacé. Ils ne s’y sont pas trompés, mes responsables. Ils ont vite compris que j’irais loin dans ce domaine et que je pourrais en tromper à la pelle des pékins qui ne demandent qu’à croire. « Mon ennemi, c’est le monde de la finance ». Il s’était bien débrouillé, le vieux, mais je pouvais faire bien mieux.
Car en ce siècle d’illusion et de prestidigitation, je suis un infaillible Houdini, un magicien capable de relever le Mensonge fatigué par d’autres, capable de relancer le Spectacle en bout de course. On est venu me chercher et j’ai dit oui, bien sûr, je n’attendais que ça, occuper ma vraie place, devenir celui que j’étais. Je voulais rendre service, bien entendu, mais je dois dire que j’aime ça, que je ne sais faire que ça, que je ne m’accomplis que dans la désorientation, je ne me réalise que lorsque je parviens à parler sans parler, après avoir vidé les mots de leur substance pour les transformer en formes creuses, en grelots de fer blanc que la langue agite et qui ne rendent qu’un tintement mort, une absence de pensée. Ah, vider le monde de sa réalité, en faire un immense ballon publicitaire, capable d’attirer les regards et de mystifier les esprits, c’est à ça que je suis le meilleur !
C’est ainsi que ceux d’en bas, ils m’ont choisi. Ils ont cru au trop-plein de ma vacuité, aux promesses que je ne formulais pas, à ma jeunesse trompeuse, car au fond je suis vieux et même très vieux. Ils ont voulu en gober encore, ils m’ont suivi dans mes meetings – comme j’aime les mots anglais ! – ils m’ont voulu et je suis venu et j’ai vaincu et maintenant je suis là et je ne partirai plus jamais. A peine arrivé, à peine installé sur mon fauteuil – mon beau fauteuil –, sous les ors républicains, juste après la photo, l’officielle, debout contre le bureau, détendu en apparence, costard inexpressif – ah, mes yeux bleus comme ils sont beaux, comme ils séduisent – je me suis mis à détricoter – les revenus, l’État, la Justice, l’emploi, les retraites, tout ce que vous voulez, mais pas les fortunes, je sais ce que je fais – et, en même temps, à tricoter – des impôts, des taxes, des taux, des prélèvements pour les pauvres. Pour les pauvres ! Car je ne peux pas vous le cacher : ce que je tricote le mieux, c’est la pauvreté. Que des imbéciles ne le voient pas et me soutiennent encore dans les sondages, je n’y comprends rien et ne chercherai pas à comprendre, mais ça me réjouit, mon cœur déborde de joie immanente.
Et puis je suis sorti. Allant et venant, je suis allé rendre visite aux coquins, aux feignants, aux prolos mal fringués et crispés sur les salaires, drogués aux aides, perfusés aux allocations. Je leur ai serré la main en cachant mon dégout – leurs mains crasseuses d’illettrés, Dieu seul sait où elles avaient traîné, mais, heureusement, j’avais mes lingettes – je leur ai lancé quelques leçons de morale – ne suis-je pas le père de la nation ? – retransmises par les journaux de mes patrons, pardon, de mes amis, qui célébraient en même temps ma franchise et la complexité d’une pensée puisée à des sources diverses pendant mes années d’études, pendant ma jeunesse extrapolée, pendant mes années printemps.
Je leur ai tout fait, j’ai même remonté les tranchées – celles de 14 –, prononcé des discours sur les champs de cadavres, sur les grands cimetières sous la lune, sur les tombes des enfants humiliés d’une patrie vendue aux puissants, d’un Etat volé à la nation, mais ne refaisons pas l’histoire, c’est la vie, struggle for life, c’est ainsi depuis une éternité et ça ne changera pas parce que je suis là pour y veiller.
On m’a choisi parce que je suis le meilleur au chamboule-tout des cervelles.
Et puis, voilà que des troubles éclatent, que le petit peuple sort de sa tanière, grognant, gueules sales aux dents jaunes ou édentées, et qu’il part, poings levés, gueulard, chantant, Marseillaise en bandoulière, cris en banderoles, remontant les rues, débordant sur les avenues, occupant les ronds-points, le rond-point, celui-là même où l’hypocrisie a enterré le soldat inconnu, le dépiauté anonyme tombé pendant une guerre qui en plus du nom des morts, a gravé les profits dans le roc, les profits des bourgeois qui se sont taillé un empire dans la chair du monde. Mais voilà que je parle comme Marx.
Avec cette révolte, mon monde venait de changer. Je m’en rendais bien compte. Ma victoire, dénoncée, allait-elle finir emportée par le flot nauséabond sorti des égouts du profit ? Je me suis vu partout accusé, détesté, caricaturé. Il fallait réagir. Ne pas s’en laisser conter. Je savais bien que, contre les foules haineuses, il n’existe qu’un seul remède : la force. Les peuples sont des enfants que des parents sévères doivent corriger quand ils crient leurs caprices et donnent du poing sur la table en réclamant plus de dessert. Mais plus de dessert pour quoi faire ? La force, quel spectacle, quel talent, quel déploiement de coups de matraques, de tirs de mortiers, d’explosions aux pétales poivrés ! Devant l’offensive de mes troupes d’élite, les foules allaient refluer, impressionnées par les blessures que l’ordre infligeait au désordre. Regardez ce tableau de Bruegel : La chute des anges rebelles. En haut, les anges blancs de la police qui défendent l’Olympe et renversent la racaille venue les agresser. Quelle vision prémonitoire du maître peignant la laideur noire d’une populace tombant cul par dessus tête sous l’estocade des gardiens immaculés de la Bonne Cause. Il ne manque plus que moi sur ce tableau grandiose. Peut-être le peintre m’a-t-il vu dans son extase ? Peut-être n’a-t-il pas osé ! Comment rendre la perfection ? Celle qui m’aime me le dit souvent que je suis parfait et que je suis le premier de cordée de la nation et que je dois tenir le cap.
Alors je tiens bon.
Je me lève, je durcis mes cuisses, mes lèvres crachent du feu, comme d’habitude. Mes mains lancent des éclairs, presque malgré moi, comme d’habitude. J’ai chaud, je déchaîne des tempêtes, des nuées lourdes couvrent les pavés, comme d’habitude. Des pluies de feu s’abattent sur les impies qui reculent entre braiements et meuglements, comme d’habitude. Et, comme d’habitude, mes troupes glorieuses les poursuivent, les acculent, les rossent pour leur faire passer le goût de l’aventure. À l’étable ! Et vite ! A l’étable ! Et qu’importe si les mangeoires sont vides ! Cherchez donc du travail ! Qui vous dit que vous n’en trouverez pas sur le trottoir d’en face ?
Assis à mon bureau, je contemple ma photographie – chemise blanche, costume irréprochable, cravate nouée « pilote de ligne », sourire figé sous le flash tamisé. Alors qu’à l’interphone, on m’informe des progrès de la répression – des corps jonchent le pavé, noyés dans des mares de sang après le passage de mes divisions casquées – j’entends soudain des cris tout proches, des cris de colère, ça gronde dans le couloir, des propos d’une vulgarité inouïe, les portes en tremblent, mes belles portes grandioses aux moulures dorées qui tout à coup se dégondent. Une foule haineuse déboule dans mon décor serein. Stupeur de part et d’autre, nous nous contemplons en silence, et puis c’est la ruée barbare, on me cerne, je disparais, je suis englouti comme une Atlantide rutilante sous le flot putride qui me renverse.
Et puis, il y a eu ce miracle. Juste avant que je ne sorte en courant dans la rue pour les suivre lorsqu’ils sont sortis. J’étais toujours dans le bureau mais au-dessus de la mêlée. Mes pouvoirs m’avaient sauvé. Je contemplais le troupeau affalé sous moi, grognant, éructant, qui s’acharnait sur je ne sais quoi, mordant à pleines dents, griffant, déchirant, déchiquetant, hoquetant, avalant, régurgitant, ravalant ses régurgitations. « Mon fauteuil ! » me suis-je écrié.
Celle qui me suit les observait aussi, cachée derrière un paravent, effrayée, bouche ouverte, figée. Je lui ai fait signe de rester cachée, de ne pas bouger, et elle, sans me regarder, mais certainement rassurée de me savoir indemne, m’a obéi. La sachant en sécurité, j’ai tourné mon regard vers la horde qui maintenant repartait. Un à un, les porcs – comment les appeler autrement ? – sortaient dodelinant, hébétés, avec leurs groins ensanglantés – on avait dû les blesser dans les avenues. Ils gagnaient la sortie et j’ai vu, sur mon fauteuil, un costume chiffonné – un costume pareil au mien, mais que faisait-il là? Je ne comprenais pas – un costume bras ouverts où traînait comme des limaces quelques morceaux de boyaux tremblotant encore d’une vie qui fuyait, tout imprégné du sang coagulé que j’avais remarqué sur leurs museaux de malheurs, sur leurs groins sordides, sur leurs truffes cannibales.
Les regardant partir, enhardi par un sentiment nouveau d’invulnérabilité, soulevé pour de bon par une force invisible qui me donnait des ailes, Je les ai suivis dans la rue, je les ai interpellés, je suis passé devant eux, je les insultés, même, en pleine face et ils ne m’ont pas regardé. Ils ont fait comme si je n’étais pas là, comme si je n’existais pas. Les ingrats !
S’il y a une chose que je déteste, c’est bien qu’on m’ignore.
J’ai tellement besoin d’être aimé.

B.A.

Partager cette page

S'abonner à « Méthode »


Saisissez votre adresse mail dans l'espace ci-dessous : c'est gratuit et sans engagement

Nous contacter