JANVIER 2018

Le mouvement dextrogyre à l’épreuve des élections de 2017 : bilan et perspectives pour l’unité de la droite

par Guillaume BERNARD

Les élections de 2017 ont plus que déçu, c’est un euphémisme, l’électorat de droite, qu’il ait été filloniste ou mariniste. Certains en ont donc conclu que le « mouvement dextrogyre » théorisé par Guillaume Bernard n’était qu’une vue de l’esprit. Il est maintenant possible (et nécessaire) de faire un état des lieux des forces politiques et de dégager quelques perspectives d’avenir : les principaux axes d’un programme commun de la droite et quelques principes d’action pour œuvrer à l’unité de celle-ci.

L’épisode électoral de 2016-2017 (depuis les primaires jusqu’aux législatives, en passant par la présidentielle) permet de faire le point sur l’état des forces politiques et de leurs interactions. Une analyse précise nécessite, d’une part, d’avoir un peu de profondeur historique afin de ne pas avoir une perception déformée par l’absence de perspective et, d’autre part, de ne pas dissocier les idéologies de leurs incarnations partisanes étant entendu que ne considérer que les unes (par idéalisme) ou les autres (par pragmatisme) déforme la réalité en n’en prenant en compte qu’une partie. L’échec à la présidentielle des deux candidats classés à droite est patent. Mais, contrairement aux apparences, le mouvement dextrogyre est bien en œuvre. Cependant, s’il traduit une évolution en cours, celle-ci n’est évidemment pas achevée. 


1. LA CLASSIFICATION DES FORCES POLITIQUES SELON LE CLIVAGE DROITE-GAUCHE 

Électoralement, le clivage droite-gauche s’est cristallisé sous la Ve République en raison du mode de scrutin mis en place en 1962 (majoritaire à deux tours avec uniquement deux candidats au second tour) dont l’effet a été amplifié par ce qu’il est convenu d’appeler le phénomène majoritaire (la démobilisation du camp ayant perdu la présidentielle conduit à la victoire des candidats du nouveau chef de l’État à l’occasion des législatives). Sous les régimes précédents, le clivage était plus flou dans la mesure où les partis politiques modérées pouvaient s’allier avec des forces connexes de l’autre camp et ignoraient les organisations extrêmes de leur bord. 
Pour autant, il possible d’identifier, depuis la Révolution, des forces politiques dont l’idéologie est de droite ou de gauche. René Rémond2 a, dans les années 1950, proposé une classification des courants de droite3 : les droites réactionnaire (légitimiste, catholique sociale), bonapartiste et orléaniste. L’épigone de la seconde est, au XXe siècle, le gaullisme. Quant à l’orléanisme, il est incarné par le courant libéral. Depuis, d’autres classifications ont peut-être été proposées (par exemple : droites populiste, autoritaire et libérale) mais ne remettent pas en cause, pour l’essentiel, l’identité idéologique de ces courants classés sur la droite du spectre politique. 
En fait, c’est l’appartenance à la droite du bonapartisme et de l’orléanisme qui a été discutée. Il a été montré que ceux-ci ont été, au XIXe siècle, des centres4 : le premier par synthèse, le second par rejet des extrêmes (réactionnaires d’un côté, républicains de l’autre).
Ce n’est qu’en raison de la vie politique et du développement des idées socialistes collectivistes qu’ils se sont retrouvés sur la droite du spectre politique. D’ailleurs, dans une récente étude renouvelant l’analyse de la gauche (en ne la réduisant pas aux courants communiste, socialiste et radical en action depuis la IIIe République), Jacques Julliard4 n’a-t-il pas montré que le courant libéral était (avec les gauches jacobine, collectiviste et libertaire) l’une des forces de ce camp ? 

2. LE POSITIONNEMENT VARIABLE SUR LE SPECTRE POLITIQUE 

Se pose donc la question du positionnement d’une force sur le spectre politique. Celui-ci n’est pas statique. Or, Albert Thibaudet a, dès les années 1930, mis en exergue que la vie politique française avait été marquée par un mouvement sinistrogyr5. Depuis la Révolution, les nouvelles forces politiques sont apparues par la gauche : elles ont progressé (d’où le gauchissement du spectre politique) et ont repoussé vers la droite les organisations et les idéologies qui étaient nées antérieurement. Ainsi, le libéralisme est-il passé de gauche (au XVIIIe siècle) à droite (au XXe siècle) après avoir incarné le centre (au XIXe siècle). Le radicalisme a-t-il glissé de l’extrême-gauche au centre-gauche au cours de la IIIe République. Le conservatisme s’est, petit à petit, coloré de libéralisme au fur et à mesure de la progression du socialisme alors qu’il entretenait, à ses débuts, des liens assez étroits avec la pensée contre-révolutionnaire6. Même le catholicisme social (philosophiquement classique) a été comme idéologiquement compressé par la démocratie chrétienne (assurément moderne) à partir du « Ralliement » (1892). 
Or, la pression idéologique venue par la gauche s’est brutalement tarie à partir de la décennie 1990 (chute du mur de Berlin, effondrement de l’Union soviétique). Cela ne signifie pas que la gauche ne domine pas encore dans les milieux culturels et médiatiques. Mais les idées qu’elle préconise (multiculturalisme, théorie du genre) sont déjà anciennes : elles datent des années 1970. Désormais, dans le contexte d’une mondialisation (financière et culturelle) incontrôlée ou encore d’une construction européenne en perte de repères (géographiques et culturels), la pression idéologique vient par la droite, ce que j’ai proposé d’appelé le « mouvement dextrogyre »7 : d’une part, les idées de droite se déploient à nouveau dans l’espace public (ce qui conduit le peuple de droite à se radicaliser ou se « redroitiser ») et, d’autre part, les idéologies glissent sur le spectre politique mais dans le sens inverse du courant précédent, c’est-à-dire de droite vers la gauche. Le regain de force des idées classiques (c’est la cause) provoque un glissement des idées de droite vers la gauche (c’est l’effet). Ainsi, le libéralisme qui s’était retrouvé à droite dans le contexte du développement des idées socialistes (révolution bolchévique, affrontement Est-Ouest) est en passe de retourner à gauche. Il retrouve son unité intellectuelle8 par la réunification du libéralisme culturel (qui était resté à gauche) et du libéralisme économique (qui s’était déplacé à droite). 

3. UNE LIGNE DE DÉMARCATION RELATIVE À UN CONTEXTE MAIS NULLEMENT SUBJECTIVE 

Ainsi, la position de la ligne du clivage entre la droite et la gauche a changé au fil du temps. La ligne de démarcation est relative à une situation historique, mais elle n’est pas philosophiquement subjective. Il a toujours été possible de déterminer, sur le spectre politique, un côté droit et l’autre de gauche. Trois étapes, ayant chacune un critère de distinction, peuvent être identifiées9. Au XIXe siècle (jusqu’à la mise en place de la IIIe République entre 1875-1879), le régime politique permettait de distinguer la droite (favorable à un exécutif fort) et la gauche (partisane d’un régime parlementaire). Au XXe siècle (jusqu’à la fin des Trente glorieuses), l’étendue de la fonction de la puissance publique a servi de curseur, la droite limitant le rôle de l’État aux fonctions régaliennes tandis que la gauche favorisait son intervention économique et sociale. Or, depuis une trentaine d’années, les forces communistes se sont effondrées tandis que le parti socialiste a, officieusement, fait son Bad-Godesberg. Le critère économique n’est donc plus significatif pour distinguer droite et gauche : entre le socialisme et le libéralisme (en passant par la social-démocratie et le social-libéralisme), les différences sont plus de degré que de nature. Libéralisme et socialisme reposent tous deux sur la même hypothèse (moderne) du pacte social, le premier affirmant que les individus doivent avoir la priorité parce que, sans eux, il n’y aurait pas de société, le second considérant que cette dernière, constituée par l’addition des individus, doit primer sur ceux-ci puisque le tout est plus grand que les parties. 
C’est désormais dans un autre domaine que droite et gauche peuvent être véritablement distinguées : dans la lignée de mai 68, elles s’opposent sur les questions identitaires (immigration, multiculturalisme) et civilisationnelles (mœurs, bioéthique). Ainsi, les corps sociaux (qu’il s’agisse de la famille ou de la nation) sont-ils des manifestations d’un ordre naturel des choses supérieur à l’homme (position classique) ou des constructions artificielles produites exclusivement par la volonté humaine (vision moderne) ? L’affrontement entre ces deux philosophies – le réalisme et l’idéalisme –, que d’aucuns auraient pu croire dépassé et relégué aux oubliettes de l’histoire, est de nouveau crucial. Dès lors et, ce, bien avant l’émergence et la victoire d’Emmanuel Macron, la ligne de fracture passe au sein du camp classé à droite, non pas entre les partis mais, de manière sinueuse, en leurs seins. Sur la droite du spectre politique, il y a ceux qui sont véritablement « de » droite et ceux qui ne sont (pour l’heure) qu’ « à » droite, l’avenir de ces derniers étant, sous la pression du mouvement dextrogyre, de retourner à gauche. 
Désormais, le clivage met donc face à face les tenants de la philosophie classique et les partisans de l’idéologie moderne ; il permet de distinguer, d’un côté, la droite ontologique (philosophiquement classique) et, de l’autre, la droite situationnelle (idéologiquement moderne). Sur tous les sujets, qu’il s’agisse de la nation (identitaires contre multiculturalistes), de l’Europe (souverainistes contre fédéralistes), des mœurs et de la bioéthique (conservateurs contre progressistes) ou encore des relations internationales (réalistes contre idéalistes), la ligne de fracture est la même. Tous ces clivages thématiques se superposent (et n’en retenir qu’un seul déforme la réalité et conduit à l’incohérence doctrinale). Même si la modernité a cherché à détruire l’ordre naturel des choses, elle n’a pu qu’en obscurcir la perception et non le déraciner entièrement du cœur et de l’esprit des hommes. Sans qu’ils en soient nécessairement conscients, une grande partie des Français sont toujours classiques : c’est le cas quand ils veulent conserver leur identité et exiger des immigrés l’assimilation ou la remigration, quand ils voient dans l’Europe une civilisation et rejettent la bureaucratie de l’UE, quand ils approuvent les crèches de Noël dans l’espace public et refusent le laïcisme ou quand ils défendent la famille traditionnelle contre une atomisation hédoniste. La contre-subversion peut donc s’appuyer sur un authentique pays réel. 

4. UNE SÉRIE D’ÉLECTIONS PAR DEFAUT  

Par ignorance (historique et philosophique) ou par stratégie électorale dite « attrape-tout » (tenter de capter différents segments de l’électorat), aucun parti politique classé à droite n’a fait l’effort de rechercher une cohérence doctrinale et programmatique. Aussi, faute d’avoir une offre politique claire, l’épisode électoral 2016-2017 a été marqué par une série d’élections par défaut. À la primaire de la droite, François Fillon est désigné par rejet d’Alain Juppé (porteur du concept multiculturaliste d’ « identité heureuse ») et par défiance envers Nicolas Sarkozy (déception à l’égard de son quinquennat, fragilité judiciaire). Lors de la primaire de la gauche, Benoît Hamon est préféré à Manuel Valls par rejet du « hollandisme » et parce que l’électorat social-libéral avait déjà basculé vers Emmanuel Macron. 
À la présidentielle, les deux personnalités qui atteignent le second tour ont, chacun, fait moins de 25 % des suffrages exprimés : leurs candidatures n’emportent pas l’adhésion. Notons, au passage que la progression de la gauche radicale s’explique par le siphonage d’une partie de l’électorat PS, mais que l’addition des scores de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon ne manifeste pas de progression des idées socialistes. D’ailleurs, depuis les élections, LFI traverse une crise d’identité : elle est divisée entre son courant jacobin et les tenants d’une forme de communautarisme ; cela hypothèque sa capacité à durer sauf à ce que l’électorat d’origine immigré se mobilise et se serve de cette force politique dans un scénario à la Houellebecq. Quant à la victoire d’Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, elle est à l’évidence une élection par rejet de Marine Le Pen, l’abstention progressant entre les deux tours (ce qui n’était arrivé qu’en 1969 quand deux candidats de droite et de centre-droit s’étaient affrontés et que la gauche s’en était désintéressée). Aux législatives la très faible participation est le résultat d’un macronisme choisi par défaut et de la démobilisation (phénomène habituel) des camps ayant perdu la présidentielle. Il est certain que la stratégie de LR ayant appelé à faire élire Macron pour théoriquement, ensuite, lui imposer une cohabitation était irréaliste et inaudible.
Si Emmanuel Macron a réussi à s’imposer en quelques mois, c’est moins par adhésion envers sa personne et les candidats qu’il a présenté sous ses couleurs aux législatives que par rejet de la classe politique : il rendait possible un « dégagisme soft » en évitant le saut dans le vide qu’incarna, notamment à l’occasion du débat télévisé d’entre-deux tours, Marine Le Pen. 

5. UNE OFFRE POLITIQUE HUMAINEMENT ET INTELLECTUELLEMENT DÉFICIENTE 

Il y a dans l'opinion publique – et même dans les médias – une progression des idées de droite : il faut avoir la mémoire courte pour ne pas se souvenir que les questions de l'immigration, de l'identité, de la définition des corps sociaux, autant la nation que la famille, étaient totalement taboues il y a quelques années encore et qu’elles ne le sont plus. Si les valeurs de droite n’ont pas été suffisamment ou correctement défendues lors des élections de 2017, ce n’est pas de la faute des analystes ou des électeurs mais des hommes politiques ! La déception des électeurs de droite est parfaitement compréhensible. Et, ce, d’autant plus que l’effet de balancier veut, normalement, que le camp qui gagne les élections locales (LR avait battu le PS, le FN avait très fortement progressé) l’emporte, ensuite, lors des élections nationales. Mais, ce ne sont pas les électeurs qui ont fait preuve d’incohérence, c’est l’offre politique qui s’est révélée déficiente, humainement et intellectuellement. 
Pour autant, le mouvement dextrogyre est bien à l’œuvre. La grande coalition libérale macronienne, réunissant droite et gauche modérées, en est la parfaite illustration : il a réuni les tenants du libéralisme économique (réforme du code du travail) et du libéralisme culturel (acceptation de la PMA). Il est certain que les idées authentiquement de droite, si elles se déploient à nouveau dans l’espace public (affirmation de la défense de l’identité et des racines culturelles, retour vers un certain conservatisme sociétal, réticence vis-à-vis des incertaines « valeurs républicaines », exaspération vis-à-vis de la repentance, etc.) sont encore électoralement minoritaires. Il est impossible de revenir, en quelques années, sur quatre siècles de diffusion et d’imprégnation sociales de la philosophie politique moderne. 
Si elles pouvaient être satisfaisantes, les victoires souverainistes lors des référendums de 2005 en France (rejet du TCE) ou de 2016 au Royaume-Uni (Brexit) étaient le résultat de la convergence de forces politiques disparates. Elles ont toutefois traduit le souhait populaire d’un retour au contrôle de son espace territorial et normatif. L’élection de Donald Trump aux États-Unis, avec pourtant une minorité de suffrages populaires, s’explique par la structure fédérale de ce pays. En Autriche, en revanche, le FPÖ n’a pas réussi à l’emporter seul contre toutes les autres formations politiques à la présidentielle de 2016, mais il fait désormais partie d’une coalition gouvernementale, avec les conservateurs, depuis les élections législatives de l’automne 2017. Le retour en force des idées de droite est donc une réalité culturellement et même électoralement inconstatable mais encore inachevé. 
L'évolution du spectre politique depuis plusieurs années – y compris les élections de 2017 ! – illustre parfaitement le mouvement dextrogyre : ce qui est « de » droite se réaffirme en tant que tel (il y a même une progression électorale) tandis que ce qui n'est qu' « à » droite (mais pas de droite) glisse vers le centre. Toute une partie de ce qui est encore sur la droite du spectre politique est philosophiquement moderne et donc beaucoup plus compatible avec la gauche qu'avec ce qui est ontologiquement de droite. 

6. LES FACTEURS FAVORISANT OU FAISANT OBSTACLE À LA RECOMPOSITION DE LA DROITE 

Les deux principaux partis politiques classés à droite (LR et le FN) n’ont pas encore intégré ce qu’implique le mouvement dextrogyre. Ils essayent désespérément de maintenir leur unité et espèrent réussir à tuer l’autre lors des prochaines échéances électorales pour rester seul à la droite du parti macroniste dont la force procède tant de sa cohérence doctrinale (le libéralisme) que de sa position centrale sur le spectre politique (ses opposants étant dans l’incapacité de s’entendre). LR table sur la perte de crédibilité de Marine Le Pen pour récupérer son électorat, le FN sur la réduction de l’espace politique du premier en raison des ralliements explicites ou tacites à LREM.

Leurs logiques sont purement partisanes ; elles sont mortifères ; leurs stratégies ne cherchent qu’à défendre des intérêts de boutique et tentent de paralyser les initiatives de décloisonnement comme celles initiées par Robert Ménard (Oz ta droite), par le collectif Vos Couleurs ou, plus récemment, par Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Frédéric Poisson (Les amoureux de la France). 
LR et le FN ne se préoccupent nullement de favoriser une indispensable et salutaire clarification doctrinale : Laurent Wauquiez tente personnellement un discours comparable à la « ligne Buisson » mais s’associe à des « progressistes » ; Marine Le Pen s’est débarrassée de Florian Philippot mais ne change fondamentalement rien à sa posture. Aucun d’eux ne cherche à mettre en œuvre une recomposition du spectre politique sur la base d’un programme commun que, pourtant, l’essentiel du peuple de droite souhaite. 
Celui-ci peut se résumer ainsi, en cinq termes signifiant autant d’objectifs : 
  • identité : défense de l’identité (contre l’immigration de peuplement et le multiculturalisme) et du patrimoine hérité (contre l’impérialisme islamique et le constructivisme laïcard) ; 
  • autorité : restauration de l’autorité de l’État notamment en matière de sécurité (en opposition à la culture de l’excuse) et de contrôle des frontières (par opposition au mondialisme libre-échangiste) ; 
  • souveraineté : promotion de la souveraineté nationale (contre l’européisme béat) et de la puissance de la civilisation européenne dans le cadre d’une conception réaliste (et non idéaliste) des relations internationales ; 
  • subsidiarité : affirmation des libertés, notamment économiques, des corps sociaux (contre l’étatisme bureaucratique et fiscaliste) par l’application du principe de subsidiarité ; 
  • tradition : maintien d’une conception traditionnelle (que d’aucuns qualifieraient de conservatrice) en matière de mœurs et de bioéthique (contre le progressisme sociétal et le matérialisme dans les relations humaines).

7. RECONSTITUER LE TISSU SOCIAL POUR RECONQUÉRIR LE POLITIQUE 

La guerre à droite dont j’ai parlé dans mon dernier livre, c’est donc bien la concurrence entre les organisations mais, surtout, l’opposition entre la base et les caciques, la première étant explicitement ou virtuellement classique, les seconds assurément modernes. La refondation de la droite semble donc nécessiter une prise en main de la question par le « pays réel ». Puisque l’offre politique est défaillante, le peuple de droite va sans doute devoir se résoudre à la remplacer. L’ouvrage apparaît sans aucun doute colossal, mais quelques principes élémentaires peuvent y aider : 
  • apprendre à travailler, en particulier au niveau local, d’une manière transpartisane (retrouver l’élan de LMPT), dans le cadre d’actions concrètes (institution scolaire, association de protection du patrimoine culturel et naturel, œuvre caritative, organisation de jeunesse, mouvement pro-vie, média alternatif, etc.) : d’une part, cela permettra de se connaître et de se reconnaitre dans ses divers talents, cela donnera l’habitude de dépasser les clivages électoraux et, d’autre part, cela rendra palpable pour tous, même ceux qui se désintéressent de la politique, le bien commun ; en un mot, il s’agît de reconstituer le tissus social ; 
  • faire confiance au principe de subsidiarité qui a fait et fera naturellement, par les œuvres accomplies, émerger des chefs locaux puis nationaux enracinés ; prétendre souhaiter et attendre un chef n’est qu’un prétexte à l’inaction car si Jeanne d’Arc a pu lever le siège d’Orléans, c’est parce qu’il y avait d’abord des résistants dans la ville ; 
  • se souvenir qu’il ne s’agit pas de promouvoir des idées rationalistes abstraites mais de dévoiler et de faire prendre conscience à nos concitoyens l’ordre cosmologique des choses que la modernité a cherché à étouffer mais qu’elle ne peut détruire. 
Le mouvement dextrogyre met en exergue que, d’un côté, tout ce qui est « à » droite n’est pas forcément « de » droite et, de l’autre, que la pensée classique (la « vraie » droite) regagne du terrain. C’est donc moins à l’union des droites qu’à l’unité de la droite (actuellement éparpillée entre différents partis) qu’il semble nécessaire et possible d’œuvrer. 

G.B.

Notes :

1 Cette étude reprend et développe un article publié par la revue Liberté politique (janvier 2018) ainsi qu’un entretien donné au site Le salon beige (décembre 2017). J’ai eu l’occasion de présenter ces éléments à l’occasion de plusieurs conférences-débats dans le cadre des universités d’été de Renaissance catholique (Baronville, juillet 2017) et d’Academia christiana (Sées, août 2017) ainsi qu’à l’invitation des associations Dextra (Paris, octobre 2017), MINA (La Roche-sur-Yon, octobre 2017), Polémia (Paris, novembre 2017) et Politeia (La Roche-sur-Yon, décembre 2017). 
2 René RÉMOND, La Droite française de 1815 à nos jours, Continuité et diversité d’une tradition politique, Paris, Aubier, 1954 ; réédition enrichie avec un titre passé au pluriel : Les Droites en France, Paris, Aubier, 4e éd., 1982. 
3 Frédéric BLUCHE, Stéphane RIALS, « Fausses droites, centres morts et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine », in RRJ, 1983-3, p. 611-627. 
4 Jacques JULLIARD, Les gauches françaises, 1762-2012, Paris, Flammarion, 2012. 
5 Albert THIBAUDET, Les idées politiques de la France, Paris, Stock, 1932 ; du même auteur : Réflexions sur la politique, éd. Antoine Compagnon, Paris, Robert Laffont, 2007.
6 Sur ce point, il sera permis de renvoyer à deux de nos récentes analyses : Guillaume BERNARD, « Sinistrisme », in Le dictionnaire du conservatisme, Frédéric ROUVILLOIS, Olivier DARD, Christophe BOUTIN, dir., Paris, Cerf, 2017, p. 887-891 ; « Le conservatisme : antithèse ou antichambre de la tradition ? », in Éléments, n° 169, décembre 2017, p. 82-83. 
7 C’est dans le cadre de deux papiers de novembre 2012 que j’ai commencé à définir cette notion : directmatin.fr (20 novembre 2012) et leplus.nouvelobs.com (28 novembre 2012). Je l’ai ensuite reprise dans deux tribunes publiées dans Valeurs actuelles (24 janvier 2013) et Le Figaro (30 octobre 2013). J’ai eu l’occasion d’en développer l’analyse dans l’article suivant : Guillaume BERNARD, « Entre crise idéologique et recomposition du système partisan : le mouvement dextrogyre », in Le mouvement des idées, octobre 2014, 8, p. 121-127.
8 Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, De l'idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Paris, Flammarion, 2014. 
9 Sur cette question, il sera permis de renvoyer à notre étude : Guillaume Bernard, « Un clivage pertinent ?, Permanences et évolutions de la droite et de la gauche », in Les forces politiques françaises, Guillaume Bernard, Éric Duquesnoy, dir., Paris, PUF, 2007, p. 197-218.

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